« La France Royale »

Les premier pas, vers la constitution d’un État.

Mercredi 20 juin 2007, par Paul Vaurs // L’Histoire

Si la Gaule romaine peut apparaître avec le recul des siècles comme une ancêtre de la France, les territoires qui devaient constituer celle-ci, ne formèrent que lentement, au cours du Moyen Âge, la préfiguration de son entité nationale. Divisée au lendemain des grandes invasions du V° siècle entre Wisigoths, Burgondes, Francs et Alamans - les Bretons demeurant à part -, englobée sous Charlemagne dans un ensemble qui la débordait largement, comprimée ensuite à l’est par la Lotharingie et l’Empire tout en étant incertaine de ses frontières du côté du Roussillon au sud et de la Flandre au nord, menacée à la fin du Moyen Âge d’être absorbée dans un royaume anglo-français à dominante anglaise, la France a cependant acquis, entre le V° et le XVI° siècle, son nom, sa cohésion, sa conscience nationale.

Si les Francs, qui au VI° siècle ont réalisé à leur profit l’union des territoires situés entre Rhin, Alpes, Méditerranée, Pyrénées et Atlantique, ont donné leur nom à la future nation, il faut attendre les partages de l’empire de Charlemagne au IX° siècle pour que la Francia occidentalis - la Francie occidentale - soit la seule à porter ce nom. Encore n’est-ce qu’au début du XIII° siècle que le roi des Francs devient officiellement roi de France. Le sentiment national sera encore plus lent à s’affirmer. On en fait traditionnellement remonter la première manifestation à la mobilisation des armées seigneuriales derrière Louis VI contre l’empereur germanique (1124). Ce n’est pourtant qu’au début du XIV° siècle qu’on parle de la « nation de France » ; et ce n’est qu’après le conflit opposant Philippe IV le Bel au pape Boniface VIII dans les premières années du XIV° siècle, et surtout au long de la guerre de Cent Ans, que se forge le sentiment national français. Si, dès le VII° siècle, on rencontre dans la Chronique de Frédégaire la légende de l’origine troyenne des Francs, cette mythologie dynastique et nationale ne se répand qu’après avoir été adoptée par les auteurs carolingiens, puis par les chroniqueurs de Fleury-sur-Loire et de Saint-Denis, comme l’atteste au début du XIII° siècle l’historien de Philippe Auguste, le moine Rigord, dans ses Gesta Philippi Augusti (1179-1208).

C’est également au cours du Moyen Âge que la France surmonte sa division entre un Nord et un Midi dont les langues différentes - langue d’oïl (ou d’oui) et langue d’oc - expriment une opposition nourrie de traditions anciennes. Enfin, pendant cette période, la France atteint un haut degré de prospérité et de prestige ; un effort décisif de défrichements conquiert à la culture de vastes étendues et le réseau des villages et des villes se met en place.  

Charlemagne (742-814), roi des Francs (768) puis empereur d’Occident (800). 
  
Les principales expressions de cet essor de la France médiévale sont le chiffre de sa population (probablement 21 millions d’habitants sur 39 pour l’Europe de la chrétienté romaine au début du XIV° siècle), la part qu’elle prend aux croisades (Guibert de Nogent en écrira une histoire intitulée Gesta Dei per Francos : hauts faits de Dieu accomplis par l’intermédiaire des Francs ou Français) et son rayonnement intellectuel et artistique : dès la fin du XII° siècle, on considère que le centre de la science et de la culture - la clergie - s’est déplacé d’Athènes et de Rome vers la France et surtout Paris, dont l’Université éclipse au XIII°siècle tous les autres foyers intellectuels ; l’art gothique est avant tout un art français et a failli s’appeler ainsi. Toutefois, la France médiévale n’a connu ni le prestige impérial, ni les progrès politiques et sociaux des institutions anglaises, ni l’éclat de la civilisation urbaine italienne. Et, à la fin de la période, les épreuves de la guerre de Cent Ans mettent en évidence sa vulnérabilité et la fragilité de son être national.

