Innovation démocratique, une volonté politique pour retrouver des valeurs républicaines lutter contre l'injustice et conduire une politique de droite éclairée en France. Paul Vaurs
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>>Ma vie à RiyadUne Française en Arabie Saoudite.
Je m’appelle Lucie Werther. Ceci est un extrait de mon journal, écrit en 2003 et 2004 pendant l’année et demie que j’ai passée à Riyad. Ce journal n’a rien de politique ; Je ne suis pas venue ici pour enquêter ou dénoncer. Je suis arrivée en Arabie saoudite presque par hasard, avec mon mari, Rudy, pour son travail. J’ai vécu ici et j’ai regardé autour de moi, l’ai voulu rencontrer et comprendre les gens qui m’entouraient. Je ne prétends détenir aucune vérité et certaines de mes interprétations ou analyses sont sûrement inexactes. J’ai fait un voyage dans un pays dont je ne parle malheureusement pas la langue et dont je ne connais pas tous les codes. Je suis arrivée avec les clichés que beaucoup d’Occidentaux ont sur les Arabes, l’Arabie saoudite et l’islam. Vivre ici m’a ouvert l’esprit. J’ai appris avant tout qu’il n’y a pas seulement l’Orient et l’Occident, mais aussi le Moyen-Orient, qui n’appartient ni l’un ni l’autre, qui revendique une histoire, une culture, et un mode de vie et de pensée propres. C’est cette expérience que je voudrais partager. Dans le but de ne pas mettre en danger ou dans l’embarras les personnes dont je parle dans ce journal tous les noms et prénoms, ont été changés. AU RESTAURANT. Deux jours après mon arrivée dans le Royaume (c’est ainsi, que l’on appelle ici l’Arabie saoudite), nous sommes allés dîner dans un restaurant qui possède une « family section ». Les restaurants sont réservés aux hommes. Monsieur ne peut entrer accompagné de sa famille, que dans les espaces et par la porte réservés à cet effet. Madame n’entre pas dans un restaurant avec deux hommes, pas plus que monsieur avec deux femmes, sauf s’il est le mari des deux. Même dans les fast-foods, il y a deux comptoirs : l’un pour les hommes et l’autre pour les femmes. On nous place dans un petit box fermé par un épais rideau. Dans chaque box, il y a une table et six chaises, à peine la place de bouger, une vraie boîte pour famille de sardines. Pour appeler le serveur, on appuie sur une sonnette. Avant d’entrebâiller le rideau pour nous faire passer les plats- d’ailleurs succulents - celui-ci s’assure qu’il ne commettra aucun impair en répétant dune voix forte « excuse me, excuse me ». Regardons les choses du bon côté : j’ai pu enlever mon voile et embrasser Rudy PLACE DES EXÉCUTIONS. 18 Avril 2003. Je me suis fait faire une abaya dans le souk de Dierrah. L’abaya est une grande robe noire sans forme, qui descend jusqu’aux pieds et que toutes les femmes, saoudiennes ou non, doivent obligatoirement porter lorsqu’elles sortent, Le tailleur était très content que je le prenne en photo dans son magasin ! A 200 mètres de sa boutique se trouve la place où ont lieu les exécutions publiques. On l’a rebaptisée « drap chop square ». C’est un grand espace carré, entouré par des bâtiments récents couleur sable. Dans le fond, le ministère de la répression du vice et de la promotion de la vertu. Le « chop chop square » est équipé de robinets au sol. Très pratique pour nettoyer la place au tuyau d’arrosage après son utilisation macabre. Ce lieu a quelque chose de terrifiant. Couper des têtes au sabre, En public, aux yeux de tous... Meurtres, trafic de drogue, vols main armée, viols, sodomie, actes de sorcellerie et apostasie sont punis par la décapitation. J’ai lu dans un journal saoudien l’interview d’un bourreau qui déclare être très fier d’exercer ce métier car il consiste exécuter la volonté de Dieu. Les condamnés à mort sont exécutés après la grande prière du vendredi matin, les yeux bandés, agenouillés dans la direction de la Mecque. Cinquante-quatre personnes ont été exécutées en 2003, plus de la moitié, étaient des travailleurs immigrés. RIYAD BY NIGHT. Riyad de nuit est une succession d’enseignes lumineuses, un immense dédale commercial. Les McDonald’s, Burger King et autres Pizza Hut côtoient les magasins de luminaires (où l’on vend des lustres qui n’ont rien à envier à ceux du château de Versailles, du moins en ce qui concerne la taille), de matériel informatique, de téléphones