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Lutèce & Paris

Vendredi 9 septembre 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

Un certain nombre de villes du monde ont donné naissance à des mythes ; quelques-uns ont acquis une portée universelle, en se détachant des caractères fondamentaux du pays lui-même pour exalter la Ville en tant qu’individu.

Il en est ainsi de Rome et de Paris. On a maintes fois signalé cette sorte de familiarité amoureuse, avec ses éclats de haine ou d’adoration, que Paris a toujours suscitée, dans le monde entier, chez les poètes ou les chansonniers notamment, familiarité manifestée par l’usage de « petits noms » Comme : Paname. C’est là un phénomène probablement unique à ce degré et qui révèle tout d’abord un premier caractère de la ville, celui de métropole internationale, aux « spécialités » contradictoires : capitale du luxe et de la mode, foyer littéraire et artistique, Babylone de luxure et mère patrie des révolutions.

À l’échelon national, Paris exerce son rôle de capitale depuis treize siècles (si l’on fait abstraction de deux siècles carolingiens) ; c’est un rare privilège, c’est aussi une charge d’où proviennent les difficultés que Paris éprouve à s’adapter au monde moderne et à la poussée désordonnée de la civilisation urbaine.

On a souvent énuméré ses attributs de capitale nationale.

La Seine et ses nombreux ponts, à Paris.

Ils découlent des fonctions qui ont fait sa fortune et qui sont issues d’une position géographique et d’un site privilégiés. Le passage de la grande Seine alluviale du début du Quaternaire à travers les gués et les îlots, dans l’axe même des cols de la France du Nord vers celle du Midi, l’axe routier romain emprunté ensuite par le christianisme localisent peu à peu et animent les trois secteurs topographiques séparés par la rivière : l’île de la Cité, siège de l’autorité politique et religieuse ; la rive gauche, centre intellectuel ; la rive droite, vouée à l’activité économique. Telle est l’origine de ces fonctions : Capitale politique et quasi religieuse, capitale intellectuelle et artistique, capitale économique. Paris est connu pour être en France le premier centre industriel, la première place de commerce, la première place bancaire et le premier centre de gestion des affaires, le cœur du réseau routier et ferroviaire, le premier port fluvial, la plaque tournante du réseau aérien ; Autant de qualifications qui pèsent lourdement sur l’activité des départements français en établissant l’autorité, si souvent dénoncée, du « Parisien ».

Le site seul n’a pourtant pas créé la ville. C’est le choix des césars romains, Julien l’Apostat et Valentinien, puis celui de Clovis, enfin celui de Hugues Capet, qui a ainsi imposé à la France l’ancienne bourgade gauloise, choix heureux sur bien des points (relief, fleuve, approvisionnement) sauf sur un seul : l’ouverture vers la trop proche frontière de l’est, chemin millénaire des invasions. La ville est ainsi « fille de la Seine et du roi » ; dans son intimité avec le souverain, trop étroite pour qu’elle ne soit pas à la fois choyée et malmenée, elle cherchera son indépendance en constituant une force politique et intellectuelle qui brisera à maintes reprises ses liens de filiation avec la monarchie et avec l’État : 1358, 1382, 1588, 1648, 1789, 1830, 1848, 1870, en prenant finalement l’habitude d’écrire elle-même l’histoire de France.

Sur le plan topographique, la croissance urbaine s’est faite avec une certaine régularité, à partir de l’île mère. En commençant par les environs immédiats des grands axes (rues Saint-Denis et Saint-Martin, Saint-Jacques, Saint-Honoré et Saint-Antoine), la ville s’est étendue peu à peu, comblant les vides et englobant les anciens « bourgs » fixés généralement autour des abbayes. Cette croissance radiante est matérialisée par les anneaux concentriques des enceintes successives. Favorisée par sa forme en croissant et ses ports naturels, la rive droite l’emporte cependant en extension dès le Moyen Âge ; elle connaîtra, du milieu du XIVe au milieu du XVIe siècle, deux cents ans de développement vers l’est, suivis d’une extension rapide vers l’ouest, dont les effets sont toujours perceptibles, tels l’essor du secteur de bureaux de « la Défense » à Puteaux et la difficulté corollaire d’implanter administrations et sièges sociaux à l’est.

Cette compétition de l’orient et de l’occident parisiens se situe encore partiellement à l’intérieur du Paris des vingt arrondissements (limites administratives fixées par la loi de 1859) dont la population tend à diminuer, mais elle affecte surtout la très vaste agglomération parisienne, qui groupe 280 communes et plus de 8 millions d’habitants. Elle est une des toutes premières agglomérations du monde, d’une importance disproportionnée par rapport à la surface et à la population de la France, puisqu’un Français sur six se trouve ainsi catalogué comme « Parisien ». Dans ces conditions, les problèmes de l’urbanisation se posent d’une façon aiguë : immigration, construction de logements et d’équipements sociaux, trajets de la population entre les « cités dortoirs » et le lieu de travail, équilibre humain entre bureaux et logements, quartiers populaires et résidentiels, habitat ancien et moderne, régulation d’une circulation automobile et d’un stationnement sans cesse plus pléthoriques, approvisionnement en eau et vivres, espaces verts, sauvegarde du patrimoine architectural et de son environnement, statut politique et rapports avec l’État. Une opération chirurgicale comme le transfert et le remplacement des Halles centrales, que l’on a mis si longtemps à reconnaître comme indispensable après l’erreur de Napoléon III et d’Haussmann, a révélé l’étroite imbrication de tous ces problèmes, aucun d’entre eux ne pouvant être résolu d’une façon indépendante. Cette complexité est inhérente à l’essence même de la ville.

Le site de Paris, hémicycle de plaine alluviale formé dès le Pléistocène, a été définitivement modelé, depuis le Paléolithique jusqu’au Néolithique inclus, par le déplacement du cours de la Seine, du pied des collines du nord et de l’ouest à son emplacement actuel. L’île principale, formant un réduit défensif naturel, était en même temps un point de passage favorable du fleuve séparant les deux moitiés de la Gaule : au promontoire de la montagne Sainte-Geneviève, au sud, correspondaient, sur la rive gauche, des buttes insubmersibles qui conduisaient, au nord, au « col » de la Chapelle. La Seine et ses affluents constituaient des voies de communication incomparables. Enfin, le sol fournissait en abondance les matériaux de construction.

Un vaste forum s’élève sur la hauteur (comprenant un temple, une place et une basilique), reconstruit au début du IIe siècle sur un forum plus ancien. Près de lui, au sud-ouest, de petits thermes (Ier s. et déb. du IIe s.) et, à l’ouest, à l’emplacement du Luxembourg, le « beau quartier » de Lutèce. Beaucoup plus bas sont édifiés les grands thermes du nord (ceux de Cluny, datant de la fin du IIe siècle ou du début du IIIe siècle de notre ère, subsistent encore en partie), ceux de l’est (un peu antérieurs) et, à l’ouest, le petit théâtre. Cet alignement est-ouest marque l’extension maximale de la ville gallo-romaine vers le fleuve. Un aqueduc long de 15 kilomètres (dit d’Arcueil) alimentait ces édifices d’une eau venue du sud. L’amphithéâtre (arènes de Lutèce, Ier s.) y était tout à fait excentrique. L’existence d’un cirque (emplacement de l’ancienne Halle aux vins) reste tout à fait hypothétique. Le cimetière (vers le Val-de-Grâce) marquait la limite méridionale de la ville ; Il était placé en bordure du grand axe de la ville, le cardo, venant de la direction d’Orléans et suivant le trajet de la rue Saint-Jacques, traversant l’île et conduisant vers le nord (actuelle rue Saint-Martin) à travers la plaine de la rive droite jusqu’au col de la Chapelle. Des decumani lui étaient perpendiculaires sur la rive gauche. Sur la rive droite, une voie s’en allait vers Melun, à l’est. L’existence à l’époque gallo-romaine d’une voie parallèle, à l’ouest, au cardo (rue Saint-Denis) n’est pas assurée.

De l’état de l’île, on ne sait rien d’absolument certain. On peut conjecturer vraisemblablement que le siège de l’administration devait se trouver dans la Cité, là où fut le premier palais royal. L’existence d’un lieu de culte dans l’île est aussi vraisemblable, mais aucune découverte ne l’a confirmée. La rive droite, marécageuse, ne paraît pas avoir été habitée, quoique le port ait dû se trouver vers l’ancienne place de Grève (actuelle place de l’Hôtel-de-Ville) ou à l’École (extrémité nord du Pont-Neuf). Tout au loin, hors de la ville, sur le mons Mercurii (Montmartre), s’élevaient un sanctuaire et des édifices, près d’une petite nécropole.

Bien reliée par un réseau de routes conduisant au nord à Senlis, puis à Soissons et à Reims, à l’ouest à Rouen par Pontoise, à Dreux et à Chartres, au sud à Orléans, au sud-est à Melun et à Sens, Lutèce reste toutefois une ville secondaire dont la population ne semble pas avoir dépassé 8 000 habitants et qui tirait sa prospérité du trafic fluvial, celui des nautes du Parisis. Le Pilier des nautes (musée de Cluny) atteste, par les reliefs qu’il porte, la fusion des panthéons romain et gaulois et la persistance des traditions celtiques à Lutèce.