La Gaule mérovingienne (V°-VIII° siècle)  

C’est une Gaule où les Romains avaient déjà introduit de nombreux Barbares à titre de « fédérés » qui subit les deux grandes ruées de 407 (Germains : Vandales, Suèves, Alains, Alamans) et de 451 (Huns d’Attila arrêtés aux champs Catalauniques) ; les Wisigoths s’installent dans le Midi à partir de 412, les Burgondes dans l’Est après 457 ; la branche salienne des Francs, établie à Tournai dans le troisième quart du V° siècle, rassemble sous Clovis, vers 481-511, toute la Gaule (victoire sur le « romain » Syagrius, sur les Thuringiens et les Alamans, et surtout sur les Wisigoths à Vouillé en 507), à l’exception de la Provence occupée par les Ostrogoths d’Italie après Vouillé. Le trésor barbare de Pouan (Aube) est celui d’un prince goth allié d’Aetius contre Attila. Les « Huns » de Pont-l’Abbé en Bretagne sont probablement des mercenaires d’Aetius, plutôt que des soldats d’Attila. Les Alains, Alamans, Goths, Marcomans, Sarmates, qui ont peut-être laissé des traces dans la toponymie française, étaient sans doute des hôtes soldats-laboureurs installés par Rome avant les Grandes Invasions.
 
De même, si les envahisseurs ont souvent brûlé, pillé, détruit, massacré, la régression que la Gaule comme l’ensemble de l’Occident a connue pendant cette période avait débuté sous le Bas-Empire : affaiblissement démographique, déclin urbain, ralentissement du commerce et de la circulation monétaire, relâchement de l’activité culturelle. Le provincialisme économique et intellectuel avait d’ailleurs favorisé un mouvement de révolte politique surtout nourri de revendications sociales : paysans et pauvres, que les textes dépeignent comme des brigands, avaient ranimé après 406 la grande révolte gauloise du III° siècle contre Rome, ou bagaude. Pourtant, malgré des affrontements sanglants et des ruées dévastatrices, l’installation des Barbares se fit surtout par lentes infiltrations et plus ou moins pacifiquement. La documentation concernant la période qui s’étend entre le V° et le VIII° siècle est si pauvre, notamment pour la Gaule, qu’on ne peut guère avancer que des hypothèses et que les estimations quantitatives sont impossibles ou très sujettes à caution.
 
 Il semble certain que les Barbares étaient peu nombreux. Aucun des peuples germaniques qui s’installèrent en Gaule ne devait compter plus de cent mille personnes, alors que la population gallo-romaine approchait sans doute de dix millions.
 
 Malgré l’attrait que la civilisation romaine exerçait sur eux, les Germains conservèrent ou acquirent un sentiment de supériorité et menèrent une vie à part, à cause surtout de leur caractère minoritaire et de leur suprématie militaire - l’armement barbare (et en particulier l’épée longue) ayant triomphé de l’armement romain. La personnalité des lois - chaque peuple conservant sa législation - tend à perpétuer la ségrégation. Les Francs cependant ne semblent pas l’appliquer avec autant de rigueur que les Goths ou les Lombards. Les Mérovingiens ouvrirent la carrière militaire aux Gallo-Romains et leur permirent le port d’armes. Ils tolérèrent les mariages mixtes, prohibés par la loi romaine.
 
Plus que la femme, c’est la condition sociale et la religion qui amenèrent une certaine fusion entre les peuples. Les chefs francs accaparèrent de vastes étendues de terre, mais ces acquisitions durent souvent se faire sans trop de heurt, car la pratique de l’hospitalité qui accordait aux Barbares fédérés un ou même deux tiers des terres (et probablement des esclaves) avait habitué les Gallo-Romains à ces partages. Il reste que l’aristocratie franque ajouta à sa fonction militaire son nouvel état de propriétaire de grands domaines. Les Francs devinrent ainsi solidaires de l’aristocratie gallo-romaine et partisans du conservatisme social.