portables, de salles de bains en marbre, les marchands de camelote et des bouis-bouis divers. De faux palmiers couverts de guirlandes scintillent chaque coin de rue. Les routes sont larges, peu éclairées, la circulation est totalement anarchique. Les énormes berlines et les 4X4 se frayent un passage en doublant indifféremment par la droite ou par la gauche En klaxonnant beaucoup. Cinémas, théâtres et discothèques étant considérés comme contraires aux préceptes de l’islam - et donc prohibés, conduire à toute berzingue est une distraction très populaire. Certains louent pour quelques heures des voitures de sport pour d’interminables poursuites dans Riyad « by night. La ceinture de sécurité n’est obligatoire qu’à l’avant. Et si c’est une femme qui occupe la place du mort, elle n’est pas obligée de s’attacher car, la ceinture soulignant sa poitrine, cela risquerait de perturber le conducteur. Je jure que cela est véridique. Aux feux rouges, les hommes me dévisagent sans retenue. SORTIE SHOPPING. Nous habitons dans un compound, nom donné aux résidences réservées aux étrangers. Nous bénéficions d’un petit supermarché, de piscines, d’une salle de sport, d’aire de jeux et de loisirs. C’est comme un village de vacances. Mais nous sommes entourés de hauts murs et coupés du monde, Je suis, montée en haut du toboggan de la piscine, mais, même de là-haut, on ne voit rien de l’extérieur excepté le sommet d’un ou deux minarets. Tous les jours, un bus du compound emmène les femmes dans un centre commercial différent. C’est une des seules solutions pour sortir et voir l’extérieur. Me voilà dans le bus. Nous traversons d’interminables chantiers. D’immenses squelettes de maisons s’élèvent au milieu d’étendues désertiques de sable et de gravats, où quelques palmiers rachitiques et poussiéreux font de la résistance. Ces futures maisons sont entourées de hauts murs aveugles, les fenêtres sont minuscules et munies de barreaux. Le sable recouvre tout d’un film de poussière. La méthode de construction des lotissements est assez curieuse. On installe une forêt de poteaux électriques, on plante des palmiers dont les feuilles sont ligotées pour faciliter leur transport en camion, et enfin on commence à construire. Parfois on oublie de détacher les palmes et elles meurent, desséchées. A l’arrivée, j’ajuste mon voile. Nous voilà devant un magasin pour la maison : le New City Plazza. On y vend exactement la même chose qu’en France. Les employés indiens ou pakistanais sont très serviables. Je croise des femmes voilées intégralement, seule une fente leur permet d’observer le monde et la marchandise. Certaines, portent des bas noirs dans leurs sandales et des gants. Au rayon vêtements, un couple choisit de la lingerie ; elle, voilée intégralement, lui, portant l’habit saoudien traditionnel (le thobe, grande robe blanche, et la guthra, coiffe faite d’un voile à carreaux rouges et blancs). Dieu seul sait ce que les femmes portent sous l’abaya. Des photos publicitaires présentent des mannequins portant des jeans Lee Cooper ou des polos Lacoste, mais leurs visages ont été effacés comme pour les déshumaniser. J’ai marché 200 mètres entre deux magasins et j’avais comme une impression de liberté. Peut-on imaginer un endroit où une femme ne peut pas sortir de chez elle pour aller marcher ? INTEMPÉRIES. 22 Avril 2003. Il y a eu des pluies torrentielles. Les caniveaux n’existent pas, et de véritables piscines se sont formées sur la route. A part les pluies diluviennes et le soleil brûlant, nous avons aussi droit aux tempêtes de sable. Le sable est très irritant, impossible de rester dehors. Il entre partout, s’infiltre sous les portes des maisons et recouvre les meubles, Dehors, les gens de la maintenance du compound et les gardes portent des masques pour se protéger. MODERNITE ETCHARIA. 