À la même époque (360) se réunit à Paris un concile. Le christianisme, que révèle le martyre de saint Denis au milieu du IIIe siècle, s’était sans doute développé à l’origine dans la ville même plutôt qu’au faubourg Saint-Marcel, où l’on a retrouvé un important cimetière chrétien.

Après cette renaissance de Paris au IVe siècle dut survenir une grande régression au Ve siècle, période obscure où le rôle joué par la ville nous échappe presque complètement. Partie du territoire que gouvernait Egidius depuis Soissons, Paris semble être tombé, à la fin du Ve siècle, au pouvoir de Clovis.

La capitale mérovingienne

L’essor de la monarchie mérovingienne fit jouer à Paris, pendant nombre de décennies du VIe et du VIIe siècle, un rôle de capitale. La ville recouvra alors une part notable de l’extension qu’elle avait avant les désastres de la fin du IIIe siècle. Dès 508, Clovis, ayant accru notablement ses territoires vers le sud, fixe à Paris « le siège de son royaume ». Son fils Childebert Ier est « roi de Paris » pendant près d’un demi-siècle (511-558). Caribert n’y règne que sept ans (561-567) mais, à sa mort, ses frères jugent que la ville est de tant d’importance qu’ils la laissent hors du partage et s’interdisent mutuellement, par un pacte solennel, d’y pénétrer. Chilpéric s’en empare dès 575 et s’y maintient jusqu’à sa mort (584). Gontran lui succède et juge bon d’affirmer spécialement ses droits sur le Paris où, plus tard, Dagobert Ier s’installe, au lendemain de la mort de Clotaire II (629). La faveur de ces souverains se marque par des fondations importantes. Clovis élève la basilique des Saints Apôtres et y fixe sa sépulture.

Près de lui seront inhumés Clotilde, auprès de sainte Geneviève (l’église en prendra le nom), et d’autres membres de la famille royale. Childebert Ier fait bâtir Sainte-Croix-Saint-Vincent (Saint-Germain-des-Prés) pour y reposer. D’autres princes l’y rejoignent, en particulier Chilpéric et Clotaire II. C’est presque certainement à Childebert Ier que l’on doit la construction de la cathédrale Saint-Étienne, la plus grande église de la Gaule mérovingienne avec ses 36 mètres de façade et ses cinq nefs. Chilpéric, lui, fait réparer les arènes gallo-romaines. Signe de la sécurité qui régnait alors, Saint-Étienne est élevée en partie sur le rempart, rasé pour lui faire place. Dans l’île de la Cité, les principaux édifices attestés avec certitude sont, à côté de Saint-Étienne, le baptistère (Saint-Jean-le-Rond) et l’édifice dédié à la Vierge, Notre-Dame. Le palais royal est à la place du palais gallo-romain, la prison près de la porte du Sud. De celle-ci à la porte du Nord, le tronçon de la voie romaine est bordé de boutiques de marchands.

L’existence d’une ville étendue est corroborée par celle de fondations religieuses extra-muros. À la fin du VIe siècle, on en compte au moins six, et, à la fin de l’époque mérovingienne, quinze. À ce moment, leur répartition - onze au sud, quatre seulement au nord - marque bien que le territoire de l’ancienne ville gallo-romaine a été largement réutilisé et aussi que se poursuit lentement le mouvement d’extension vers la rive droite, amorcé au Bas-Empire. Ces monuments ne sont pas les seuls témoignages de la vitalité de l’art mérovingien à Paris : l’orfèvrerie y connaît un remarquable essor. Autour de la ville - comme d’ailleurs dans les autres villes du royaume, car la monarchie est itinérante - sont répandues des villas où séjournent souvent les rois. Paris est donc une résidence privilégiée, non une capitale au sens moderne du mot.

L’époque carolingienne

Alors que l’extension du royaume de Clovis vers le sud avait fait tenir à Paris un rang éminent au VIe siècle, et sans doute encore au VIIe siècle, le partage de fait de l’État mérovingien en trois royaumes, puis l’accession et le triomphe de la dynastie carolingienne, tournée vers l’est, enfin l’immense extension de l’Empire dans cette direction font que la ville tombe dans une position excentrique et s’efface, tout en semblant être restée prospère jusqu’au début du IXe siècle. C’est alors que les invasions normandes la ravagent, car le vieux rempart de la fin du IIIe siècle, sans doute mal entretenu, peut d’autant moins la défendre efficacement, qu’elle est délaissée par le pouvoir impérial.

À partir de 845, en une série de raids, les pirates occupent, pillent et incendient la ville et les environs. En 885-886 enfin, Paris subit un siège interminable. L’évêque Gozlin a fait relever les remparts et hâter la construction de tours au bout des deux ponts. Avec le comte de Paris, Eudes (grand-oncle d’Hugues Capet), il défend vaillamment la ville, et les Normands finissent par se retirer.

L’empereur Charles le Gros arrive trop tard. Le grand siège de 885-886 marque un tournant décisif dans l’histoire de Paris. Il consacre et l’impuissance de l’empereur et le rôle essentiel de l’évêque et du comte. Enfin et surtout, il provoque la destruction complète des faubourgs.

Les tourmentes des invasions de la fin du IIIe siècle, la période troublée du Ve siècle n’avaient pas aboli la ville artificiellement implantée par les Romains, loin du fleuve, sur la hauteur du sud. À deux reprises, les restes du riche capital monumental de Lutèce avaient pu être réutilisés et la rive gauche reconquise. Mais, après le désastre de la fin du IXe siècle, il n’y a plus de faubourgs. Paris est réduit à la petite île de la Cité. Il reprend alors son assiette naturelle, près du fleuve. Aux périodes suivantes, il se développera avant tout au nord, sur la rive droite, qui restera longtemps la Ville par excellence.

La cité des premiers Capétiens

À la fin du IXe siècle, tandis que l’île de la Cité constitue encore un réduit fortifié, asile des populations suburbaines, la rive gauche, héritière de la ville gallo-romaine, a subi des dévastations dont elle ne se relèvera pas de sitôt et qui pèseront sur son développement pendant des siècles ; ses églises dresseront longtemps leurs ruines au milieu des cultures. La rive droite, bien que très touchée aussi, va renaître au contraire de ses cendres parce qu’elle est favorisée par le site fluvial. Ses ports naturels implantés sur la berge basse de la Seine la prédisposent en effet à une intense activité marchande. Une fois brisé l’attrait de la ville gallo-romaine, les premières agglomérations de la rive nord fixées autour de lieux de culte mérovingiens ou carolingiens recueillent la majeure partie du trafic en conjuguant le commerce des « marchands de l’eau » avec l’activité d’un marché situé entre Saint-Laurent et Saint-Martin-des-Champs, en liaison avec les routes du nord et la foire du Lendit à Saint-Denis.

Au XIe siècle, le peuplement de cette rive est assez important pour justifier la construction d’une première enceinte, dont l’existence est attestée par la toponymie. Elle enfermait quelques buttes hors d’atteinte des crues de la Seine, le monceau Saint-Gervais, les paroisses Saint-Merri (ou Saint-Merry) et Saint-Jacques-la-Boucherie ; la paroisse voisine, Saint-Germain-l’Auxerrois, avait sans doute son enceinte particulière. Située dans ce périmètre, l’anse de la Grève, le meilleur port naturel sur le fleuve, où Louis VII s’engage vis-à-vis des bourgeois à ne rien construire, donne naissance à un nouveau marché, tandis que l’île de la Cité, construite et peuplée d’une façon très dense (quatorze paroisses), reste le lieu royal et épiscopal, ainsi qu’un centre commerçant (parvis Notre-Dame, marché Palu) ; mais son port, très étroit (port Saint-Landry), ne peut rivaliser avec la Grève.

L’extension sur la rive droite des quartiers de « l’Outre-Grand-Pont » se poursuit au XIIe siècle hors des portes de la première enceinte avec les nouvelles paroisses de Saint-Paul, de Saint-Nicolas-des-Champs et des Saints-Innocents, au voisinage des trois grandes voies : celle de Melun (rue Saint-Antoine), celle de Senlis (rue Saint-Martin) et celle de Rouen (rue Saint-Denis). Vers 1137, Louis VI transfère le grand marché de Paris au lieu dit « les Champeaux », région privilégiée parce que située au carrefour des arrivages par le fleuve, de la jonction avec la Cité par le Grand-Pont et le Châtelet et des arrivages par la route (drap du nord par la rue Saint-Denis, blé par la rue de la Ferronnerie, poisson de la Manche et de la mer du Nord par la rue des Poissonniers). L’anneau de marais, laissé par l’ancien lit de la Seine, est drainé et mis en culture (marais Sainte-Opportune à l’est, couture l’Évêque à l’ouest) ; on y produit d’abord des légumes, puis des céréales. Des ponts franchissent l’égout de drainage pour assurer une meilleure liaison avec les villages voisins, dont les cultures approvisionnent la ville.

