Pittsburgh

Les renards Gèrent le poulailler.

Mardi 20 octobre 2009, par Sylvie FERNOY // Le Monde

Réuni à Pittsburgh les 24 et 25 septembre, le G 20 a atteint un sommet dans l’art de se moquer du pauvre monde. Avec solennité, les oligarchies occidentales ont combattu avec des sabres de bois des agents mineurs de la crise mondiale. La restauration du système financier, au mépris de l’économie réelle et de la simple humanité, annonce de nouvelles phases critiques. Les propositions que nous présentions voici un an, conservent leur pleine actualité.

Lors de sa campagne de 2007, Nicolas Sarkozy proclamait à tout bout de champ qu’on ne le trouverait jamais du côté des voyous de banlieue. Formidable évidence, qui pulvérisait toute argumentation sur la sécurité.

On peut aujourd’hui prendre au mot le supposé président et s’étonner de le voir passer la main dans le dos des voyous en col blanc, de leurs otages et de leurs complices. À Washington en novembre 2008, à Londres en avril 2009 et voici peu à Pittsburgh, c’est ce spectacle révoltant qu’on nous demande d’admirer : un croisé de la moralisation du capitalisme qui entérine le retour en force des banksters, infiniment plus dangereux que les petites frappes des cités puisque ces messieurs de Wall Street et de la City ont provoqué une catastrophe mondiale.

Le premier acte de résistance serait de dénoncer la rapacité de ces bandits et des États-voyous qui leur ont permis de se goinfrer - comme on dit dans le milieu - au fil des crises boursières et des rebonds. Au contraire, c’est sous la direction des États-Unis, premiers responsables de la crise mondiale, que les féaux anglais, allemands, français, se sont regroupés pour trouver des solutions à la crise. Cela se passe lors des sommets du G 20, qui impressionnent par la technicité des débats et par la solennité du communiqué final. Ce verbiage doit être dénoncé comme tel. En vérité, les principaux dirigeants occidentaux se sont contentés de charger le syndicat du crime (financier) de prendre les mesures nécessaires au rétablissement de l’ordre et de la prospérité. Quelques seconds couteaux - les traders - ont été désignés à la vindicte publique et quelques escrocs ont été jetés en prison. Mais l’oligarchie financière est provisoirement sauvée et la spéculation a repris de plus belle.

De fait, le supposé président et les médias ont pris les traders pour cible principale alors qu’ils ne sont pas les principaux vecteurs de la crise mais les parasites d’un système fondé sur l’irresponsabilité de banquiers rapaces. De même, les paradis fiscaux sont un abcès purulent qui n’est qu’une conséquence parmi d’autres du dérèglement de l’ensemble de l’organisme. Surveiller étroitement les traders et éliminer les paradis fiscaux ne résoudrait pas la crise mondiale.

Pour nous, cette grande crise a été provoquée par le libre-échange : le principe de concurrence a conduit à une compression des salaires mal compensée par le recours au crédit à la consommation (surtout aux États-Unis et en Grande-Bretagne) tandis que les industriels étaient contraints de fermer ou de se délocaliser. Ceci dans une ambiance hautement spéculative qui décourageait l’investissement tandis que les gouvernants se déclaraient pour le laisser-faire ou s’y résignaient.

Il était de bonne et simple logique d’éliminer les causes de la catastrophe : mettre fin au libre-échange de manière concertée, augmenter massivement les salaires moyens et faibles ; rembourser les dettes des populations accablées de remboursements mensuels ; nettoyer de fond en comble les comptes des banques préalablement nationalisées et interdire les produits spéculatifs - ce qui aurait résolu immédiatement le cas des hallucinés qui sévissent dans les salles de marché.

Les rencontres internationales de ces douze derniers mois ont montré que les Américains, les Anglais, les Français et les Allemands refusaient de prendre les grands moyens et multipliaient les effets d’annonce comme autant de fumigènes. Reste à comprendre pourquoi.

Obstination idéologique ? C’est prêter aux dirigeants politiques trop d’intelligence et de désintéressement : ils expriment les idées qui servent leurs intérêts immédiats et n’hésitent jamais à étouffer la vulgate ultra-libérale sous lé pragmatisme lorsqu’il y a urgence. La réalité est simple et brutale : tous les dirigeants occidentaux se sont soumis aux puissances financières et sont restés ou devenus les fondés de pouvoir des banquiers et autres maîtres en spéculations suicidaires. Tous, y compris Barack Obama, divinisé il y a un an et qui a rendu les armes sans livrer bataille. Le cas de ce démocrate intelligent et sincère est tristement significatif.