29 avril 2003. Il n’y a pas que les restaurants qui ont une section réservée aux femmes, les bibliothèques, les banques, les mosquées aussi. Le zoo n’est ouvert qu’alternativement aux hommes et aux femmes, les musées ne peuvent se visiter en famille que certains jours, à certaines heures, Riyad est un mélange de modernité (de superbes gratte-ciel), de fanatisme religieux, de luxe (les boutiques de mode Versace, Chanel et autres sont partout), de pauvreté et de pagaille moyen orientale. Riyad est très cosmopolite et presque toutes les nationalités sont représentées, mais c’est aussi une société très cloisonnée, extrêmement raciste et intolérante. La seule loi en viveur est la charia, terme qui peut se traduire par « fil conducteur de la vie » basée sur le Coran et la sunna (paroles, actes et préceptes du prophète Mahomet), les mouttawains, nom donné aux membres de la police religieuse, veillent au respect de ces lois. Partout, dans les centres commerciaux et les souks, dans tous les lieux publics, ils nous crient de nous couvrir la tête. Notre boulanger est très gêné avec une femme. J’ai du mal à lui sourire, il évite mon regard. Je pose mon billet d’un riyal (20 centimes d’euro environ) sur la table et prends quatre pains tout chauds. Jamais il ne prend le billet directement de ma main. VISITE À lA BIBLIOTHÈQUE. Descriptif de la bibliothèque King Abdulaziz donné par un guide sur Riyad à l’usage des expatriés occidentaux : une grande quantité de livres en arabe, mais aussi en anglais, en allemand et en français, des journaux et des magazines, de la littérature arabe traduite en anglais, des manuscrits rares... J’arrive devant un beau bâtiment blanc. Une très belle entrée, que je n’emprunterai pas, car un des gardes m’indique que je dois contourner le bâtiment pour entrer par la women entrance (entrée des femmes), bien plus modeste. Des portes vitrées et opaques s’ouvrent sur un paravent qu’il faut contourner. Derrière se tient la réceptionniste, sans voile ni abaya. Là commence l’univers des femmes. A l’entrée, elles se dévoilent et déposent leur abaya dans des casiers prévus à cet effet. Toutes portent de longues jupes, pour la plupart noires, qui moulent leurs hanches souvent fortes. En haut, elles sont vêtues à l’occidentale. Ma guide porte une jupe à motifs léopard, un foulard, des chaussures assorties et une chemise noire très cintrée. Elle s’excuse ; ici, aucun livre n’est en anglais ; seule la section hommes en possède. Mais on peut les commander par ordinateur, un tapis roulant permettant de transférer les livres d’une bibliothèque à l’autre ! Ce soir, la bibliothèque accueille un symposium présidé par la femme du prince Abdullah, Une exposition intitulée « Anatomiart » se tient dans le hall. Des croquis et des coupes du corps humain. On a pris soin de cacher un sexe d’homme derrière un morceau de papier. Le soir, la bibliothèque est bondée. Les étudiantes viennent y travailler, Elles paraissent libérées. Moi aussi, je me sens libre, invulnérable, privilégiée, je me sens exister, Seules quelques sonneries de portable troublent le calme du lieu. A la sortie, derrière le paravent, ultime rempart contre le monde masculin, les femmes se revoilent. De nouveau inaccessibles camouflées, étanches au monde. BON ANNIVERSAIRE RUDY ! 16 mai 2003. Hier soir, nous avons fêté l’anniversaire de Rudy dans un restaurant au pied d’une des deux grandes tours de Riyad, dans un cadre superbe, avec jardin, pelouse et palmiers, A 20h30, il faisait encore 35°c mais des brumisateurs donnaient de la fraîcheur et l’atmosphère était très agréable. Dans les restaurants haut de gamme comme ici, on pratique la mixité, Derrière nous, un jeune couple de Saoudiens : Madame, dont on ne voit que yeux soulève rapidement son voile à chaque bouchée pour le rabattre aussitôt, Monsieur passe son temps l’oreille collée à son portable pendant que la bonne philippine promène le bébé dans le jardin... Nous sommes ensuite allés faire un tour dans le centre commercial près du restaurant. Les magasins restent ouverts jusqu’à minuit. Vadrouiller dans les centres commerciaux est un véritable loisir pour beaucoup de Saoudiens. Les adolescents y déambulent en bandes. C’est la seule attraction, le seul endroit où ils peuvent voir des femmes. Certains sont habillés à l’américaine (bermuda trop grand et casquette), d’autres portent le thobe blanc. Au sous-sol se trouve un parc pour enfants avec autos tamponneuses, tir à la carabine, manèges et marchants de barbe à papa. Beaucoup d’enfants et d’adolescents sont obèses. PHOTOS VOLÉES Prendre des photos dans les lieux publics est interdit. En cas de flagrant délit ou de dénonciation, les sanctions sont sévères, Outre la confiscation de son appareil, le photographe intrépide aura affaire aux agents du ministère de l’intérieur et