L’œuvre de Philippe Auguste

La densité de construction hors de la première enceinte nécessite bientôt l’édification d’une seconde enceinte, pour mettre la ville à l’abri des armées du roi d’Angleterre. Philippe Auguste charge les bourgeois d’élever un épais rempart de pierre flanqué de tours rondes. Sur la rive droite, il enferme les nouveaux centres de peuplement, notamment le marché des Champeaux, et fait construire, près de la Seine, une puissante forteresse tournée vers la Normandie, le Louvre.

La rive gauche connaît un sort bien différent. Un bourg commerçant s’est formé à la tête du Petit-Pont, à la naissance de la rue Saint-Jacques, mais l’animation ne viendra vraiment que de l’Université. Les écoles épiscopales, logées dans la Cité, au cloître Notre-Dame, sont encore florissantes au XIIe siècle, mais d’autres écoles, désireuses d’échapper à la tutelle de l’évêque, se fondent bientôt de l’autre côté du fleuve, au milieu des clos de vignes qui escaladent la montagne Sainte-Geneviève et près des écoles réputées de l’abbaye de Saint-Victor. Groupement de maîtres et d’écoliers, l’Universitas est soutenue par le pape, qui la reconnaît en 1209-1210 ; symbole d’indépendance, elle reçoit en 1252 le droit de sceller de son propre sceau. La subsistance des écoliers est assurée par des fondations privées, les collèges, qui se mêlent, dans le « quartier latin », aux couvents de plus en plus nombreux, en particulier ceux des récents grands ordres enseignants, Jacobins (Dominicains) et Cordeliers (Franciscains). Le renom de l’Université de Paris, notamment en matière de théologie, attire les étudiants de toute la Chrétienté. Aussi, cette nouvelle cité de la pensée est-elle enclose dans l’enceinte de Philippe Auguste, avec de vastes espaces non construits qui permettront un développement ultérieur.

Au-delà de la muraille, les grandes abbayes aux noms souvent ruraux - Saint-Martin-des-Champs et le Temple au nord, Saint-Victor et Saint-Germain-des-Prés au sud, sans oublier la vieille agglomération chrétienne de Saint-Marcel sur les bords de la Bièvre - continuent de fixer la population dans des bourgs satellites ou des enclos fortifiés. Philippe Auguste, qui séjourne fréquemment à Paris, fait paver les voies de la croisée de la ville et capter les eaux de ruissellement du Pré-Saint-Gervais et de Belleville pour alimenter des fontaines publiques.

Le Paris de Saint Louis

Au XIIIe siècle, la ville en pleine prospérité achève de s’étendre dans l’enceinte, au moins sur la rive droite ; les maisons se pressent aussi hors des portes le long des voies qui mènent aux bourgs extérieurs. Elles sont construites en pan de bois, comme on peut le voir sur les miniatures, avec un encorbellement sur un rez-de-chaussée de pierre voué au commerce, le sommet coiffé souvent d’un haut pignon. Mais dès cette époque apparaît la maison seigneuriale : évêques, abbés, barons tiennent à posséder une résidence parisienne et s’installent, au large, sur les espaces encore libres qui bordent intérieurement le rempart. Le roi lui-même a donné l’exemple : à l’emplacement du palais gallo-romain occupé ensuite par celui des Mérovingiens, les Capétiens ont entrepris à la pointe occidentale de la Cité la reconstruction d’une grande demeure en pierre. Robert le Pieux et Louis VI sont, dans cette entreprise, suivis par Saint Louis qui fait du palais son séjour le plus fréquent et qui fait bâtir la Sainte-Chapelle, ainsi que des galeries et une grande salle disparues. Philippe le Bel poursuit son œuvre et édifie un ensemble dont le rez-de-chaussée, conservé jusqu’à nos jours, est l’une des plus vastes salles voûtées de la Chrétienté.

L’épanouissement de l’architecture gothique se marque dans les églises et dans les établissements monastiques. En 1163, l’évêque Maurice de Sully a posé la première pierre de sa nouvelle cathédrale. Le gros œuvre sera achevé en 1250 avec les façades du transept ; la perfection de la construction témoigne d’une particulière sollicitude royale. À la même époque, des bâtiments s’élèvent à Saint-Germain-des-Prés, à Saint-Victor, à Saint-Martin-des-Champs. Des bâtiments clos, les « halles », abritent désormais les échanges commerciaux au marché des Champeaux.

La première révolution parisienne et la guerre de Cent Ans

L’essor de la ville se poursuit au début du XIVe siècle. La rive droite connaît une telle activité que, vers 1350, quatre cinquièmes des contribuables parisiens y étaient domiciliés. Aussi le prévôt des marchands prit-il en 1356 l’initiative d’une nouvelle enceinte, qui sera poursuivie par Charles V après la chute d’Étienne Marcel, mais qui n’enfermera que la rive droite (la ligne des « Grands Boulevards ») dans un rempart flanqué de tours carrées.

La révolution de 1358 est la première rupture grave entre le roi et la population parisienne. La conséquence topographique de ce conflit est que, pendant trois siècles, la ville va s’étendre vers l’est. Fuyant le palais de la Cité ensanglanté par l’émeute, le dauphin, devenu Charles V, fixe sa résidence à l’est (sur le chemin de Vincennes), au bourg Saint-Paul, dans un vaste ensemble de galeries et de jardins conçu pour les fêtes d’une cour brillante et lettrée. Ce choix de l’hôtel Saint-Paul, puis de l’hôtel des Tournelles qui lui succédera aux XVe et XVIe siècles comme résidence des Valois, ainsi que la proximité des logis des conseillers et des familiers du roi donnent soudain une teinte aristocratique à tout l’Est parisien.

De cette architecture civile encore féodale, il reste aujourd’hui la porte à tourelles du connétable de Clisson ; quant à la construction des édifices religieux, elle se poursuit durant tout le siècle. Si la vie de cour continue à donner une certaine animation commerciale à la ville, il n’est pas moins vrai que les malheurs de la guerre de Cent Ans, l’occupation anglaise (1411-1436), la crise économique et le siège (1429) ont profondément et pour longtemps ruiné Paris, déjà décimé par la peste noire vers 1350, puis devenu le refuge des populations affamées du plat pays. Le marasme durera bien au-delà du retour triomphal de Charles VII (1436), qui, sitôt entré, s’empressera de sortir de la ville pour résider sur les bords de la Loire, auxquels resteront fidèles Louis XI, Charles VIII et Louis XII.

Le Roi et la ville

Dès l’origine, la situation politique de Paris s’est affirmée. Si son rôle de capitale du royaume se précise peu à peu à mesure que s’affermit la puissance capétienne, si Philippe Auguste, Saint Louis et Philippe le Bel y fixent les organes du pouvoir central (Parlement, Chambre des comptes, Trésor, Archives, Monnaie, reliques), la ville ne parvient pas à conquérir son indépendance. Protégés par le roi contre les seigneurs des environs, les bourgeois n’ont pas obtenu de charte de commune, mais des privilèges de « bourgeois du roi ». De ce fait, certaines corporations acquièrent un rôle politique, la hanse des marchands de l’eau d’abord, les bouchers, merciers, drapiers par la suite. La hanse, forte de l’appui royal face à la concur rence des marchands rouennais, se fait attribuer certaines prérogatives : tribunal commercial (début XIIe s.), levée d’impôts (1190), siège social au « parloir des bourgeois ». En 1258, Saint Louis ôte la prévôté royale de Paris aux bourgeois qui en avaient la ferme pour la confier à l’un de ses fonctionnaires, Étienne Boileau ; en 1263, la hanse élit une première municipalité avec un prévôt des marchands, Évrard de Valenciennes, assisté de quatre échevins. Un conseil de prud’hommes est créé en 1296. Ainsi se trouve réalisée pour la première fois cette dualité entre le représentant du pouvoir central et la municipalité, caractéristique du système parisien jusqu’à nos jours. Lorsque cette dernière atteignit au sommet de sa puissance avec Étienne Marcel et ses successeurs, le roi jugea bon de supprimer pour un temps la prévôté des marchands (1383). Mais les deux autorités sont également impuissantes devant l’émiettement féodal du sol parisien, morcelé entre près de cinq cents seigneurs, laïcs et surtout ecclésiastiques (évêque, chapitre cathédral, collégiales, abbayes et prieurés), conservant des droits de justice, de police, de voirie.

Une cité médiévale sous la Renaissance

Ce n’est qu’avec lenteur que la ville parvint à sortir du marasme de la guerre de Cent Ans. L’expansion économique reprit vers 1450, l’immigration provinciale vers 1500. Dans sa physionomie, Paris ne fut guère influencé par les nouvelles formes de la Renaissance italienne, dont le développement en France est lié aux résidences du roi et de la cour. Aussi le style gothique flamboyant reste-t-il longtemps le style parisien, tant pour l’architecture religieuse (église Saint-Séverin, église Saint-Étienne-du-Mont) que pour l’architecture civile (hôtel de Sens, hôtel de Cluny).

