Les technocrates sont utiles à l’Europe.

Jeudi 1er décembre 2011, par Philip Oltermann // L’Europe

Beaucoup d’encre a coulé pour dénoncer l’arrivée au pouvoir des experts en Grèce et en Italie. Pourtant, la technocratie qui fut longtemps un idéal de gauche peut jouer un rôle très positif en temps de crise.

Quiconque a feuilleté la presse britannique depuis une semaine n’a pu manquer de noter l’apparition de plus en plus fréquente d’une sous-espèce politique rare : les "technocrates". Parmies principaux représentants du genre, Mario Monti et Lucas Papademos, qui ont été parachutés afin, nous assurent les journaux, de faire appliquer les diktats de leurs "trésoriers" allemands et français.

Le mot "technocratie" vient du grec "tekhnè", qui signifie compétence, et "kratos", pouvoir. Ainsi, les technocrates sont littéralement annoncés comme étant là pour "résoudre les problèmes" - des politiques qui pren- nent des décisions en se fondant sur leur expertise ou leur maîtrise d’un sujet plutôt que pour satisfaire un groupe d’intérêts ou un parti politique précis. On attribue généralement la paternité de ce terme à l’ingénieur William H. Smyth de Berkeley, en Californie, en 1919, même si l’idée remonte, à Saint-Simon, l’un des pionniers de la pensée socialiste. Oui, n’ayons pas peur de le dire :Il fut un temps où la gauche internationale pensait le plus grand bien de la technocratie. Dans l’Amérique des années 1930, par exemple ! le mot n’était pas une insulte, mais le programme d’une nouvelle utopie sociale.

Au milieu de la Grande Dépression, un mouvement technocratique constitué autour d’ingénieurs et d’économistes dissidents comme Thor-stem Veblen et Howard Scott soutint que les politiques populistes étaient tout simplement incapables de corriger le système.

Dans les décennies suivantes, la technocratie acquit une piètre réputation. La vénération du progrès industriel et le pouvoir illimité des bureaucrates devinrent les signes distinctifs des régimes totalitaires, en Allemagne nazie et en Russie soviétique. George Orwell voit dans la tecknocratie un précurseur du fascisme.

Dans nombre de pays d’Europe, cependant, le mot a toujours des connotations positives. Des démocraties de dimensions modestes, comme les Pays-Bas, ont souvent recours à des technocrates pour jouer les médiateurs au sein de coalitions gouvernementales turbulentes ou entre employeurs et employés. Dans les anciens Etats communistes d’Europe centrale et orientale, les technocrates ont joué un rôle essentiel lorsqu’il s’est agi de négocier la transition entre régime autoritaire et démocratie.

Ily a sans doute moins de technocrates actuellement au pouvoir en Europe que dans les années 1990, suggère Kevin Featherstone, professeur de politique européenne à la London School of Economics (LSE). La situation n’est en effet pas nouvelle en Italie, où Giuliano Amato, professeur de droit, avait été nommé Premier ministre après l’expulsion de l’Italie du Système monétaire européen, en 1992. De même, Carlo Azeglio Ciampi, ancien secrétaire général de la Banque d’Italie, et l’économiste Lamberto Dini n’ont jamais été élus, mais nommes par le président pour superviser les réformes.

Peut-on pour autant en conclure que la technocratie vaut mieux que la démocratie ? Evidemment non. Mais il serait bon de reconnaître que le règne temporaire dès technocrates est peut-être un aspect acceptable - voire nécessaire - du processus démocratique en temps de crise. Ferions-nous davantage confiance aux membres du gouvernement britannique si la plupart d’entre eux n’étaient pas passés directement de l’université à la politique ? Je pense que oui. Les ingénieurs ne seront sans doute jamais apolitiques, mais ils sont peut-être moins politiciens que ceux qui sont entrés en politique pour devenir des hommes politiques. Et si le seul défaut des technocrates, c’était de manquer de charisme et de faire l’économie d’une communication onéreuse ? "La médiocrité en politique ne doit pas être méprisée", écrivait l’écrivain allemand (et eurosceptique) Hans Magnus Enzensberger.

La grandeur n’est pas indispensable.

Répondre à cet article