de l’information. Son permis de séjour peut être annulé, si ce n’est plus... La technologie numérique me permet d’assouvir mes pulsions photographiques en relative sécurité. Pas de pellicules, pas de développement. Je n’ai pas à chercher un laboratoire photo qui deviendrait soit, mon complice, soit mon délateur. De l’intérieur du shopping bus du compound, je prends des dizaines de photos sans me soucier de savoir si elles seront réussies ou non. C’est difficile, les vitres teintées colorent la réalité en mauve ou en bleu, et les montants des fenêtres interdisent de prendre des plans larges... En appuyant sur le déclencheur, j’ai la sensation de voler une mosquée, une scène, un visage, et d’emporter une petite victoire sur l’arbitraire. Ce qui est dans ma boite m’appartient désormais, j’ai mon Arabie à moi. Rudy me dit que nous sommes des espions... Je me fais de grosses frayeurs quand je crois avoir été repérée. J’ai pris l’habitude de me couvrir la tête pendant mes séances photo, foulard bien ajusté et lunettes de soleil. Rudy est à la fois chauffeur et guetteur, et moi j’ai une demi-seconde pour cadrer et appuyer sur le bouton. J’invente une histoire et des pensées à mes personnages. Je me demande ce qui les fait vivre, à quoi ressemble leur famille, ce qu’ils feront ce soir... Je plains le vendeur de bouteilles d’eau aux feux rouges, je me révolte contre (ou pour ?) cette femme voilée de haut en bas, et qui semble marcher au radar. ATTENTATS. 19 Mai 2003. Une résidence pour Occidentaux a été attaquée près de chez nous. Des bombes ont sauté. Nous avons désormais, à l’entrée de notre compound, une automitrailleuse et des soldats stationnés 24 heures sur 24. Ils crèvent de chaud après avoir été formellement dentifié par un garde. Suit une fouille intégrale des véhicules (même les cartables des enfants sont ouverts)par des soldats armés jusqu’aux dents et par les gardien du compound qui connaissent tous les résidents. Puis un labyrinthe de chicanes faites de blocs de béton pour éviter qu’une voiture ne puisse forcer le passage. Notre compound était, comme d’autres, sur la liste des cibles des terroristes. Mais ceux-ci auraient agi dans la précipitation et n’ont pas pu atteindre tous leurs objectifs. La semaine précédente, il y avait eu en effet des arrestations. Une cache d’armes et d’explosifs avait été découverte dans le quartier. Un bon point est la condamnation ferme des attentats par le pouvoir saoudien et par les imams lors du prêche de vendredi. La vie est chamboulée, les gens ont peur. Certains partent, les écoles américaine et anglaise ont fermé, et les rares divertissements sont supprimés, les courses en bus par exemple. Il faut être extrêmement prudent. LA PRIÈRE. Cinq fois par jour, la vie s’arrête pour la salat (les prières quotidiennes du musulman). Les magasins baissent leur rideau. Les horaires des prières changent quotidiennement et varient d’un point à l’autre du royaume en fonction de l’heure du lever et du coucher du soleil. Les jours de shopping, mieux vaut gérer astucieusement son emploi du temps. Quand retentit l’appel du muezzin, il faut courir vers la sortie et passer à la caisse avant qu’il ne soit trop tard... L’astuce est de se faire « enfermer » dans les magasins pendant la prière. Il n’y a pas que les mécréants qui s’y prêtent. Des familles saoudiennes en profitent aussi pour remplir leur chariot. Sur les routes, prière ou pas, la circulation est toujours aussi dense. Pour beaucoup d’employés, la prière est le moment de pause. On palabre, on s’assoit en attendant que la vie reprenne. NOUR. C’est la première femme saoudienne que j’ai rencontrée. On m’a présenté Nour au cours dune exposition de peinture, nous n’étions que des femmes dans une grande maison. La cinquantaine, jeune grand-mère, en tenue sport chic, les cheveux courts et décolorés, souriante. Elle m’a parlé de littérature et m’a dit être au régime. Honda sa plus jeune fille, étudie au lycée des pièces de Molière. Elle est dans une école privée. Nour m’a Invitée à venir chez elle, boire un café, faire un plongeon dans sa piscine, aller faire du shopping. Comme beaucoup de gens aisés ici, Nour voyage. Elle fait des stages de peinture aux Beaux-Arts à paris. Elle a visité l’Italie, l’Egypte, la Floride, a habité Londres... Enfant, elle a vécu quelques