L’autorité du roi ne s’est manifestée jusqu’ici que pour la construction d’enceintes, le pavage des rues, l’érection de demeures royales. Peu à peu, la monarchie va s’intéresser à l’aspect de la ville, s’inquiéter de son expansion désordonnée, édicter une réglementation d’urbanisme. La première manifestation spectaculaire en est l’ordonnance architecturale imposée en 1500 au nouveau pont Notre-Dame, bordé de maisons uniformes de brique et de pierre de style Louis XII, contemporaines du palais de la Chambre des comptes et de l’escalier extérieur de la Sainte-Chapelle. Cette orientation sera poursuivie sous les Valois. François Ier, qui fixe sa résidence officielle à Paris en 1528, décide de modifier, puis de reconstruire le Louvre pour l’habiter, opération réalisée par Pierre Lescot à partir de 1546.

Le roi fait bâtir le premier quai en pierre, entre le Louvre et le Châtelet, ordonne de démolir les portes de l’enceinte, fait aligner les rues importantes et exprime à la municipalité sa volonté de voir construire un hôtel de ville digne de sa capitale, lequel sera bâti sur un schéma italien et flamand tout à la fois. Il se préoccupe aussi de ne pas laisser vacant et ruiné le vaste patrimoine royal accumulé par ses prédécesseurs ; des lotissements partiels, exécutés sans grande vue d’ensemble, remplacent alors les hôtels Saint-Paul, de Flandre, de Bourgogne, d’Étampes, etc. ; le quartier des Halles est reconstruit. Certains couvents suivent cet exemple, ainsi le prieuré Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers qui lotit ses cultures (autour de la rue de Sévigné).

On pense que ces chantiers ouverts à l’intérieur de l’enceinte dissuaderont les constructions hors de celle-ci, qui sont interdites depuis 1548. Devant les menaces de guerre, Henri II décide de rebâtir les remparts : le remplacement de l’enceinte de Charles V par une fortification basse défendue par des bastions, commencée près de l’Arsenal, sera poursuivi, mais trop lentement pour assurer la sécurité de la ville dans les heures graves qui vont suivre. C’est sous son règne, enfin, que le style de la Renaissance commence à marquer le visage de Paris : les arcs de triomphe élevés provisoirement à l’occasion des entrées triomphales à la romaine influencent des monuments durables, comme la fontaine des Innocents de Jean Goujon ou le décor de l’immense église Saint-Eustache, dont la structure est pourtant conçue selon un schéma tout gothique.

Les dissensions religieuses se font cependant plus dramatiques. Contre les princes ou les intellectuels - clercs ou riches marchands - qui ont adopté la Réforme ou pratiquent seulement la tolérance, l’opinion parisienne excitée par la Faculté de théologie se durcit. Catherine de Médicis, qui a abandonné en 1559 le palais des Tournelles pour ses nouvelles résidences de l’ouest - l’hôtel de la Reine (à l’emplacement de la Bourse du commerce) ou le château des Tuileries commencé en 1564 par Philibert de l’Orme -, cherche à temporiser, puis finalement s’appuie sur l’opinion pour extirper brutalement l’hérésie par le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). La ville se rebelle ensuite contre Henri III, dresse des barricades en 1588 et devient la capitale ligueuse de la famille de Guise. Le siège qu’entreprennent les deux Henri, puis Henri IV seul, ruine entièrement les faubourgs, amène le dépérissement du patrimoine immobilier et réduit la population affamée à la misère.

Henri IV, premier urbaniste de Paris

Cette ville dévastée où Henri IV fait son entrée en 1594 va connaître dans les quarante années qui suivent un essor extraordinaire et doubler sa population. « Sitôt qu’il fut maître de Paris, on ne vit que maçons en besogne. » Décidé à y résider et à s’en occuper personnellement, comme le feront Napoléon Ier et Napoléon III, Henri IV ouvre aussitôt des chantiers pour réduire le chômage, embellir la ville et servir sa gloire. Une fois repris les travaux du Louvre, des Tuileries et des galeries qui doivent les réunir, il entreprend de terminer le nouveau pont, le « pont Neuf », imaginé par Henri III pour joindre le bourg Saint-Germain à la rive droite. Dans son prolongement, il fait ouvrir des rues rive gauche ; il fait aménager, à la pointe de la Cité, une place triangulaire, la place Dauphine, devant laquelle sa veuve fera édifier sa statue équestre. Sur les terrains vacants des Tournelles, il fait dessiner la place Royale (aujourd’hui place des Vosges), résidence, promenoir et terrain de joute où il cherche, sans succès durable, à implanter une manufacture de drap d’or. Rapidement bâtie, la place donne un élan à ce quartier peu dense où la société à la mode va s’établir. Gagné par l’exemple, le grand prieur du Temple décide de lotir ses cultures où le roi fait tracer la « place de France », hémicycle adossé au rempart ; mais cette place ne verra pas le jour, du fait de la mort du souverain.

Le mouvement amorcé s’accélère encore sous Louis XIII, mais dès lors l’initiative privée supplante l’action du roi. C’est le début de l’ère des promoteurs, financiers avisés ou imprudents, et bientôt architectes, agissant seuls ou en association, achetant le terrain libre à l’arpent, traçant la voirie et revendant les lots à la toise ; ils ont nom Louis Le Barbier, Christophe Marie, Louis Le Vau. Plusieurs quartiers neufs surgissent alors : ainsi celui de l’île Saint-Louis, formé d’anciens terrains de pâture réunis, cernés de quais, percés de rues, peuplés rapidement de maisons et d’hôtels particuliers. C’est le triomphe de la construction en pierre de taille, à la portée des riches financiers bâtisseurs, qui supplante la construction en brique ou moellon, encore courante chez les grands seigneurs du règne précédent. Rive gauche, l’immense domaine de la reine Marguerite et les prairies du Pré-aux-Clercs donnent naissance à un vaste quartier résidentiel qui forme la frange nord du nouveau faubourg Saint-Germain. En face, rive droite, le rempart de Charles V qui empêchait Richelieu d’étendre largement le jardin du Palais-Cardinal est jeté bas entre la porte Montmartre et le Louvre, et la nouvelle enceinte bastionnée des Fossés Jaunes (1633-1636) vient enfermer d’autres quartiers : la Villeneuve, le faubourg Montmartre et le premier faubourg Saint-Honoré qui abrite les demeures des ministres. La ville s’étend dans tous les sens, tandis que les villages de la couronne champêtre, de Chaillot à Charonne, accueillent les résidences secondaires des Parisiens fortunés ou de nouveaux couvents. L’essor religieux est une des caractéristiques de ce temps ; soixante couvents sont ouverts entre 1600 et 1639, surtout rive gauche ; on crée les premiers séminaires, saint Vincent de Paul organise d’efficaces institutions de charité, on multiplie la construction d’hôpitaux, on se préoccupe d’éducation, sans pourtant parvenir à stopper la misère ou alphabétiser les masses. Paris se couvre d’églises tout au long du siècle (Saint-Sulpice, Val-de-Grâce, Saint-Roch) et accède au rang d’archevêché en 1622.

Paris sous Louis XIV

La Fronde aura deux conséquences importantes : d’une part une terrible crise économique aggrave la misère qui persistera durant tout le règne (les décès l’emportent sur les naissances, l’immigration provinciale et rurale assurant seule l’augmentation de la population) et gonflera encore l’énorme masse des indigents (création de l’Hôpital général en 1656) ; d’autre part la monarchie, qui garde rancune aux Parisiens des journées révolutionnaires de 1648-1649, quitte la capitale et n’y reviendra jamais volontiers. C’est donc Colbert, le bourgeois enrichi, devenu surintendant des bâtiments en 1664, plutôt que Louis XIV, qui mettra en œuvre à Paris une politique cohérente de grandeur et de commodité. Au moment où Vauban fortifie les places frontières, Paris devient ville ouverte, l’enceinte est détruite à partir de 1670 et remplacée par une large promenade, le « Nouveau Cours », scandé d’arcs de triomphe qui rappellent les victoires du roi ; ce cours devait se poursuivre rive gauche, son amorce donnant naissance à la ligne de boulevards qui va du boulevard des Invalides au boulevard de l’Hôpital. Colbert fit beaucoup pour la rive gauche ; impuissant à trancher dans le tissu trop dense du centre, il implante à la périphérie l’hôpital de la Salpêtrière, l’Observatoire et l’hôtel des Invalides, qui forment de nouveaux points extérieurs que la construction privée va chercher à atteindre.

Sur la rive droite, face au collège Mazarin bâti par Le Vau, les travaux du Louvre donnent lieu à mille controverses, le roi optant finalement pour une « colonnade » française contre les projets de l’Italien Bernin ; le jardin des Tuileries est retracé par Le Nôtre. La série des places royales matérialise bien la croissance accélérée vers l’ouest : la place des Victoires, de plan circulaire autour d’une statue pédestre du roi, place fermée du côté de l’est mais ouverte vers l’ouest (1685), puis, autour d’une statue équestre (1686-1699), la place Louis-le-Grand (Vendôme), assortie par Jules Hardouin Mansart d’un vaste programme spéculatif sur les terrains voisins. Reliés par le pont Royal, le faubourg Saint-Honoré et le faubourg Saint-Germain gagnent à l’envi vers l’ouest de chaque côté de la Seine. Colbert, poursuivant l’œuvre de Henri IV, installe des manufactures d’État ou à privilège royal qui emploient plusieurs milliers d’ouvriers.