Expansion du christianisme

Le coup de maître de Clovis - sa conversion au catholicisme - ne fit pas seulement des Francs les fils chéris de l’Église romaine face aux autres Barbares païens ou ariens, elle facilita l’uniformisation de la culture, des croyances, des comportements, des mentalités. Mais cette christianisation - aussi bien d’ailleurs celle de la masse paysanne gallo-romaine que celle de la minorité barbare - se fit lentement, malgré les efforts des nombreux conciles du VI° siècle.

L’expansion du christianisme doit beaucoup au monarchisme, qui connaît un essor considérable. Au double foyer du V° siècle - celui de Tours avec et après Saint-Martin celui de Lérins - s’ajoutent à la fin du VI° et au VII° siècle le courant irlandais et le courant bénédictin.

Régression mérovingienne. 

L’installation des Barbares accélère la régression amorcée avant eux. Des épidémies - et surtout la peste qui frappe la Gaule au sud de la Loire et de la Marne en 543, 571, 580, 588, 591, 599, et encore au milieu et à la fin du VII° siècle - accentuent le recul démographique, la désorganisation économique et sociale, l’ébranlement des esprits (institution de litanies et de rogations). Les ouvriers spécialisés disparaissent, à l’exception des orfèvres, dont saint Éloi incarne l’éclatante réussite. Les techniques deviennent plus grossières (le poète Fortunat vante la construction de maisons en bois à la place de maisons en pierre et en marbre), à l’exception de la métallurgie où les nouveaux venus manifestent des dons éclatants : Armes et bijoux, procédé de la damasquinure. La frappe de monnaie d’or continue par prestige puis s’arrête, tout comme le commerce lointain, encore animé aux V° et VI° siècles par des Orientaux (Juifs et Syriens), surtout groupés dans quelques villes des axes Rhin-Loire et Rhin-Saône-Meuse : Lyon, Orléans, Tours, Verdun.

Les routes terrestres s’effacent au profit d’une navigation fluviale médiocre. Les écoles se raréfient. La vie sociale se concentre dans des bourgades de plus en plus ruralisées, les voici, et sur les domaines cultivés par des esclaves et des tenanciers dont le nombre s’accroît sans cesse ; en effet, pour survivre, les petits paysans propriétaires se « donnent » - eux, leurs terres et leurs biens - à des grands, souvent des églises ou des monastères, qui leur accordent en échange la protection et l’usufruit de leurs biens contre un cens récognitif. Au VII° siècle, le terme de « franc » désigne tout homme libre, en dehors de toute origine ethnique, mais les « francs » ne sont plus qu’une minorité.
 
La régression mérovingienne n’est nulle part plus évidente que dans le domaine de l’État et du gouvernement. Les rois francs sont revêtus d’une autorité plus militaire (élévation sur un bouclier) que sacrale. Mais ils exercent un pouvoir absolu ; Ils considèrent le royaume et la royauté comme un patrimoine privé. Ils gouvernent avec des dignitaires de cour, qui ne sont que des domestiques supérieurs, confondent les revenus du royaume avec leur fortune privée, se font représenter par des comtes ayant tout pouvoir, mais dont l’autorité se heurte à celle des évêques et des propriétaires (surtout ecclésiastiques) bénéficiant de l’immunité, c’est-à-dire du droit d’exercer sur leurs domaines les anciens pouvoirs publics, et d’abord la justice.

Début d’une renaissance.  

Le royaume de Clovis ayant été partagé selon les lois germaniques de succession entre ses fils, puis entre leurs descendants, l’unité politique franque fut, après sa mort, rarement réalisée (sous Clotaire II de 613 à 629 et sous son fils Dagobert 1er de 632 à 639). La puissance franque eut tendance à se concentrer au VII° siècle dans les deux royaumes du Nord, l’Austrasie (entre Meuse, Rhin et Moselle) et la Neustrie (entre mer du Nord, Meuse et Loire), celle-ci ayant un rôle décisif dans la seconde moitié du siècle. Bourgogne, Provence et Aquitaine jouissaient d’une certaine indépendance. La prise du pouvoir par la famille des Pippinides, qui exerçaient la fonction de maires du palais, premiers ministres en quelque sort en Austrasie puis en Neustrie, modifia cet équilibre. Originaires d’Austrasie, ils déplacèrent vers le nord-est le centre de gravité du royaume franc, repoussant les Frisons et envoyant des missionnaires chrétiens en Frise et en Saxe, tout en replaçant la Bourgogne et la Provence dans l’espace politique franc et en colmatant la frontière avec l’Aquitaine (raid musulman repoussé par Charles Martel près de Poitiers en 732). Après Pépin de Herstal (680-714), après Charles Martel (715-741), qui reprit à l’Église de vastes domaines pour les distribuer à la clientèle laïque de sa famille, Pépin le Bref se fit reconnaître comme roi des Francs par les grands réunis à Soissons en 751 ; en outre, il se fit d’abord, oindre d’huile sainte à Soissons en 751 par Boniface, évêque de Germanie, puis, sacrer roi par le pape Étienne II en 754 à Saint-Denis en même temps que ses fils Charles et Carloman.
 
