Les rapports Franco-Russe.

Mercredi 28 avril 2010 // Le Monde

Nicolas Sarkozy et Dimitri Medvedev

SI LA COUR de Russie parlait français sous le règne de la Grande Catherine et si les rapports culturels entre Paris et Moscou peuvent être qualifiés d’anciens et de chaleureux, force est de constater que ces liens se sont beaucoup distendus depuis quelques années et qu’une méconnaissance réciproque s’est insidieusement installée. Seule une minorité de Russes reste passionnée par la culture française, si décriée du temps de l’URSS. Quant à la France, le nombre d’élèves qui ont décidé d’y apprendre le russe est passé de 30 000 à 15 000 entre 1991 et 2002 ; la moitié des professeurs de russe du secondaire, devant partir à la retraite dans les cinq ans, n’ont pas de successeurs programmés.

Avec l’arrivée des « Russes blancs » contraints de fuir la dictature bolchevique, des liens s’étaient formés au moyen d’associations ou de publications aujourd’hui disparues (La Pensée russe, le Centre d’études russes de Meudon). Et, certes, on connaît toujours en France quelques écrivains et cinéastes russes, comme Vladimir Sorodine aisées et pari sur l’avenir ou Pavel Lounguine, mais c’est peu. Même si l’on note la formation au sein de l’Hexagone de plus en plus de couples franco-russes. Si les Français ne boudent nullement les voyages en Russie, la quasi-totalité de ceux-ci est toujours à destination de Moscou et Saint-Pétersbourg, ce qui est plutôt limité. Pour voyager en Russie, nous avons certes besoin d’un visa : plutôt simple à obtenir. Rien de tel pour les Russes désirant se rendre en France (et en Europe), outre une demande de visa, doivent fournir des relevés de comptes démontrant qu’ils ont les moyens de financer leur séjour, prouver qu’ils disposent d’un billet d’avion et d’une chambre d’hôtel. Des conditions humiliantes et une Union européenne bien peu accueillante. Tout un état d’esprit et des améliorations à apporter !

UNE INFLEXION DIPLOMATIQUE DÉLIBÉRÉE.

Officiellement la visite d’État de trois jours, en France, la première pour le président russe Dimitri Medvedev, depuis son accession au Kremlin en mai 2008, avait pour but annoncé de donner le coup d’envoi de l’année croisée France-Russie, Russie-France, qui comptera quelque 400 manifestations culturelles dans les deux pays.

Après les tensions apparues à propos du différend sur la Tchéchénie ou lors de la guerre russo-géorgienne d’août 2008, les relations de coopération entre Paris et Moscou ont repris de plus belle. Déjà en décembre 2009, Vladimir Poutine avait participé à Paris à un séminaire gouvernemental franco-russe. Aujourd’hui, avec la visite d’État de Dimitri Medvedev, il apparaît que la France fait subir une inflexion délibérée à sa diplomatie en resserrant ses liens avec la Russie. Un choix stratégique évident et un véritable pari sur l’avenir.

Nicolas Sarkozy a déclaré récemment, à juste titre, que la Russie ne pouvait pas être traitée à la fois d’alliée et d’ennemie des pays de l’OTAN. Sa démarche a le mérite de la logique. Au demeurant, sur les questions internationales, les positions entre Paris et Moscou ne sont pas très éloignées. Dimitri Medvedev n’est pas loin d’approuver, en particulier, l’utilité des nouvelles sanctions contre l’Iran, prônées par l’Élysée. On sait par ailleurs que la France est l’un des pays européens les plus ouverts à la proposition russe de créer un « espace européen de sécurité ». Dans le monde éclaté et dangereux qui est le nôtre, il serait stupide que la France se prive d’un partenaire comme la Russie, alors que nos intérêts bien compris et la convergence de nos approches en matière de stabilité et de sécurité internationales, nous y conduisent assez naturellement. Il convient de dépasser les logiques archaïques de la guerre froide et que l’Europe des Vingt-Sept prépare un statut particulier à la Russie par rapport à l’Europe et lui accorde un partenariat privilégié. Il aurait le mérite, qui plus est, de détourner la Russie d’une autre politique que sa géographie lui permettrait, celle de l’Eurasie.

UNE ÉTAPE HAUTEMENT RELIGIEUSE.

N’oublions pas que, depuis 1992, la Russie est humiliée de voir l’Europe s’étendre sans elle, avec l’adjonction de pays jadis sous son aile protectrice, voire contre elle. D’où une certaine tendance au repli et à un nationalisme sourcilleux qui peut paraître excessif et marqué du sceau de l’agressivité. Un autre aspect particulièrement important de la visite en France de Dimitri Medvedev, étape hautement religieuse et symbolique, c’est sa venue à Notre-Dame de Paris où, en compagnie de son épouse Svetlana, très pieuse et proche du patriarche Kirill de Moscou, il a assisté, dans la chapelle capitulaire de l’Ordre du Saint-Sépulcre, en présence du métropolite Hilarion de Volokolamsk et de l’archevêque Innocent de Chersonèse, à l’office de la vénération des reliques de la Sainte Couronne d’épines de Notre-Seigneur.

En se rendant ainsi dans la basilique métropolitaine, Dimitri Medvedev, qui demanda le baptême à 23 ans, en plein effondrement de l’URSS, a mis ses pas dans ceux du défunt patriarche Alexis II et... du tsar Nicolas II qui accomplit ce geste de piété en 1896. Spectacle étonnant et incompréhensible pour tant d’esprits et de médias français assujettis à la religion exclusive de la République laïque. Un témoignage fort qui montre que la Russie a renoué avec ses racines chrétiennes, ce qui est capital pour son avenir et devrait inciter à la réflexion tout à la fois une Europe de Bruxelles apostate et une France, Fille aînée de l’Église, qui a oublié les promesses de son baptême.