La ville des Lumières

En 1677, Louis XIV a fixé sa résidence à Versailles dont il fait en 1682 le siège du gouvernement, dédoublant ainsi la capitale. La « Ville » (Paris) s’oppose alors à la « Cour ». Paris, resté capitale religieuse, intellectuelle, scientifique et artistique de renom mondial, va accroître encore son prestige au siècle des Lumières, en opposition au hiératisme officiel de Versailles. Le goût de la spéculation intellectuelle, né dans les ruelles des précieuses sous Louis XIII, consacre le triomphe de la bourgeoisie du faubourg Saint-Honoré, maîtresse des idées. Mais le siècle connaît aussi une forte augmentation de la population et un essor économique dont le ralentissement puis l’arrêt catastrophique seront une cause principale du déclenchement de la Révolution.

Sous Louis XV, les réalisations d’urbanisme suivent la voie tracée par la tradition : une nouvelle place royale (place Louis-XV, aujourd’hui place de la Concorde) est, à la suite d’un concours institué en 1749, implantée sur les espaces vides de l’extrémité du jardin des Tuileries, en jonction avec la percée forestière des Champs-Élysées ; c’est une vaste esplanade ouverte sur la rivière. Derrière les palais élevés par Gabriel sur son côté nord, le nouveau faubourg Saint-Honoré ainsi que « le Roule » se couvrent d’hôtels. Quelques adductions d’eau (fontaine de Grenelle, pompes à feu de Chaillot et du Gros-Caillou) et la couverture du grand égout sont entreprises.

C’est toutefois dans la seconde moitié du siècle que la ville prend un visage plus moderne. Des rues entières sont bâties d’immeubles locatifs, construits avec rapidité pour suivre la hausse des loyers. Ces quartiers nouveaux sont la Chaussée-d’Antin, Monceau, la couronne des boulevards. Sur la rive gauche, l’École militaire (1752-1757) constitue un autre pôle d’attraction, tandis que l’hôtel de Condé, nouvellement loti, laisse place au théâtre de l’Odéon et aux rues avoisinantes. Le duc d’Orléans construit autour de son jardin du Palais-Royal un ensemble locatif et commerçant de très haut rapport. Les auteurs des projets - qui foisonnent - conçoivent une architecture à tendance colossale inspirée de l’antique, mais les réalisations sont peu nombreuses ; l’énorme église Sainte-Geneviève (Panthéon) de G. Soufflot, les barrières d’octroi de C. N. Ledoux qui marquent les portes de la nouvelle enceinte des fermiers généraux élevée pour des impératifs fiscaux. Le cimetière des Innocents est déplacé en 1786, des ponts d’une rare perfection technique traversent la Seine (pont de la Concorde, de Neuilly), un premier plan exact de Paris est dressé par E. Verniquet, les édifices publics, nouveaux ou en reconstruction, se multiplient : Monnaie, Écoles de médecine et de droit, Théâtre-Français, Mont-de-Piété, hôpitaux, palais de Justice, etc.

L’administration de la ville

Face aux initiatives du roi et de ses ministres, le bureau de ville reste un rouage sans grands pouvoirs. Par contre, quelques prévôts des marchands, tel François Miron, esprit réaliste et entreprenant associé à l’œuvre de Henri IV, furent favorisés par la royauté. Certaines tâches de police, dévolues aux lieutenants civil et criminel, paraissent assez importantes pour nécessiter en 1667 la création d’un poste de lieutenant de police au profit de La Reynie, homme intègre et intransigeant. Avec des attributions de voirie, de ravitaillement, de santé publique, ce poste sera un véritable ministère, géré avec compétence par les Argenson ou Sartine .

La capitale au XIXe siècle

La Révolution de 1789 ne tarda pas à affecter l’activité de la ville, notamment la construction qui stagnera à partir de l’émigration ; elle en perturba peu à peu l’approvisionnement jusqu’aux périodes les plus dramatiques de 1793-1794, marquées par la disette et le rationnement. La vie chère et la dépréciation du papier-monnaie ruinent les Parisiens, sauf ceux qui ont investi leur numéraire dans l’achat de biens nationaux. La vente de ceux-ci a libéré une vaste fraction du sol (un huitième). Peu de demeures d’émigrés seront détruites, mais quantité de couvents et d’églises qui couvraient une vaste surface ; leur lotissement permet pour la première fois une libération du sol dans certains quartiers du centre. Mené à la hâte et sans plan d’ensemble, ce lotissement a pour première conséquence de réduire fortement les espaces verts. Pourtant, l’idée de grands percements d’intérêt public est dans les esprits, elle inspire le premier projet collectif, le « plan des artistes ».

Reprenant les idées de la Révolution et surtout de l’Ancien Régime, Napoléon s’intéresse d’une façon personnelle et tenace aux problèmes de Paris dont il veut faire la capitale de l’Europe, capitale politique et même religieuse puisqu’il pensa à fixer la résidence du pape dans un palais bâti au flanc de Notre-Dame. Ne laissant aucune initiative à la ville, il dirige, par le préfet de la Seine et le préfet de police, les grands travaux, la voirie, l’équipement. De cette époque, on conserve des ponts (d’Iéna, des Arts), des monuments commémoratifs (arcs de triomphe, Madeleine), des fontaines, la Bourse ; mais on bénéficie surtout des mesures d’organisation qui inaugurent vraiment le Paris moderne : réseau de ravitaillement (halles, marchés, abattoirs, greniers de réserve), adduction d’eau (canal de l’Ourcq), quais, égouts, numérotage des maisons. Seule grande percée, répondant à un désir fort ancien d’offrir un axe ouest-est sur la rive droite, la rue de Rivoli, aux maisons dessinées par P. Fontaine, conseiller très écouté de l’empereur, inaugurait une politique mais ne vit le jour que lentement. Restèrent à l’état de projet les dessins d’une ville nouvelle sur la colline de Chaillot et le Champ-de-Mars où devait s’élever un monumental quartier administratif, palais du roi de Rome, de l’Université-,des-Archives.

Vers un nouvel urbanisme

La population, qui, dès le Consulat, avait récupéré les pertes subies pendant la Révolution, croît dans des proportions importantes, dues essentiellement à une immigration amorcée sous l’Empire. En 1833, on compte 527 000 Parisiens nés hors du département de la Seine. Paris a commencé à s’industrialiser sous Napoléon, principalement avec le traitement du coton et les industries de luxe. Si les premières fabriques périclitent en 1815, ateliers et petites usines prolifèrent ensuite, ce mouvement étant accéléré par l’introduction du chemin de fer (ligne Paris-Saint-Germain en 1837 ; six lignes en 1842).

Dans une ville de plus en plus congestionnée, les différences sociales sont davantage marquées ; un prolétariat misérable - les « classes dangereuses » - s’entasse dans les vieux quartiers du centre décrits par Balzac, Hugo et Eugène Sue, quartiers où l’on trouve 1 000 habitants à l’hectare (Grève, Cité, Saint-Merri), ainsi que dans les faubourgs de l’est, ensemble de taudis qui favorisent l’alcoolisme et la prostitution ; on compte 31 à 39% d’enfants illégitimes. Les conditions hygiéniques sont déplorables et le choléra fait 44 000 victimes en 1832. En 1848, 65% des Parisiens ne payent pas d’impôt et 80% des morts vont à la fosse commune. Dans l’ouest, la construction privée renaît après le retour des Bourbons. La banque finance largement la création de nouveaux quartiers à la mode et bien tracés : François Ier, Beaujon, la Madeleine, l’Europe, Saint-Georges. La vie de la rue connaît alors l’exubérance du romantisme, c’est l’âge d’or des théâtres et des cafés qui font du « boulevard » une fête perpétuelle où se côtoient toutes les classes de la société, fête que l’introduction de l’éclairage au gaz permettra de poursuivre la nuit.

Si Louis XVIII et Charles X ne se préoccupent guère de changer l’aspect du Paris ancien, Louis-Philippe tente de reprendre la tradition des rois urbanistes et fait achever l’arc de triomphe de l’Étoile, embellir la place de la Concorde, restaurer les joyaux gothiques mis à la mode par Victor Hugo : Notre-Dame puis la Sainte-Chapelle. Une timide percée, la rue Rambuteau qui porte le nom du préfet de la Seine -, tente, à travers les vieux quartiers, de réunir les Halles au Marais. En 1841, on décide d’entourer la ville d’une nouvelle enceinte bastionnée qui, dépassant largement les frontières et l’agglomération, traverse les communes suburbaines : c’est l’enceinte dite de Thiers, défendue par 94 bastions et 17 forts avancés.

Place de l’Étoile

L’Arc de Triomphe, sur la place de l’Étoile, ou place Charles-de-Gaulle, à Paris.