Il est difficile de juger l’art mérovingien, dont il subsiste fort peu de choses hors des armes et des bijoux, à cause de la médiocrité des matériaux et de la petitesse des édifices que de plus grands remplacèrent les siècles suivants. Le bilan est encore plus médiocre dans le domaine de la culture orale et écrite ; dépourvue de support scolaire, la langue parlée évolua très rapidement : vers 700, elle avait changé de structure si profondément qu’on doit plutôt l’appeler romane que latine ; la langue écrite, sous l’influence de la langue parlée, devient artificielle et chaotique.

Au VIII° siècle, le début d’une renaissance se manifeste sur tous les plans. Des défrichements limités et timides témoignent sans doute d’une reprise démographique ; du nord - où Charles Martel s’empare du port frison de Dorestad - au sud - où les ports provençaux et languedociens de Marseille et de Narbonne semblent se réveiller -, le grand commerce se ranime, peut-être au contact du monde musulman. L’enluminure renaît dans les ateliers monastiques de Luxeuil, de Corbie, de Fleury (sous une forte influence irlandaise) ; la cour de Charles Martel connaît une nouvelle activité juridique (loi salique, loi des Alamans, apparition de « docteurs ès lois », legum doctores) et l’abbaye de Saint-Denis devient un centre d’études important. C’est là qu’est instruit Pépin, fils de Charles Martel. Et, avec Pépin le Bref, la future dynastie carolingienne commence à donner à cette renaissance l’encadrement politique indispensable.

La France dans l’ensemble carolingien et postcarolingien (751-987)

L’empire carolingien. Dès Pépin le Bref (751-768), le royaume des Francs, centré plus au nord-est que sous les Mérovingiens, se tourne vers le sud (expéditions contre les Lombards en Italie et constitution du patrimoine de Saint-Pierre en faveur du pape ; récupération de la Narbonnaise sur les Musulmans). Sous son fils Charlemagne, (seul roi en 771 à la mort de son frère Carloman, puis empereur de 800 à 814), qui porte depuis 801 le titre de « Charles, sérénissime Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur, gouvernant l’Empire romain, pareillement par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards », les limites de la future France sont largement dépassées avec l’ensemble constitué par ses victoires sur les Lombards en Italie, les Bavarois et les Avars en Europe centrale, les Saxons dans le nord-ouest de la Germanie, et, de façon moins décisive, dans le nord de l’Espagne contre les Musulmans et divers peuples installés dans la région. Si le cœur de l’empire de Charlemagne et de son fils Louis le Pieux (814-840) reste la Francia entre Loire et Rhin, la Saxe jusqu’à l’Elbe, la Bavière et une marche orientale jusqu’au Danube, la presque totalité de l’Italie lombarde au nord et à l’est, la Bourgogne et l’Aquitaine héritées des temps mérovingiens, la marche d’Espagne font partie de l’empire.

La France se substitue à la Gaule à l’occasion des traités par lesquels les descendants de Charlemagne et de Louis le Pieux se partagent l’empire en 843 (Verdun), en 870 (Mersen) et en 880 (Ribemont).

