Les spéculateurs se goinfrent pendant que les pauvres meurent de faim.

Samedi 26 mars 2011 // Le Monde

Le marché des produits agricoles est devenu un véritable casino
où se joue la survie des populations les plus démunies.

Il y a un peu moins de trois ans, les habitants du village de Gumbi, à l’ouest du Malawi, ont souffert d’une famine inattendue. Rien à voir avec ce qu’éprouvent les Européens lorsqu’ils sautent un repas ou deux, mais cette détresse profonde, taraudante, qui empêche de dormir et engourdit les sens. II n’y avait pourtant pas eu de sécheresse et la nourriture abondait sures marchés. Simplement, les prix du maïs et du riz avaient presque doublé en l’espace de quelques mois. Le même phénomène s’est produit dans une centaine d’autres pays en développement. Des émeutes de la faim ont éclaté dans une vingtaine d’entre eux, les gouvernements ont dû interdire les exportations alimentaires et subventionner fortement les denrées de base.

Selon les experts de l’ONU et les spécialistes de l’alimentation, cette inflation résultait de la conjonction de facteurs naturels et humains : l’affectation, par les agriculteurs américains, de milliers d’hectares à la production’d’agrocarburants ; la forte hausse des prix du pétrole et des engrais ; l’adoption par les Chinois d’un régime plus carné ; Les sécheresses liées au réchauffement climatique dans d’importantes régions agricoles. Du fait de ces hausses de prix, la malnutrition a touché 75 millions de personnes supplémentaires.

Crise des subprimes

Mais une autre théorie commence à s’imposer parmi les courtiers et les économistes : les vrais responsables de la flambée des prix alimentaires seraient ces mêmes banques, fonds alternatifs et financiers dont la spéculation sur les marchés monétaires mondiaux a provoqué la crise des subprimes.

Il ya toujours eu une spéculation modeste sur les prix alimentaires, et elle était même souhaitable. Traditionnellement, elle fonctionnait de la manière suivante : l’agriculteur X se couvrait contre les risques, notamment climatiques, en acceptant de vendre ses produits avant la récolte au négociant Y. Cela lui garantissait un certain prix et lui permettait de préparer l’avenir en faisant de nouveaux investissements en semences, etc. Le négociant, quant à lui, tirait profit de l’opération. En cas de mauvaise récolte, l’agriculteur obtenait un bon rendement, mais en cas de bonne récolte, le négociant faisait une meilleure affaire. Tant que ce mécanisme était strictement réglementé, il fonctionnait plutôt bien. Les prix des aliments réels sur le marché mondial réel restaient fixés par l’offre et la demande réelles.

Tout a changé au milieu des années 1990. Après d’intenses pressions des banques, des fonds spéculatifs et des néolibéraux aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les marchés des matières premières ont été progressivement déréglementés. Les contrats d’achat et de vente de p oduits agricoles sont devenus des produits dérivés que des courtiers totalement étrangers à l’agriculture s’échangeaient entre eux. Un marché irréel de la "spéculation alimentaire" était né : le cacao, les jus de fruits, le sucre, les denrées de base, la viande et le café étaient désormais traités comme le pétrole, l’or et les métaux.

Lorsque la crise des subprimes a frappé les Etats-Unis en zoo6, banquiers et traders se sont empressés de retirer des milliards de dollars placés en fonds de pensions et en actions, pour les investir dans des valeurs sûres telles que les denrées. "Nous avons commencé à prendre conscience du phénomène [de la spéculation] en 2006 A l’époque, il ne semblait pas très important. Mais en 2007 et 2008, il s’estfortement développé", a expliqué Mike Masters, gestionnaire de fonds chez Masters Capital Management, lors des auditions organisées en 2008 par le Sénat américain sur le sujet. "Quand on observait les flux [financiers], cela apparaissait clairement. Je connais beaucoup de courtiers et Ils me l’ont confirmé. Désormais, la plus grande partie des échanges relève de la spéculation je dirais 70 ou 8o%."

D’après lui, les marchés sont faussés par les banques d’investissement. "Mettons qu’on apprenne qu’il y a eu une mauvaise récolte quelque part dans le monde. Normalement, le prix devrait alors augmenter d’environ 1 dollar [le boisseau]. Mais quand on a un marché spéculatif à 70 ou 80 % le prix monte de 2 ou 3 dollars pour couvrir les coûts annexes. Ce qui ne fait qu’aggraver l’instabilité. Cela va mal se terminer, comme toutes les lubies de Wall Street. La bulle va éclater.

La FAO reste prudente

La spéculation sur les denrées est considérable, confirme Hilda Ochoa-Brillembourg, présidente du Strategic Investment Group, établi à New York. Elle estime que la demande spéculative de contrats à terme sur les produits agricoles a augmenté de 4o à 80 % depuis 2008.

Le phénomène ne se limite pas aux denrées de base. L’année dernière, le fonds alternatif londonien Armajaro a acheté 240 000 tonnes de fèves de cacao, soit plus de 7% des stocks mondiaux, contribuant à propulser le prix du chocolat à sa cote la plus élevée depuis trente-trois ans. Quant au cours du café, il a grimpé de 20% en trois jours lorsque les fonds spéculatifs ont parié sur sa chute.

Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU surie droit à l’alimentation, est convaincu que les spéculateurs sont à l’origine de l’envolée des prix. Les prix du blé, du maïs et du riz ont augmenté dans de très fortes proportions Ce n’estpas dû à une diminution des stocks ou des récoltes, affirme-t-il, mais aux traders qui réagissent aux informations et spéculent sur les marchés. Des gens meurent de faim tandis que les banques se goinfrent en pariant sur les produits alimentaires, ajoute Deborah Doane, directrice du World Development Movement [Mouvement pour le développement mondial, ONG établie à Londres, qui milite pour la justice économique]

De son côté, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) observe une réserve toute diplomatique. En dehors des variations réelles de l’offre et de la demande sur certaines denrées, affirmait-elle en juin 2010, la hausse des prix pourrait aussi avoir été amplifiée par la spéculation sur les marchés à terme.

Répondre à cet article