Les réalités spirituelles n’interdisent aucunement de s’intéresser aux réalités matérielles et économiques. En cette période de grandes difficultés, on comprendrait mal que notre pays ne profite pas des opportunités offertes par le marché russe en laissant le champ libre à l’Allemagne qui, depuis de nombreuses années, a fait ce choix avec de fructueux contrats à la clé.

POUR UN PARTENARIAT PLUS AMBITIEUX.

Présente en Russie depuis 1998, septième investisseur et neuvième exportateur, la France a déjà noué de solides relations avec la Russie. On doit cependant faire beaucoup mieux et mettre sur pied un partenariat plus ambitieux, à l’heure où le Kremlin veut se lancer dans un vaste programme de modernisation de son économie. Dans une Russie où s’amorce la reprise, une croissance de 5 % cette année n’étant nullement hors de portée, avec des salaires réels, la production industrielle et le rouble qui ont retrouvé du tonus. Standards and Poors et l’agence Fitch ont exprimé leur confiance dans la stabilité économique et financière du pays. Souvent qualifiée de « géant aux pieds de pétrole », la Russie tire 65 % de ses recettes d’exploitation de l’or noir l’économie russe brûle d’impatience pour obtenir les technologies de pointe nécessaires à sa modernisation. C’est ainsi qu’une centaine de grands patrons russes ont accompagné Dimitri Medvedev et participé à un forum organisé par le Medef. Parmi eux on reconnaissait Oleg Deripaska de la société d’aluminium Rusai, cotée depuis peu à la Bourse de Paris, Mikhaïl Prokhorov, Victor Vekselberg, le patron de Gazprom, Alexeï Miller, numéro un des chemins de fer, sans oublier le banquier Vladimir Iakounine et Andrei Kostin, patron de VTB, la seconde banque de Russie. Les Russes comptent sur le savoir-faire français notamment en matière d’efficacité énergétique. D’où, depuis quelques années , le recours à Total qui explore le grand gisement gazier de Chtokman, prometteur mais lourd de défis technologiques et financiers. C’est que la France possède la technologie permettant de séparer le pétrole du gaz, alors que les entrepreneurs russes ne peuvent toujours pas utiliser le gaz qu’ils extraient du pétrole.

Alors que Sukkoï s’est associé à Thalès et à Snecma, on sait qu’un bon tiers des technologies utilisées pour la conception du Superjet 100, premier avion commercial russe construit depuis la chute de l’URSS, est français. Pour leur part Alcatelet Rostechnologie coopèrent dans le domaine des télécoms, Vinci a signé avec Rosavtodor le contrat de concession du premier tronçon de l’autoroute à péage Moscou-Saint-Pétersbourg. De son côté, Bouygues a remporté un appel d’offre relatif au contournement autoroutier de Saint-Pétersbourg. Alstom a noué un partenariat avec le grand équipementier ferroviaire TransmachHolding, ce qui relance le projet de création d’une nouvelle ligne à très grande vitesse entre Moscou et la ville de Pierre le Grand. Il n’est jusqu’au domaine ultra-sensible du militaire où la France ne soit présente par la vente de technologies de pointe (caméras thermiques, matériel de conduite de tir pour chars. Et n’oublions pas l’automobile (avec PSA et Renault).

DE NOUVEAUX ACCORDS.

Parmi les nouveaux accords économiques signés à l’occasion du séjour de Dimitri Medvedev, le plus important concerne la participation du groupe GDF-Suez au gazoduc Nord Stream. En entrant à hauteur de 9 % au tour de table de la société possédant ce gazoduc, le français sécurise ses approvisionnements. Autre accord intéressant : la prise de participation par Alstom de 25 % du constructeur de train russe TransmachHolding. Au menu également des discussions, la vente à la Russie de quatre navires militaires français de classe Mistral. Ces navires valent 750 millions de dollars pièce, sont équipés d’hélicoptères et de tanks capables de réaliser des missions amphibies et seront prêts à entrer en service en 2015.

Si Moscou souhaite une telle acquisition, c’est surtout pour posséder les systèmes électroniques embarqués. On sait, en effet que l’électronique et les systèmes d’information jouent un capital dans les conflits modernes. Alors même que l’optronique (alliance de l’optique et de l’électronique) joue un rôle important dans l’équipement des nouveaux fantassins.

La Russie entend se doter d’un matériel militaire moderne. Pays Baltes et Ukraine s’en inquiètent, l’OTAN et États-Unis protestent pour la forme. Il faut être raisonnable ; Le seul ennemie de l’Europe n’est-il pas aujourd’hui le terrorisme et les pays qui le soutiennent, ces États qui souhaitent comme l’Iran se doter de l’arme nucléaire ? Un dossier où précisément la Russie en tant qu’alliée peut nous venir en aide. Finalement une décision courageuse de Nicolas Sarkozy.

Ce n’est pas parce que Paris a réintégré l’OTAN que la France doit toujours mettre ses pas dans ceux de Washington. Cette visite d’État de Dimitri Medevedev en France est à marquer d’une pierre blanche ; elle pourrait revêtir une grande importance. Nul ne saurait nier au demeurant, que le dialogue avec la Russie sur le pétrole, le gaz, l’Iran ou l’Afghanistan, en particulier, ne soit fondamental en matière de sécurité pour l’Europe. La France, première en Europe sur le sujet n’est pas pour nous déplaire.

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