Comme le montre Jean-Michel Quatrepoint dans son nouveau livre (2), le nouveau président des États-Unis, présenté voici un an comme le sauveur suprême, s’est incliné devant le pouvoir financier sans combattre. Pourquoi ? Par méconnaissance des véritables rapports de force ; par désarroi devant une catastrophe qu’il n’avait pas vu venir et dont il ne comprenait pas la logique. Comment ? Barack Obama a accepté de prendre avec lui les ultra-libéraux qui sévissaient au temps de Bill Clinton et que sa femme, candidate de Wall Street, a amené dans ses bagages lorsqu’elle s’est ralliée au futur vainqueur. Qui ? Lawrence Summers, ancien secrétaire d’État au Trésor, cupide et borné, qui fut l’un des principaux artisans de la déréglementation financière sous la Présidence Clinton avant de faire fortune dans la gestion d’un hedgefund. Devenu chef des conseillers économiques de la Maison Blanche, il a favorisé la désignation de Tim Geithner au Trésor. Ce dernier, ancien président de la Réserve fédérale de New York, s’y était montré plus soucieux de la défense des banquiers privés que de l’intérêt public. Ces deux personnages-clés, étrangers au sens de l’État, se sont entourés de créatures des banques privées - dont plusieurs anciens de Goldman Sachs.

Nicolas Sarkozy, qui excelle dans le rôle du grand imprécateur volontariste à qui on ne la fait pas, a courbé sa souple échine aussi vite que ses partenaires américains. Henri Guaino rédige les proclamations anticapitalistes du supposé président mais c’est Michel Pébereau, président de la BNP, qui préside au réglage de la stratégie économique et financière sous le regard complaisant de Christine Lagarde qui fut avocate d’affaires aux Etats-Unis. Dans son ouvrage précité, Jean-Michel Quatre-point note que BNP-Paribas a installé 189 établissements dans divers paradis fiscaux ce qui ne dispose pas son président, parrain du milieu financier, à moraliser le capitalisme. L’influence prépondérante de la puissance financière est par ailleurs facile à établir chez nos principaux partenaires européens.

On comprend que les dirigeants occidentaux aient procédé l’an dernier au sauvetage nécessaire des banques sans décider, dans chaque pays, à une nationalisation du crédit qui nous aurait mis à l’abri d’une nouvelle crise financière et qui aurait permis une relance effective de l’activité économique. Le G 20 réuni à Pittsburgh les 24 et 25 septembre a confirmé que rien ne serait entrepris pour réorganiser les activités économiques et financières. Dans le communiqué final, les déclarations triomphalistes sur la reprise, les assurances données sur la régulation du système financier, la promesse plusieurs fois répétée d’une « croissance mondiale forte, durable et équilibrée » ne peuvent faire illusion.

Ce ne sont pas les excès des financiers qui ont provoqué la crise mais les conditions de l’échange international. Or les membres du G 20 ont pris l’engagement solennel de lutter contre le protectionnisme : dès lors, pas de politique favorable aux salariés, ni de relance efficace de l’activité économique. L’instauration d’une gouvernance mondiale par le biais du G 20 s’en trouve neutralisée d’entrée de jeu : il n’y aura pas plus de régulation économique que de moralisation financière. L’augmentation à venir des quotes-parts des pays émergents au sein du FMI n’aurait de sens que si cette institution répudiait son idéologie ultra-libérale et renonçait aux mesures déflationnistes qu’elle continue de préconiser.

Quant à la folie spéculative et aux enrichissements inouïs, il est clair que rien de sérieux ne sera entrepris pour les empêcher. Sur ce point, le communiqué final du G 20 est un bel exemple de camouflage du laxisme sous une apparence volontariste : « nous nous sommes engagés à agir ensemble pour élever les normes en matière de capitaux, pour mettre en oeuvre des normes internationales strictes en matière de rémunérations afin de mettre un terme aux pratiques qui entraînent une prise de risques excessive, pour améliorer le marché de gré à gré des produits dérivés et pour créer des instruments plus puissants pour assurer que les grandes sociétés multinationales assument la responsabilité des risques qu’elles prennent ». Ce morceau indigeste est à relire dans un an, quand nous verrons comment les nouvelles normes ont été ignorées ou contournées et où nous en sommes en matière de spéculation. On affirme vouloir encadrer, contrôler, améliorer, alors qu’il aurait fallu interdire les bonus, congédier les traders, proscrire les produits dérivés, détruire les paradis fiscaux et plus généralement empêcher tout pari sur les prix - à commencer par ceux des matières premières.

Nous demeurons soumis à la logique infernale de l’ultra-concurrence qui est pire que la libre concurrence. En quoi ? La libre concurrence consiste à placer le renard libre dans le poulailler libre ; l’ultra-concurrence est le système qui donne au comité des renards la gestion du poulailler sans grillages. Défenseur du libre-échange, de la libre circulation des capitaux, de la libre accumulation des profits, le G 20 doit être dès à présent tenu responsable de la violence de la crise mondiale qui va continuer de se manifester en Europe sous forme de chômage, de désindustrialisation, d’inégalités monstrueuses dans le partage des richesses, de désordres monétaires dont nous n’avons encore qu’une pâle idée.

Il n’y a rien à attendre du G 20, ni des États-Unis. Rien à attendre de Barack Obama, fondé de pouvoir de Wall Street. Rien à attendre de la Commission européenne ni, bien sûr, de Nicolas Sarkozy qui continue d’utiliser la vulgate keynésienne en France et d’entériner les pratiques ultra-libérales dans les sommets internationaux.

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