années en France, où son père était diplomate. Elle en a gardé l’amour de la langue française, quelle manie maladroitement, mais elle veut reprendre des cours. Elle parle anglais, a été journaliste. animatrice à la radio, traductrice au ministère de l’information, professeur à l’université, directrice d’une école... Aujourd’hui, elle peint, c’est ce qui lui apporte le plus, me dit-elle. Son mari est businessman, il a fait un doctorat aux Etats-Unis et a choisi de rentrer travailler au pays. Ses enfants étudient. Un fils à Londres, une fille kiné, la dernière a un don pour la guitare. Nour rêve de l’envoyer à Londres àla British Academy of Music. Nour est musulmane et très religieuse. Elle prie cinq fois par jour, a fait le pèlerinage à La Mecque une dizaine de fois. Elle porte un voile sur ses cheveux dès qu’elle sort de chez elle, qu’elle soit en Arabie ou à Paris, pour se protéger du regard des hommes. Elle me parle de sa découverte de Dieu. Elle sent l’existence d’une « superpuissance ». Besoin de se sentir en paix avec elle-même. Elle parle de renaissance après le pèlerinage à la Mecque, d’une purification absolue. Elle donne une autre image de l’islam que celle qui prévaut ici, une image d’amour et d’humanité. Nour refuse de se voiler entièrement le visage, ce qui est pourtant obligatoire pour les Saoudiennes. La police a déjà convoqué plusieurs fois son mari à cause de la mauvaise conduite de sa femme. Il ignore ces provocations administratives et dit avoir bien d’autres choses à faire que d’aller au poste pour des histoires de voile. MAHA. je rencontre Maha une Saoudienne de 21 ans, étudiante en traduction franco-arabe. Aînée d’une famille conservatrice de huit enfants, dont cinq filles, Maha est fiancée depuis trois mois à un homme qu’elle n’a jamais vu. Ses parents veulent l’obliger à se marier ; bien marier sa fille aînée est un honneur. Maha doit voir pour la première fois l’élu de ses parents dans un mois et compte bien refuser ce mariage au dernier moment. Elle dit que le Coran permet à la femme de dire « non » au moment de la première rencontre. Mais dire non équivaut à s’opposer à la volonté des parents... Elle ne rêve que de partir à l’étranger, de porter des minis, comme elle dit. Elle rie comprend pas pourquoi je me suis mariée. Si elle était européenne, elle ne se marierait jamais. Elle se rebelle, ne prie jamais. Elle voudrait que nous allions faire du shopping ensemble. Quelques mois plus tard, j’ai appris que Maha s’était mariée et qu’elle était très heureuse, Pourquoi m’avait-elle alors parlé ainsi, avec tant de révolte dans la voix ? A-t-elle été contrainte ? A-t-elle préféré dépendre de son mari plutôt que de son père ? je n’ai plus eu de nouvelles de Maha, elle n’a jamais répondu à mes e-mails. FÊTE CHEZ NOUR. Nier, j’ai été invitée à une fête pour la naissance du bébé de la fille de Nour. Une trentaine de femmes qui bavardent, rigolent, mangent et dansent, vêtues de robes moulantes, les cheveux décolorés. Elles appartiennent à un milieu très aisé, beaucoup travaillent. Elles sont kinés, profs. D’autres sont femmes de médecin. Elles ont vécu à l’étranger, surtout aux Etats-Unis, Elles refusent pourtant que je les photographie sans leur voile. L’Arabie semble étouffer d’un trop-plein de contradictions. Le dernier CD de Madonna est en vente chez tous les disquaires, mais une femme doit avoir l’autorisation de son mari pour ouvrir un compte bancaire, acheter un portable ou travailler. L’enseignement de la religion dans les écoles occupe au moins six heures par semaine. On inculque la haine des non-musulmans, mais tous les garçons qui en ont les moyens vont faire leurs études supérieures aux Etats-unis, au Canada ou en Europe. La police religieuse nous sermonne quand nous n’avons pas notre voile sur la tête, mais on peut regarder des films porno grâce à la parabole... Mon cousin, qui vient de rater son permis, se consolera en pensant que les femmes saoudiennes peuvent acheter des voitures mais n’ont pas le droit de les conduire. Par contre, si leur chauffeur a un accident, elles sont tenues pour responsables entant que propriétaires du véhicule... CHAUFFEURS DE TAXI. Jusqu’aux prises d’otages occidentaux, en juin 2004, je prenais sans hésiter, le taxi dans la me. Ensuite, il a fallu se montrer plus prudent. les taxis