L’Empire de Charlemagne
 
La dynastie germanique des Carolingiens tient son nom du plus puissant de ses rois : Karl der Grosse, Carolus Magnus, Charlemagne. Fils de Pépin le Bref, il devient seul maître du royaume franc en 771. Sa constante politique d’expansion lui permet d’unifier l’Occident chrétien sous son autorité, et lui vaut le surnom de « roi père de l’Europe ».Dès 772, depuis la rive droite du Rhin, il entreprend la conquête et la christianisation... 
 
Le traité de Verdun (843) scelle la division définitive de l’Empire carolingien. 
 
L’acte de Verdun « restera longtemps la charte territoriale de l’Europe ». Selon le géographe Roger Dion (Les Frontières de la France, Paris, 1947), le désir de donner à chacun des trois fils de Louis le Pieux un royaume aux ressources sensiblement égales conduisit à découper dans cet empire fondamentalement rural des bandes allongées de la mer du Nord aux pays méditerranéens, « des grands pâturages des Marschen aux salines et aux olivettes de Catalogne, de Provence et d’Istrie ». Mais de ces trois royaumes, seul l’occidental, la Francia occidentalis, put conserver jusqu’à nos jours l’avantage de toucher d’un bout à la mer du Nord et de l’autre à la Méditerranée, et posséder une extrême variété tant des milieux naturels que des ressources. « Aucun autre pays d’égale étendue ne comprend de telles diversités », note P. Vidal de La Blache dans son Tableau de la géographie de la France (Paris, 1903).

Naissance des grandes principautés territoriales.  

Cependant, de Verdun (843) à l’avènement d’Hugues Capet (987), la Francia occidentalis fut territorialement menacée à plusieurs reprises et de diverses façons. Le premier de ces risques fut sans doute les tentatives de reconstitution de l’empire carolingien. Si la première de ces tentatives est celle d’un roi de Francie occidentale, Charles le Chauve (de 875 à 877), la seconde replace tous les États carolingiens sous le sceptre d’un souverain de Francie orientale, Charles le Gros (de 881 à 888). Certes, quand le titre impérial est restauré à Rome en 962, c’est au profit d’un prince germanique, Othon 1er, qui n’est pas carolingien et qui semble se contenter de régner sur les trois royaumes de Germanie, de Bourgogne et d’Italie et de regarder plutôt vers l’est ; mais, tant qu’il y a des Carolingiens (le dernier, Louis V, roi de Francie occidentale, meurt en 987), on peut penser que les États nés de Verdun peuvent encore être absorbés dans un empire unitaire. Le deuxième risque est celui de voir la Francie occidentale réduite à un territoire à peine plus vaste que l’ancienne Neustrie. Non seulement la Bretagne devient entièrement indépendante au milieu du IX° siècle, non seulement la quasi-totalité de la Lotharingie et de la Bourgogne-Provence demeurent en dehors du royaume de Francie occidentale, mais les souverains francs n’ont qu’une autorité théorique en Aquitaine, dans ce qui devient le pays de langue d’oc. Plus dangereuse encore est la constitution, au X° siècle, de grandes principautés territoriales dont les titulaires échappent presque entièrement à l’autorité royale. C’est le cas de la Normandie, concédée par Charles le Simple à Rollon à Saint-Clair-sur-Epte en 911, de la Flandre qui, à partir de Baudouin 1er (864-env. 879), ne cesse de s’agrandir, de la « France » (Île-de-France), dont les ducs disputent aux Carolingiens la couronne de Francie occidentale et l’obtiennent avec Eudes, comte de Paris (888-898) et finalement en 987 avec Hugues Capet, fils de Hugues le Grand qui avait été entre 923 et 956 le plus puissant personnage du royaume.
 
Pendant cette période, la future France avait encore connu des invasions : Normands entre 799 et 911, Sarrasins depuis 838, Hongrois au X° siècle. La facilité avec laquelle ces envahisseurs opérèrent, les conséquences lointaines de leurs pillages et de leurs destructions soulignent le caractère superficiel, en Gaule du moins, de la renaissance carolingienne.
 