Le Paris d’Haussmann

Lorsque éclate la révolution de 1848, elle stoppe un temps les projets de Rambuteau pour la reconstruction du marché des Halles. Mais la situation dramatique des quartiers centraux, l’agitation ouvrière, le chômage imposent immédiatement au gouvernement provisoire une politique de grands travaux, chantiers assumés et étendus par le prince-président devenu Napoléon III. Ce dernier a des idées précises sur l’urbanisme et il s’entoure de trois hommes d’action : G. Haussmann, E. Belgrand et R. Alphand, qui assureront l’activité du bâtiment, la mise en place d’un service de distribution de l’eau et l’aménagement des espaces verts. La richesse de la classe dirigeante et l’élan économique et industriel de la France (production de fonte, construction de voies ferrées) permettront une réalisation prodigieusement rapide de ces projets, souvent repris dans l’arsenal des idées du XVIIIe siècle et de la monarchie de Juillet. La première opération consiste à éventrer le centre ; sans épargner les monuments anciens, Haussmann trace inexorablement de grandes percées rectilignes bordées de hauts immeubles de pierre de taille où logera la classe aisée. Ces percées visent d’abord à constituer la nouvelle croisée de Paris, un axe Ouest-est prolongeant la rue de Rivoli jusqu’à la rue Saint-Antoine, et un axe nord-sud, le boulevard de Sébastopol, débouchant sur la place du Châtelet entre deux théâtres, se poursuivant dans la Cité (boulevard du Palais) et sur la rive gauche (boulevard Saint-Michel). Rive droite, on réussit - malheureusement sur le même emplacement, ce qui hypothéquera l’avenir d’un quartier central jusqu’à nos jours, la reconstruction totale des Halles centrales, avec de vastes pavillons de fer et de fonte imaginés par Victor Baltard.

Le secteur est réuni aux quartiers avoisinants par d’autres percées ; en particulier la rue de Turbigo, complétant le très vieux carrefour de la pointe Saint-Eustache, mène à la place du Château-d’Eau (actuelle place de la République) où deux casernes permettront, le cas échéant, de contenir les masses ouvrières du faubourg Saint-Antoine. L’île de la Cité est presque entièrement rasée ; on y dresse l’immense caserne de la garde municipale (actuelle Préfecture de police) et le nouvel Hôtel-Dieu au bord d’un parvis Notre-Dame devenu démesuré. Rive gauche enfin, la voie transversale qui manquait dans les quartiers proches de la Seine est dessinée : c’est le boulevard Saint-Germain.

Les transformations de Paris sous le second Empire.

Le second souci d’Haussmann fut d’aménager le système des « embarcadères » parisiens du chemin de fer et de relier les nouvelles gares aux grands axes de circulation. Tous les travaux, ainsi que l’aménagement des rues revêtues d’asphalte et bordées de trottoirs, sont financés par la Ville grâce à des subventions d’État, à des emprunts et à la vente des matériaux et des terrains non utilisés. La nouvelle procédure d’expropriation a seule permis des transformations d’une telle ampleur.

Parallèlement, le problème angoissant de l’eau, toujours insuffisante pour les Parisiens, est résolu avec la captation de la Dhuis et de la Vanne par l’ingénieur Belgrand et le recours au puits artésien de Passy. Un exemplaire réseau d’égouts, qui passe de 150 à 500 kilomètres, utilise le mouvement de la Bièvre et transporte les eaux usées dans la Seine, à Asnières. Enfin, les espaces verts atteignent 1 800 hectares, grâce aux deux vastes parcs créés par Alphand à l’est et à l’ouest - bois de Vincennes et bois de Boulogne -, aux jardins et squares disséminés dans Paris. Notons aussi la réorganisation des cimetières, la fusion des compagnies de gaz et d’omnibus.

La ville connaît alors son dernier agrandissement ; en 1860, les communes ou parties de communes enfermées dans l’enceinte stratégique de Thiers sont annexées à Paris, divisé dès lors en vingt arrondissements ; la population double presque de 1851 à 1871. Le régime connaît dans la capitale des heures de gloire, au milieu d’une bourgeoisie enrichie dans les opérations d’Haussmann qui ont valorisé la propriété bâtie et fait monter les loyers. La banque et le crédit sont prospères. La vie brillante de toute une société accompagne l’expansion de la production industrielle, sensible dans les grands magasins ou les expositions universelles. Mais, en même temps, le problème ouvrier s’aggrave : l’annexion de 1860 (loi de 1859) a fait entrer dans la capitale des zones industrialisées, d’habitat souvent misérable ; on compte alors 416 000 ouvriers dans Paris. Le centre leur est désormais interdit et ils se massent dans les arrondissements périphériques, peu ou pas touchés par Haussmann. Cette ségrégation radicale, que la ville n’avait pas connue auparavant, constituait un terrible danger politique ; elle explique en partie la Commune.

L’État et la Ville

La Révolution de 1789 a rendu aux Parisiens le goût d’un pouvoir municipal capable, au besoin, de faire et de défaire les gouvernements. Les « journées » révolutionnaires, œuvre de la nouvelle administration parisienne centrale présidée par un maire (la commune) et des organisations de quartier (les sections), journées au cours desquelles les Parisiens eurent l’impression d’écrire chaque jour l’histoire de France, incitèrent le législateur à une très grande méfiance dès la chute de Robespierre. Les sections furent dissoutes en 1795 et la municipalité dont le rôle fut réduit à la stricte administration - partagée entre les arrondissements. Le Premier consul assujettit un Paris enrobé dans le petit département de la Seine au régime préfectoral, mais avec une situation exceptionnelle : Paris est placé sous la tutelle de deux préfets, le préfet de la Seine et le préfet de police ; il n’y a pas de maire de Paris, mais des maires d’arrondissements désignés par le pouvoir, et, jusqu’en 1834, pas de conseil municipal mais un conseil général de la Seine. Les pouvoirs rivaux des deux préfets, responsables devant les ministres, seront longtemps une source de conflits - ainsi, sous l’Empire, N. Frochot et L. N. Dubois, mais en réalité l’initiative et le contrôle font du préfet de la Seine un véritable ministre des Affaires parisiennes : G. Chabrol, C. Rambuteau et, après l’intermède de la révolution de 1848 qui ramène pour un temps le pouvoir municipal parisien avec un maire de la ville, J.-J. Berger et Haussmann.

La formation de l’agglomération parisienne

Entre 1870 et 1940, la capitale prend un nouveau visage. Le Paris de Napoléon enfermé dans l’enceinte des fermiers généraux, celui de Balzac qu’enserraient les fortifications de Thiers, la ville éventrée d’Haussmann qu’évoque Victor Hugo dans Les Années funestes font place au « Grand Paris », celui dont le centre se vide au profit de la périphérie et surtout de la banlieue. Désormais, on parle moins de Paris que de la région parisienne, tandis que surgissent avec acuité de nouveaux problèmes jusqu’alors négligés, comme celui des transports ou encore celui créé par l’anachronisme d’une administration héritée de Napoléon 1er.

La fin du Paris révolutionnaire

Le 4 septembre 1870, la révolution renverse le régime de Napoléon III. Comme en 1830 et en 1848, la république est proclamée à l’Hôtel de Ville. Ce changement s’opère une nouvelle fois en dehors de la province, il s’effectue dans une France envahie et un Paris bientôt investi par l’armée prussienne. Les souffrances du siège, l’humiliation de la défaite, la désorganisation des pouvoirs civils et militaires sont à l’origine du mouvement insurrectionnel de la Commune, maître de la capitale entre le 18 mars et le 21 avril 1871. Mais les forces que Thiers, chef du pouvoir exécutif, a rassemblées à Versailles écrasent l’insurrection lors de la « semaine sanglante ». Le passif de la Commune est lourd : destruction des Tuileries et de l’Hôtel de Ville, du ministère des Finances et du Conseil d’État, de la Cour des comptes et de nombreux immeubles privés (les incendies ne sauraient s’expliquer uniquement par les canons de M. Thiers). De plus, mal préparée et mal organisée, menant une politique incohérente, la Commune a envoyé au massacre les meilleurs militants de la capitale. Paris ne s’en relèvera pas ; sa vocation révolutionnaire est brisée. Ni les émeutes du 6 février 1934, ni le soulèvement de 1944, aidé par l’arrivée des troupes alliées, ni la révolte estudiantine de mai 1968 ne retrouveront les fastes révolutionnaires de 1830, 1848 et 1870, quand Paris « faisait l’Histoire ». La défaite de la Commune, c’est aussi la revanche de la province sur la capitale. Les troupes versaillaises n’étaient-elles pas formées de paysans venus des départements ? Cet antagonisme, qui se manifeste notamment au moment des élections, se poursuivra tout au long de l’histoire de la IIIe République.

Les Tuileries dévastées

L’intérieur du palais des Tuileries incendié en mai 1871 pendant les derniers jours de la Commune de Paris, mouvement insurrectionnel du peuple parisien.

Ruines de l’Hôtel de Ville de Paris

Les ruines de l’ancien Hôtel de Ville de Paris incendié en mai 1871, pendant les derniers jours de la Commune de Paris, mouvement insurrectionnel du peuple parisien.

Affrontement en mai 1968

Les pavés contre les gaz lacrymogènes : c’est l’affrontement des étudiants français et de la police, rue Saint-Jacques, à Paris, lors des événements de mai 1968.