sont blancs. On ne les attend jamais plus d’une minute. Lorsque je veux faire quelques centaines de mètres à pied pour me dégourdir les pattes je me fais klaxonner une dizaine de fois par les taxis, ce qui est très désagréable. Je ne suis ni une prostituée, ni un chien qu’on siffle. Evidemment, le chauffeur veut seulement gagner trois sous et c est sa seule manière de me le dire. La plupart des chauffeurs sont pakistanais, soudanais, indiens ou afghans, mais on rencontre de plus en plus de Saoudiens. Pour lutter contre la paupérisation et un taux de chômage croissant (environ 30%), le gouvernement favorise l’emploi des Saoudiens, et plus particulièrement des jeunes. C’est la « saoudisation ». Certaines professions, comme celle de bijoutier, sont maintenant strictement réservées aux Saoudiens. J’évite les jeunes chauffeurs saoudiens. Les rares fois où je me suis sentie mal l’aise dans un taxi, c’est avec l’un d’entre eux, j’ai même demandé à l’un d’eux de stopper en pleine rue et je suis descendue. Il n’avait pas la plaque d’identification réglementaire que tous les chauffeurs accrochent sur leur appui tête. Il prétendait quelle était dans le coffre... J’ai préféré rentrer avec un chauffeur pakistanais. CONCERT A L’AMBASSADE 18 octobre 2003. Nous sommes allés à un concert de musique classique à l’ambassade. La musique et les concerts sont interdits ici. Je ne vois pas trop pourquoi. ESSAYAGES AU PIPI ROOM. 25 novembre 2003. Il n’y a pas de cabines d’essayage dans les magasins car une femme y serait exposée aux pires risques de rencontres avec un homme. On achète ses habits, puis on les essaie dans les toilettes. Ensuite, on peut se faire rembourser ou échanger l’article si ça ne va pas. C’est long, mais c’est la procédure. A côté de moi, une Saoudienne rondelette fait un essayage. Elle est boudinée dans une robe à fleurs très décolletée. Nous nous regardons dans la glace des toilettes. CENSURE. Le numéro d’Emirates Woman de juillet-Août 2003 comportait cent pages à la sortie de l’imprimerie. Chez le marchand, il n’en comptait plus que quatre-vingt-six. La censure est passée par-là. Toutes les photos et les articles qui ne respectent pas la ligne officielle ont disparu. J’imagine des centaines de Saoudiens passant leurs journées à arracher des pages et à en gribouiller d’autres pour nous protéger de la pornographie au péril de leur propre vertu. Ils sont les seuls à pouvoir poser leurs yeux sur la poitrine d’une maman qui allaite son enfant ou sur le décolleté un peu trop plongeant d’une demoiselle posant pour une marque de maillot de bain, Rêvent-ils la nuit des cuisses qu’ils ont barbouillées ? NOËl AU BORD DU MONDE. 25 décembre 2003. Je suis rentrée de mes vacances à Paris la veille de Noël. 98% des passagers sont descendus à l’escale du Caire. Ensuite les hôtesses ont ramassé et caché tous les magazines. Elles nous ont demandé de bien ranger nos magazines personnels et l’alcool puis nous ont souhaité un joyeux Noël... Rudy m’a fait une sacrée surprise : en arrivant devant la maison, il y avait plein de bougies allumées dehors et j’ai vu à travers la vitre un arbre décoré et lumineux à l’intérieur. A son pied, des cadeaux et une carte de mes parents représentant les Rois mages chevauchant des chameaux. Particulièrement adéquate. Le 26, nous sommes allés au bord du monde, un endroit dans le désert qui s’appelle « Edge of the World », magnifique. Demain, j’irai à un festival d’artisanat local. Toute seule car Rudy travaille. De toute façon, il y a les jours réservés aux femmes, et ceux réservés aux hommes, donc nous ne pourrions pas y aller ensemble... COVOITURAGE. Les travailleurs immigrés, pakistanais, bangladais ou indiens, s’entassent dans des pick-up déglingués. Ils se serrent à trois ou quatre sur le siège avant, les autres à l’arrière entre la brouette et les sacs de ciment. Ils se protègent du soleil, de la poussière et du sable avec leurs foulards, somnolent, abrutis par la chaleur et la fatigue. J’en ai vu derrière une grille, comme des moutons. Ce sont les citoyens de seconde zone, pour eux, pas de sièges, pas de ceinture, pas de clim, pas de confort, pas d’humanité. Je vois toutes les semaines une kinésithérapeute. Elle est saoudienne et s’appelle Souhair. Elle a moins de 30 ans. Vêtue d’une blouse blanche - un foulard lui