Madame ou mademoiselle ?

Mercredi 19 octobre 2011, par Jessica Reed // La France


Une cause perdue d’office La chroniqueuse franco-britannique Jessica Reed doute que les féministes obtiennent la peau du "mademoiselle". Faute d’être prises au sérieux. Il y a quelque temps, j’étais à Paris, assise à la table d’un couple d’amis français. Au cours de la soirée, mon amie s’est excusée avant de passer dans la pièce voisine pour téléphoner à son. propriétaire. Je l’ai entendue laisser ce message sur son répondeur : " Bonsoir, c’est Madame Aurelie Duchamp. Je vous téléphone à propos du loyer de ce mois ". J’ai levé les sourcils. Depuis quand utilisait-elle "madame" pour se présenter ?

Vivant à Londres depuis l’âge de vingt et quelques années [après avoir grandi en France], je n’ai jamais eu à me présenter comme " mademoiselle ", et il ne m’était donc jamais venu à l’esprit de mettre cet usage en question. J’ai demandé à mon amie pourquoi elle utilisait ce terme, alors qu’elle n’était pas mariée et n’avait même pas trente ans. Aurélie a levé les yeux au ciel, manifestement peu impressionnée par ma remarque. C’est plus facile pour vous, de l’autre côté de la Manche, avec vos Miss, Mrs et Ms. Ici, en me présentant comme " madame " ; je me fais davantage respecter, en particulier au travail, et surtout au téléphone. Les gens me prennent au sérieux, ce qui n’est pas toujours le cas quand j’utilise " mademoiselle ". " Madame ", ça me va très bien, merci ! ".

J’avais oublié cette conversation jusqu’à ce que, récemment, je reçoive un courriel d’une Française qui débutait par " Chère Mademoiselle ". Curieusement, cette appellation m’a agacée, car la règle veut que l’on utilise "madame" quand on ne sait pas si la destinataire est mariée ou non (cette personne n’avait aucun moyen de savoir si j’étais l’épouse de quelqu’un. Elle savait juste que j’étais jeune). J’ai prononcé l’apostrophe à haute voix, en pesant sa signification. Ce titre de civilité, qui a un lien étymologique avec " damoiselle ", a sans nul doute une connotation médiévale. Il subsiste incontestablement quelque chose de dépréciatif dans le mot, désignant une femme vierge, pas encore mariée. Pas étonnant que cet héritage patriarcal donne aux Françaises le sentiment d’être traitées avec condescendance. Ge casse-tête n’existerait pas en Angleterre, où on l’a coutume d’utiliser "Ms" par défaut quand on s’adresse à une inconnue.

J’imagine que l’absence d’alternative a pour origine quelques truismes sur la culture française, dans laquelle la coquetterie féminine est portée au pinacle - au point qu’elle devrait figurer sur la liste des emblèmes nationaux. Nous [les Français] sommes également très attachés à une étiquette vieillotte et fastidieuse dans nos relations sociales. Demandez à n’importe quel étranger qui a eu un jour à contacter un supérieur hiérarchique en France : le nombre de règles à respecter pour écrire et signer convenablement une simple lettre vous donne le vertige. La plus légère faute pourrait offenser mortellement votre correspondant. En comparaison, la simplicité des protocoles anglais et américains est un souffle d’air frais.

Toute réticence à changer peut être aussi imputée à la révolution féministe française, qui s’est déroulée d’une manière beaucoup plus calme et réservée que dans le monde anglophone - presque comme si elle avait honte d’elle-même. Les groupes de défense des droits de la femme militent en vain depuis des décennies pour l’abandon du mot " mademoiselle ", leur revendication étant généralement escamotée par des médias qui adorent les ridiculiser.

Malgré toutes les discussions qui ont eu lieu en France sur la " parité politique ", n’oublions pas que Ségolène Royal a été la première femme à devenir une candidate sérieuse à une élection présidentielle. Les programmes d’études sur la problématique hommes-femmes sont rares. Le féminisme reçoit les louanges des journalistes et des hommes politiques lorsqu’il s’applique à des initiatives visant à " sauver " les minorités féminines d’elles-mêmes [allusion à la polémique sur le port du voile islamique], et non à étudier les inégalités structurelles qui perdurent dans tous les milieux sociaux. Les groupes féministes parviennent à obtenir une bonne couverture médiatique, mais sans jamais avoir le poids suffisant pour convaincre les politiciens. Personnellement, je n’ai jamais été traitée dans le monde du travail au Royaume-Uni avec autant de condescendance qu’en France, où les hommes d’un certain âge avaient une sérieuse tendance à manifester des problèmes d’audition dès que j’ouvrais la bouche.

Je doute que les Françaises aient un jour la possibilité de choisir un terme neutre, comme " Ms ". Ce serait prendre nos désirs pour des réalités que de croire qu’on va supprimer " mademoiselle " de notre vocabulaire : je ne le vois pas tomber en désuétude. D’un autre côté, je pense qu’Aurélie a raison : se faire appeler "madame" est actuellement le seul choix qu’aient les femmes jeunes qui n’acceptent pas le statu quo. Parfois, j’aimerais vraiment que la France soit en phase avec le reste du monde. Jessica Reed

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