Immigrants et banlieusards

Il est vrai que l’attraction de Paris a enlevé naguère à la province nombre de ses meilleurs enfants. Jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’immigration dans la capitale venait des départements voisins de Paris, situés en majorité dans la partie septentrionale de la région parisienne ; quand elle touchait des départements plus éloignés, elle revêtait un caractère professionnel (migrations saisonnières du Massif central). Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe se développe une immigration d’un type différent : toutes les régions de France participent désormais à la croissance de la capitale, cependant que l’échantillonnage professionnel et social des nouveaux venus se diversifie. Étudiant le recensement de 1891, que confirme celui de 1901, Louis Chevalier observe qu’en ce qui concerne l’immigration parisienne « on constate que la diminution la plus forte atteint les départements les plus proches de Paris, et avant tout la Seine-et-Oise, la Seine-et-Marne, l’Oise et la Somme ». En revanche, la progression est particulièrement marquée dans trois régions : « en Bretagne, et surtout dans les Côtes-du-Nord, dans un groupe de départements qui comprend la Nièvre, le Cher et l’Indre, et enfin dans les départements du Massif central qui entourent le Cantal : la Corrèze et surtout l’Aveyron ». Mais, remarque L. Chevalier, « il faut se garder pourtant de considérer qu’un Paris méridional aurait dès lors remplacé un Paris septentrional. En chiffres absolus, la prépondérance des zones traditionnelles de départ (les départements du Nord) reste incontestée ».

Évolution de la population de Paris et de sa banlieue.

Grâce à l’immigration, il y a donc croissance démographique de la capitale, mais croissance moins rapide qu’il n’y paraît et inégale selon les arrondissements. Le vieux Paris, surpeuplé, cesse d’absorber les nouveaux habitants de la capitale ; la population diminue dans les quatre premiers arrondissements, baisse également dans le Xe et le XIe, stagne dans le Ve et le VIe. On n’observe de progression que dans le VIIe et le VIIIe et dans les arrondissements périphériques, encore marque-t-elle un temps d’arrêt en 1911.

Si Paris cesse de progresser, il n’en va pas de même de la banlieue.

Comme le remarque en 1932 André Morizet, 39 des 80 communes de la banlieue parisienne dépassent 20 000 habitants, chiffre que n’atteignent pas nombre de préfectures dans les départements .

Les grands travaux et les nouveaux monuments

Il convenait d’éviter l’erreur commise par le premier Empire et les monarchies constitutionnelles qui avaient négligé de tenir compte du poids de la démographie dans l’aménagement de la capitale, préférant, sous Napoléon notamment, les réalisations de prestige aux travaux utilitaires dans les quartiers surpeuplés. Ce n’est qu’à partir de 1890 pourtant que se dessine la volonté de moderniser la cité par l’augmentation des adductions d’eau, l’accroissement du réseau d’égouts, la distribution du gaz et de l’électricité, l’évacuation des ordures ménagères (mesures du préfet Poubelle), le lancement de l’entreprise du chemin de fer métropolitain pour résoudre le problème des transports. En 1909 reprennent les grands travaux de voirie. Un emprunt de 900 millions est voté par le conseil municipal pour assurer l’exécution des diverses opérations : achèvement du boulevard Haussmann, de l’avenue Matignon, prolongement de la rue de Rennes jusqu’à la Seine, etc.

De nouveaux monuments apparaissent dans le paysage parisien : le Sacré-Cœur qui domine la ville, le palais du Trocadéro en 1878, la tour Eiffel en 1889, le Grand Palais, le Petit Palais et le pont Alexandre III en 1900 ; la plupart ont pour origine les Expositions universelles de 1878, 1889 et 1900 ; tous sont l’objet de controverses passionnées. Les expositions qui s’échelonnent entre les deux guerres mondiales valent à la capitale le musée des Colonies et le zoo de Vincennes (1931), le musée d’Art moderne et le « nouveau Trocadéro » (palais de Chaillot, 1937). Par ailleurs, les fortifications établies par Thiers sont détruites (1920-1924). En réalité tous ces travaux - dans l’ensemble mal coordonnés - comme le développement anarchique de la construction privée (poussée des quartiers riches à l’ouest : Champs-Élysées, Monceau, Passy, Auteuil, Champ-de-Mars ; Poussée des quartiers pauvres à l’est : Charonne, Ménilmontant, Belleville) révèlent le mal dont souffre Paris : une carence administrative. Deux préfets, l’un pour le département de la Seine (Poubelle en 1883), l’autre pour la police (Lépine en 1893 et en 1899 ; Chiappe en 1928), vingt maires d’arrondissement mais aucun maire central, le conseil général du département faisant fonction de conseil municipal de la capitale : Paris est bien « une nef sans pilote ».

Sacré-Cœur de Montmartre, Paris

Le Sacré-Cœur de Montmartre, basilique du Vœu national au Sacré Cœur de Jésus, est le résultat d’un vœu émis au moment de la défaite de 1870-1871 et de la chute de Rome pour obtenir la délivrance du Souverain Pontife et le salut de la France. L’architecte Paul Abadie (1812-1884) remporte la commande par concours en 1874. La basilique ne sera...

Le pont Alexandre III, et la tour Eiffel, à Paris .

L’ingénieur français Gustave Eiffel (1832-1923), à gauche, sur l’escalier de la tour Eiffel. Il réalisa ce monument pour l’Exposition universelle de 1889, à Paris.

Construction de la tour Eiffel

Étapes de la construction de la tour Eiffel (1887-1889).

Exposition universelle de 1900

La perspective de l’avenue Nicolas II, à l’Exposition universelle de 1900, à Paris.

Palais de Chaillot, Paris, 1937. Architecte : Jacques Carlu, en collaboration avec Léon Azéma et Louis-Hippolyte Boileau.

L’évolution sociodémographique

Paris était sans doute, en l’an 2000, la vingt et unième agglomération du monde pour le nombre des habitants, devant Londres (9,2 millions d’habitants), mais après Moscou, Istanbul, Cologne (chacun environ 10 millions d’habitants) et Karachi (9,9 millions d’habitants). Avec 9,6 millions d’habitants lors du recensement de 1999 (Paris intra-muros en comptait alors 2,125 millions) et une population estimée à 9,8 millions en 2000, l’agglomération parisienne concentre autant de personnes que l’Autriche, la Suisse ou la Suède sur tout leur territoire. Pour la France, en tout cas, c’est une agglomération énorme, qui pèse d’un poids très lourd, même en simples termes démographiques, rassemblant 22% de la population urbaine totale. Elle regroupe sept fois plus d’habitants que Lyon ou Marseille et dix fois plus que Lille.

Cette population a une multitude de traits originaux liés aux fonctions de la grande métropole politique, économique et culturelle qu’est Paris. Elle comporte en particulier une proportion de personnes diplômées, qualifiées et aisées nettement plus forte que les métropoles provinciales. Le processus de mondialisation en cours ne fait que renforcer cette caractéristique. En même temps, du fait de la taille de l’agglomération, la population est nettement plus diversifiée que dans n’importe quelle autre grande ville française.

La croissance de l’agglomération parisienne

La taille atteinte aujourd’hui par l’agglomération est évidemment le résultat d’une longue évolution. Ce qui est surprenant, dans le cas de Paris, c’est que la croissance a été continue depuis cinq siècles, hormis de brèves périodes de guerre. C’est inhabituel pour les autres grandes villes du monde. Une croissance aussi durable implique la convergence de nombreux facteurs. Ici, les facteurs politiques ont joué un rôle clé ; ils n’ont pas cessé d’avoir un effet favorable sur la croissance de la ville.

Il serait pourtant erroné de croire que l’évolution a été régulière. Il y a eu d’amples variations de rythme bien qu’il soit difficile d’en rendre compte, et ce pour deux raisons. D’abord, parce que l’extension de la surface bâtie n’est connue précisément que depuis 1954 ; pour les années antérieures, il faut donc estimer l’étendue de l’agglomération à partir des documents disponibles. Ensuite, parce que les données sur le nombre d’habitants n’existent vraiment que depuis le milieu du XIXe siècle ; les premiers recensements ont été assez imprécis (le premier a été effectué en 1801) ; quant aux dénombrements effectués sous l’Ancien Régime, ils fournissent tout au plus des ordres de grandeur.

La croissance démographique

L’évolution de la population ne peut donc être retracée qu’avec une certaine approximation. La ville a commencé à se développer de façon plus ou moins continue à partir du début des Temps modernes, une fois passées les graves crises démographiques de la fin du Moyen Âge. La croissance a été lente mais à peu près constante du XVIe au XVIIIe siècle. L’agglomération aurait compté 250 000 habitants en 1530, 430 000 en 1650 et 620 000 à la veille de la Révolution. Pendant cette période, la croissance a toujours été un peu plus élevée à Paris que dans l’ensemble de la France, car la ville a été alimentée par un flux continu de provinciaux. La dimension de l’organisme urbain restait néanmoins raisonnable. En 1789, l’agglomération concentrait un peu plus de 2% de la population française, ce qui n’était pas disproportionné pour une capitale.