couvre les cheveux -, elle est jolie et très douce. Elle est mariée et maman d’une petite fille. Après la première consultation, je rejoins Rudy qui m’attend pour me raccompagner. J’aperçois Souhair qui semble guetter un taxi. Je lui propose de la ramener chez elle. J’essaie d’engager la conversation. Elle ne répond que par des « oui » ou « non » timides, recroquevillée sur la banquette arrière de la voiture. Elle a l’air d’une enfant apeurée. Je suis mal à l’aise pour elle Rudy tente de lui dire quelques mots, une banalité, elle ne répond pas. Je comprends alors que je l’ai mise dans une situation très désagréable. Souhair n’a évidemment aucun lien de parenté avec Rudy Elle n’a donc pas le droit de se trouver dans sa voiture. Si la police nous arrête, elle ne pourra pas justifier sa présence et risque d’être accusée du pire : « fréquenter un homme occidental ! » Arrivés à destination, elle sort rapidement de la voiture, murmure un merci et s’enfuit. Rudy et moi sommes terriblement confus. La prochaine fois, nous la laisserons se débrouiller et les bonnes mours seront sauvées. Il n’y a qu’ici que rendre service à quelqu’un, peut être répréhensible. PORTABLES EN LIBERTE Les téléphones équipés d’appareil photo sont très en vogue bien qu’ils soient officiellement interdits. Ils permettent en effet de prendre des clichés de femmes en public ou lors de mariages, et contribuent ainsi à la propagation du vice et de la pornographie. Mais comme tout interdit, il est aussitôt bafoué. Les Saoudiens achètent donc ces téléphones à l’étranger ou au marché noir. Ici tout est permis avec le portable : on l’utilise au volant, au milieu d’une conversation avec un tiers, devant ses clients, ses patients, son patron ou même l’ambassadeur. Les policiers téléphonent en faisant la circulation... La panoplie du jeune Saoudien riche, et « dans le vent » comprend ainsi : un thobe, une guthra, des sandales, des lunettes très tendance, teintées en dégradé et de marque, une grosse Rolex en or et très voyante, et un portable qui fait appareil photo, avec un écran couleur et trente-six sonneries différentes dont le dernier single de Britney Spears ou la musique de James Bond. Paré de tout cet équipement, il monte alors dans sa grosse voiture de luxe, se regarde fièrement dans le rétroviseur auquel pend un chapelet, rajuste sa coiffe, démarre en trombe en escaladant le trottoir et grille un feu avant de faire, une queue de poisson, et de se caler sur la voie de gauche, pied au plancher et portable l’oreille. ÉCHOS D’ARABIE 2 février 2004. Nous avons découvert un restaurant indien qui fait de l’excellente cuisine très épicée pour trois fois rien. Nous l’achetons « à emporter » Car il est impossible pour moi, évidemment, de consommer sur place. Je dois être la seule femme à mettre les pieds dans ce bouiboui. Le personnel a l’air gêné, mais est très gentil. De pauvres hères en costume pakistanais (une chemise qui descend jusqu’aux genoux et un pantalon flottant) et claquettes usées mangent pour 20 centimes d’euro une galette de pain trempée dans une sauce curry. Un repas chez Mcdo coûte au moins quinze fois plus cher, un dîner dans n’importe quel restaurant pour Occidental cent fois plus... Je lis Arah News tous les jours. Un cheikh signe un article propos de l’interdiction faite aux femmes de conduire des voitures. Il expose les contre-arguments de certains intellectuels qui rappellent qu’au temps du Prophète les femmes utilisaient le chameau pour se déplacer, et que la voiture n’est que la version moderne du chameau... L’éditorial est consacré aux scandales politico-financiers en France, ce qui ne pourrait arriver ici, vu qu’il n’y a pas de partis. CHFCK-POINT. Deux voitures de police sont garées en travers de la route, gyrophares allumés, et plusieurs policiers armés laissent passer les voitures au compte-gouttes. En bons Français éduqués dans la peur et le respect du gendarme, nous éteignons l’autoradio, je rajuste mon voile et mon abaya et Rudy garde le permis de conduire à portée de main. Nous approchons doucement, et nous stoppons devant un policier qui tient une mitraillette. Rudy baisse sa vitre, le salue et lui tend ses papiers. Peine perdue : « Yala ! Yala ! Allez ! Allez ! », crie le Saoudien. Les Occidentaux ne l’intéressent pas. Les gros 4 >< 4 familiaux des