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Les promesses du futur.

Vendredi 7 août 2009 // La France

Le climat de crise qui se réfère à des réalités tangibles et douloureuses sera-t-il propre à une réflexion sérieuse, au point de bousculer certaines vérités acquises.? Celles qui s’identifient à la modernité, aux Lumières censées éclairer définitivement notre trajectoire historique ? On peut l’espérer, sans en être sûr. L’atonie du débat politique autour de l’Europe pourrait bien être le signe d’un refus de penser et de se remettre en cause. Même nos écologistes sont très loin de concevoir à quel point le catastrophisme éclairé d’un Jean-Pierre Dupuy impose une metanoïa radicale. Plus généralement, l’espoir d’une reprise économique acquise au prix de quelques vagues corrections dispense d’un examen général qui irait jusqu’à reprendre la question de ce que Max Weber appelait les promesses du monde. Le grand sociologue allemand entendait par-là tout le programme élaboré au XVIIl° siècle et dont il décrivait la désagrégation par rapport à nos idéaux, en dépit du gigantesque effort de rationalisation dont il était investi. La morsure du nihilisme était perceptible chez le penseur immunisé du pathos philosophique. Pierre Bouretz s’était saisi de l’oeuvre de Weber pour imposer un questionnement qui, déjà, refusait le seul horizon hégélien pour comprendre le déroulement du temps.

Je note que quatre ans avant la publication de ce qui était une thèse universitaire, prologue d’un développement philosophique essentiel, le fameux manifeste de Francis Fukuyama avait semblé théoriser triomphalement l’accomplissement des promesses de la modernité, en mettant en accord la force de la science et de la technique avec le mouvement de la lutte pour la reconnaissance de l’autre. La performance économique désormais libérée des contraintes totalitaires s’accordait en la rendant possible avec l’émancipation démocratique libérale. L’ultra-libéralisme qui bouleversait la face du monde au moyen de tous les facteurs de la globalisation trouvait ainsi sa justification philosophique en parfaite cohérence avec le projet des Lumières. À partir de là, toutes les gloses s’imposaient sur la mondialisation heureuse et le cercle de raison qui s’affirmait à l’encontre de toutes les contestations du système. Il faut ajouter en faveur de Fukuyama que son optimisme était sérieusement modéré par des interrogations encore sans réponses. Néanmoins le fil directeur, repris d’Alexandre Kojève, renvoyait à une histoire acquérant sa propre rationalité, au point de vraiment accomplir ses promesses et sa fin.

Mais cette victoire où théorie et réalité semblaient parfaitement accordées, n’était pas indemne des ombres que les plus grands penseurs avaient pressenties. On ne pouvait échapper aux avertissements qu’un Edmund Husserl avait proférés sur la crise de la conscience européenne et sur l’héroïsme de la raison pour échapper à un défi mortel. Pierre Bouretz est de ceux qui ne se sont jamais départis de l’inquiétude qu’impliquait l’inadéquation de l’histoire à sa réalisation et qui amenait inéluctablement à un affrontement avec Hegel. Pour ce faire, il était armé d’immenses lectures fournies par le courant judéo-allemand et ainsi orienté vers une toute autre conception du devenir historique.

J’avais rendu compte, en son temps, de ce livre magnifique consacré à cette lignée étonnamment féconde qui réunit Hermann Cohen, Franz Rosenzweig, Gershom Scholem, Ernst Bloch, Walter Benjamin mais aussi notre Emmanuel Levinas. En les considérant dans leur unité profonde d’inspiration je m’étais fait à moi-même l’aveu qu’ils représentaient l’école la plus proche à moi-même, la plus accordée à mes inclinations et la mieux à même de répondre aux requêtes d’une pensée s’orientant entre politique et sens du temps. Il m’est d’autant plus précieux de retrouver aujourd’hui ce même courant que l’interrogation de fond nous poursuit plus encore. Dans un court essai, Pierre Bouretz nous rappelle son intention en la concentrant sur quelques thèmes et en l’opposant à cette conception hégélienne qui s’avance comme « une justification intégrale du passé et conclut une paix totale et prématurée avec le monde. » Pour s’arracher à cette obsession, il fallait retrouver « les lumières du messianisme » dont l’inspiration biblique est centrale, et qui restauraient « la faculté d’étonnement », sauvaient « la capacité d’anticipation sur la reconstruction d’un horizon d’espérance. » Cela suppose que Jérusalem ne soit pas définitivement oubliée en faveur de la seule Athènes. Ces deux capitales sont aussi nécessaires l’une que l’autre. Le vingtième siècle ne s’est-il pas caractérisé au contraire, par « la fermeture des portes d’Athènes après que les murailles de Jérusalem aient été détruites. »

C’est bien le refus du nihilisme qui impose le retour de Léo Strauss aux lumières médiévales que les Lumières avaient voulu éclipser à jamais. Le mode de penser qui se trouve ainsi proposé ouvre à des rapports différents avec autrui et à une autre sagesse, dont on a pu dire qu’elle était sagesse de l’amour. On est évidemment aspiré par l’oeuvre d’Emmanuel Levinas, avec cette tension féconde qui permet à des notions bibliques de devenir normes de la vie commune, telles l’hospitalité et la primauté de la relation éthique. Cependant, un personnage nouveau prend place dans la vivante galerie des témoins du futur chers à Pierre Bouretz.

C’est Jacques Derrida, qu’un a priori tenace aurait écarté des philosophes français d’origine juive. C’est pourtant bien lui, qui se sentait si proche d’Emmanuel Levinas au point de prononcer au moment de sa mort le célèbre Adieu. C’est lui aussi qui, enfin venu au Colloque des intellectuels juifs, n’hésite pas à parler d’une paix messianique dont la promesse appartient au concept même de « paix et suffit à le distinguer de l’armistice, du cessez-le-feu ou même de tout processus de paix ». Aussi le philosophe peut-il prolonger sa propre réflexion politique, avec d’ailleurs des difficultés et des controverses qui sont loin de l’univers levinassien. Qu’importe ! Il nous est indispensable de retenir que Derrida, par toute une part intime de lui-même, rejoignait les lumières du messianisme.

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