C’est au cours du XIXe siècle que le rythme de la croissance a changé, en même temps que la place de Paris au sein du système urbain français. La concentration extrême du pouvoir politique dans la capitale a attiré toutes sortes d’activités recherchant la proximité de ce dernier et a eu un fort effet d’entraînement sur les activités industrielles et tertiaires, surtout à partir du second Empire. Paris devient alors, peu à peu, une hypercapitale concentrant une part excessive des activités politiques, économiques et culturelles du pays. Dans ces conditions, la population augmente vite : elle double entre 1801 et 1851 et double de nouveau entre 1851 et 1876. L’agglomération atteint ainsi 1,4 million d’habitants au milieu du XIXe siècle et 3,7 millions à la fin du siècle ; elle concentre alors près de 10% de la population du pays. L’écart entre Paris et les villes de province s’accroît vite : en 1789, la capitale avait quatre fois plus d’habitants que la deuxième ville du pays ; en 1900, elle en a huit fois plus.

Loin de cesser, la croissance s’est poursuivie à un rythme accentué dans la première moitié du XXe siècle, car Paris conserve une position fortement dominante pour presque toutes les fonctions. La population s’élève à 4,8 millions d’habitants en 1920, à 6,5 millions en 1954 et à 8,2 millions en 1968 ; elle représente alors près de 17% de la population française. Une telle concentration est exceptionnelle dans les pays développés comparables à la France. Il n’existe rien de tel en Allemagne, en Italie, en Espagne ni même dans le Royaume-Uni en dépit de l’importance considérable de Londres.

La décélération intervient néanmoins à partir des années 1960. C’est d’abord un effet de la taille atteinte : dans toutes les grandes métropoles, à un moment donné, le gigantisme finit par avoir des effets négatifs qui provoquent peu à peu un freinage. Le phénomène est lié aussi à la baisse de la fécondité et aux mesures prises pour juguler la croissance parisienne afin de vivifier la province. Ces mesures ont certainement accéléré la désindustrialisation et réduit le dynamisme des activités tertiaires. Ces divers facteurs ont combiné leurs effets pour diminuer la croissance. L’augmentation annuelle de la population est réduite de moitié au cours des années 1970 : elle ne dépasse plus guère 50 000 personnes par an. Toutes les perspectives démographiques ont été révisées à la baisse, et les 10 millions d’habitants ne sont plus envisagés, désormais, avant 2010.

L’extension spatiale de l’agglomération a été plus rapide encore que sa croissance démographique, particulièrement depuis le début du XIXe siècle. Alors que la population a été multipliée par dix depuis 1830, la surface occupée a été à peu près multipliée par vingt-cinq. Pendant les années 1960, l’extension se faisait encore au rythme de 60 km2 par an. Pendant les années 1980, en raison de la réduction de la croissance démographique et des difficultés économiques, elle est tombée à 30 km2 par an, ce qui reste tout de même considérable.

L’extension progressive de Paris au cours des derniers siècles est assez bien connue grâce aux plans successifs qui ont été conservés. Pendant le Moyen Âge et les Temps modernes, la ville s’est étendue lentement et a gardé une forme plus ou moins circulaire. Elle a en effet été contenue, dans une large mesure, par une série de murs, depuis l’enceinte de Philippe Auguste, au XIIIe siècle, jusqu’au mur des Fermiers généraux, au XVIIIe siècle. Au-delà des portes, il y avait néanmoins des faubourgs qui s’étendaient le long des routes.

Au cours du XIXe siècle, la croissance spatiale devient beaucoup plus rapide et plus désordonnée. Les faubourgs s’étendent très vite et les villages voisins grossissent rapidement. En 1860, les limites de la ville sont repoussées jusqu’aux fortifications de Thiers et elles ont, depuis lors, été conservées sans changement. Avec la construction des chemins de fer, la croissance a vite pris un aspect tentaculaire ; les diverses lignes construites ont beaucoup contribué au développement de la banlieue, particulièrement dans les vallées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les autoroutes et le R.E.R. ont donné un nouvel élan à l’étalement de l’agglomération, surtout vers l’ouest et le sud. Celle-ci s’étend alors jusqu’à trente ou quarante kilomètres du centre. C’est avant tout le développement de l’automobile qui a permis de combler les vides entre les diverses radiales routières ou ferrées, en particulier sur les plateaux.

L’espace occupé par l’agglomération s’est ainsi beaucoup accru au cours des XIXe et XXe siècles. En 1800, la ville n’avait pas plus de 40 km2. En 1900, elle en avait 450 environ, soit près de onze fois plus. Elle passe ensuite à 1 300 km2 en 1954 et à 2 575 km2 en 1990, soit près de six fois plus qu’au début du siècle.

La densité de la population est évidemment très variable d’un lieu à un autre. Elle est élevée dans la partie centrale, à l’exception du centre des affaires et du centre politique, tandis qu’elle est de plus en plus faible à la périphérie. La configuration, grossièrement concentrique, est similaire à celle observée dans toutes les grandes villes du monde. Ce qui distingue, en revanche, l’agglomération parisienne de la plupart des métropoles de pays développés, c’est la forte densité du noyau central. Dans la ville de Paris proprement dite, sans les bois de Boulogne et de Vincennes, la densité moyenne approche les 250 habitants par hectare, soit près de deux fois celle qui est observée dans le centre de Londres sur une superficie comparable. Dans certains quartiers, elle atteint même 500 hab./ha, en particulier sur la colline de Montmartre. Dans la banlieue, les variations sont fortes : la densité est encore de 100 à 200 hab./ha dans les communes qui jouxtent Paris, mais elle peut tomber au-dessous de 10 à la périphérie de l’agglomération. Il y a bien sûr des variations selon le type d’habitat et le niveau social. Les densités les plus faibles sont observées dans les communes riches où prédominent les maisons individuelles, notamment dans la banlieue ouest.

La population parisienne

La population de l’agglomération parisienne ne cesse d’évoluer, comme celle de toutes les villes, par le jeu de deux dynamiques : d’une part, celle des naissances et des décès, d’autre part, celle des arrivées et des départs.

Au cours de la période intercensitaire 1982-1990, c’est le bilan naturel qui a fait augmenter la population : l’excédent a été de 72 000 personnes par an en moyenne. Quant au bilan migratoire, il a été négatif, le déficit ayant été de 24 000 personnes par an en moyenne. Une telle situation n’existe en vérité que depuis les années 1970 et elle est largement imputable à la politique d’aménagement du territoire mise en place pour freiner l’expansion parisienne. Dans le passé, c’est très largement par le jeu de la dynamique migratoire que la population a évolué, spécialement au cours de la période de forte croissance observée pendant le XIXe siècle et la première moitié du XX°.

En dépit du changement qui s’est produit récemment, les migrations continuent de jouer un rôle très important dans la formation et la composition de la population. Il y a d’abord des mouvements internes d’assez grande ampleur ayant pour résultat de faire diminuer la population dans le noyau central et de la faire augmenter dans la couronne périphérique. Il y a aussi des échanges massifs avec l’extérieur que le simple bilan migratoire ne traduit pas car plusieurs centaines de milliers d’arrivées et de départs sont observés chaque année. La population de l’agglomération est constamment renouvelée par ces mouvements externes. Ceux qui arrivent sont le plus souvent jeunes et à la recherche d’un emploi : leur moyenne d’âge est de vingt-quatre ans. Ceux qui partent sont plus divers : ils comprennent en particulier des adultes ayant passé un certain nombre d’années dans l’agglomération et des personnes prenant leur retraite.

Les origines de la population

Il n’est pas surprenant dans ces conditions que la population soit pour une large part venue d’ailleurs. L’attraction de la capitale est très ancienne et elle n’a jamais cessé de se manifester. Le fait était déjà commun au XIXe siècle, au cours duquel de nombreux provinciaux, hommes et femmes, « montaient » à Paris. Il l’est plus encore aujourd’hui. Seul un habitant sur quatre est né dans la capitale proprement dite ; pas plus d’un sur vingt a des parents qui y sont nés aussi. Ceux qui ont une longue ascendance parisienne, étalée sur plusieurs générations, sont rarissimes.

Plusieurs groupes doivent être distingués parmi les migrants :

Ceux qui sont d’origine provinciale sont les plus nombreux. Au total, on en compte au moins 3 millions. Dans la seule ville de Paris, c’est le cas pour un tiers des habitants ; en banlieue, c’est le cas pour près de la moitié. Au début du XIXe siècle, ils arrivaient surtout de provinces voisines, notamment de Normandie et de Picardie. Les originaires de l’Ouest et du Massif central, en particulier les Bretons, les Limousins et les Auvergnats, sont venus un peu plus tard. Aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes régions qui fournissent la plus grande part des migrants, mais il y a eu un élargissement progressif du recrutement. Toutes les régions, en fait, contribuent maintenant au renouvellement de la population parisienne. Les spécialisations du passé ont pratiquement disparu mais il en subsiste quelques traces. Les propriétaires de cafés, par exemple, restent en majorité originaires de l’Aveyron. Les postiers viennent encore souvent des départements du Sud-Ouest.

Je pourrai, nous pourrions écrire une vérité : Paris attire des populations de toutes nationalités. Paris, est-il capable de recevoir tous les malheureux de notre planète ? Qui peut répondre positivement à cette interrogation ?.

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