Saoudiens, pas davantage. Seuls certains hommes seuls, jeunes principalement sont arrêtés. Ils palabrent ensuite longuement sur le bas-côté. Deux Américains se sont fait assassiner devant chez eux à Riyad. L’atmosphère est très tendue. L’ambassade de France communiquera les décisions du ministère des affaires étrangères à Paris concernant les Français d’Arabie. Personnellement, je ne vis pas dans l’angoisse. Mais plus de sorties en ville. Je dois quitter le pays d’ici dix jours car la compagnie de Rudy exige le départ des femmes et des enfants En revanche, lui ses collègues restent ici.,. POLICIERS AU TRAVAIL. Pour accroître notre sécurité des policiers sont maintenant en faction à 200 mètres amont du compound. Ils prennent leur travail très au sérieux et examinent nos papiers prenant tout leur temps, d’autant plus s’il y a une femme dans la voiture ; Un vrai spectacle pour eux, Quand le policier voit que nous sommes français, il paraît soudain tout content et nous dit « Paransi, Paransi. » Encore un coup d’oeil dans la voiture. Je prends soin de détourner la tête pour ne pas lui faire cadeau de mon visage. Un jour où Rudy était seul dans la voiture, un policier lui a demandé s’il pouvait lui procurer du whisky. ALERTE TERRORISTE. 7 Juin 2004. J’essaie de rassurer ma famille France. La situation est assez tendue et Rudy est inquiet car les terroristes commencent à tuer des Occidentaux dans la rue. Une extrême prudence est de mise. C’est un peu l’exode ici : Tout le monde s’en va. SCÈNES DE VIE À L’HÔPITAL Je suis dans la salle d’attente d’un grand hôpital de Riyad. Immense, La majorité des infirmières sont philippines, elles gagnent ici, cinq à dix fois plus que dans leur pays. Les médecins sont pour la plupart arabes mais rarement saoudiens. Dans l’hôpital, les normes vestimentaires ne sont pas les mêmes qu’à l’extérieur, Seules les employées musulmanes ont la tête cornette. Les infirmières vont tête nue, vêtues d’un pantalon et d’une blouse clairs. Elles sont rondes, jolies et souriantes. Je prends un rendez-vous auprès de la secrétaire médicale, une Marocaine, qui m’appelle « my Dear » puis « ma chérie » quand elle apprend que je suis française. Une vraie bouffée de tendresse dans ce monde de brutes. Les Saoudiens arrivent à l’hôpital en famille, père devant, mère derrière, souvent enceinte, les enfants geignards trottinant autour d’eux. S’ils sont riches, la bonne philippine ou indonésienne les suit en portant le dernier-né, L’homme se dirige vers la secrétaire, aboie trois mots sans dire bonjour, visiblement contrarié d’avoir affaire à une femme. Tout ce petit monde s’assoit alors dans les fauteuils, sauf bonne qui berce le bébé en faisant les cent pas dans un coin. Les enfants mangent ou boivent. Ies parents ne se parlent guère. Madame tient un des gamins sur les genoux. Elle l’embrasse à travers son voile. Les enfants se plantent devant moi et me regardent comme une bête curieuse. Aucune réaction des parents. Je souris aux petits garçons, fiers comme des papes dans leur thobe et la petite fille habillée en princesse Barbie. Pas de réaction, ils ne sont visiblement pas habitués à sourire. Une infirmière appelle madame et le dernier-né, toute la famille suit. Si madame doit voir la gynécologue, personne ne l’accompagne, et monsieur surveille les enfants, Ils restent passifs, pas de livres, pas de poursuites ni de bagarres entre frères et soeur. Ils jouent avec des biscuits qu’ils écrasent sur le coin d’une table basse, Quand madame ressort, aucun mot n’est échangé, le père passe à la caisse, c’est encore l’occasion d’aboyer sur une secrétaire. Puis la troupe repart en bon ordre. DÉSINFORMATION. 29 août 2004. L’alerte est passée. Je suis de retour à Riyad. J’ai vraiment l’impression de rentrer chez moi, à la maison, la compagnie de Rudy a envoyé un expert en sécurité. Nous déménageons à sa demande dans un appartement équipé d’une porte et d’un volet blindés. Hier, Rudy a explosé quand un de ses collègues saoudiens est venu le voir : il veut aller en vacances à Paris et a demandé à Rudy si ce n’est pas trop dangereux pour sa femme d’aller en France, car elle est voilée. Nous assistons à une désinformation qui tend à faire croire aux musulmans du monde entier que la France est un pays antimusulman et intolérant, INSTANTANÉS FÉMININS |