Charlemagne avait transformé les comtes en réels agents du pouvoir royal et s’était attaché - par l’engagement vassalique - la plupart des riches propriétaires fonciers, tandis qu’il avait imposé à tous ses sujets un serment de fidélité - calqué sur celui de la vassalité - en 802. Mais vassaux et fidèles s’étaient rapidement rendus indépendants et avaient profité des invasions normandes pour s’émanciper et se renforcer. En 843, à Coulaines, près du Mans, l’épiscopat oblige Charles le Chauve à accepter que l’autorité royale soit limitée par le respect de la justice, de la raison et de l’équité. En 877, Charles le Chauve, par le capitulaire de Quierzy octroyé à la demande des grands, sanctionnait l’évolution des bénéfices vers l’hérédité.

Élites ecclésiastiques et masses populaires. 

Les réformes aristocratiques de la renaissance carolingienne, au lieu de se diffuser, contribuent à creuser davantage le fossé culturel entre l’élite ecclésiastique et la masse. La réforme de l’écriture (minuscule caroline, calligraphie d’une minorité) et le retour à une certaine pureté linguistique latine accélèrent la naissance d’un bilinguisme culturel et social. En 813, le concile de Tours décrète que les évêques devront traduire leurs sermons en « langue rustique romane » (ou en allemand) pour que tout le monde puisse les comprendre. C’est en roman que Charles le Chauve fait consigner à Strasbourg en 842 le texte du serment qu’il prête avec ses frères. Le même mouvement d’unité et de partage de la monarchie carolingienne a donc suscité le plus ancien texte « français » connu et, l’année suivante, à Verdun, la délimitation la plus approximative de la future France.
 
Les invasions avaient été en grande partie responsables du coup d’arrêt que subit, du milieu du IX° au milieu du X° siècle, le développement peut-être prématuré de l’époque de Charlemagne ; la Gaule reprit toutefois son expansion au cours du X° siècle.
 
La constitution de grandes principautés territoriales correspond à la nécessité de donner un cadre approprié à l’essor matériel et spirituel. La royauté, celle des Capétiens, dynastie vraiment française, va, lentement, assurer ce rôle d’encadrement.

L’essor capétien (987-1180) et la France chrétienne. 

La participation de la France à l’essor général de la chrétienté aux XI° et XII° siècles se manifeste principalement dans le domaine démographique, à en juger par l’importance de l’émigration française à cette période. Dans trois grandes entreprises, des hommes venus de France tiennent le premier rôle : la conquête de l’Angleterre par les Normands (1066), le peuplement et la reconquista de l’Espagne sur les Musulmans (surtout à partir de 1054), les croisades (à partir de 1099) qui conduisent l’Orient à donner à tous les croisés le nom de Francs. Essor démographique particulièrement sensible dans la France du Nord et du Nord-Est (Île-de-France, Picardie, Flandre), et qui produit des ébranlements de toutes sortes : ébranlements sociaux, avec le gonflement d’une masse de pauvres, l’accroissement d’une mobilité qui arrache aux seigneurs des chartes de franchises rurales et urbaines, l’apparition d’une catégorie de « jeunes » qui, parmi les puînés de la moyenne et petite aristocratie, constituent un groupe de chevaliers errants, promoteurs de l’esprit courtois ; ébranlements spirituels, avec le renouveau du monachisme (Fontevrault, Cîteaux, Prémontrés), l’expansion d’hérésies et la diffusion dans la classe aristocratique de l’idéal courtois mis au point par les troubadours de l’« école de 1150 ».

France : formation territoriale, de 987 à 1180. 

La France à l’époque des premiers Capétiens, « de Hugues Capet à la fin du règne de Louis VII » (987-1180). Il n’est tenu compte que des acquisitions territoriales à l’intérieur des frontières actuelles de la France métropolitaine. Dans l’ensemble, la France, durant ces deux siècles, participe à l’essor de la chrétienté sans y occuper le premier rang. L’Angleterre du XII° siècle dispose d’un pouvoir monarchique plus fort et mieux organisé ; l’Allemagne de Frédéric Barberousse (1152-1190) a à sa tête un souverain paré d’un prestige impérial qui le met très au-dessus du roi capétien ; l’Italie, sans être unifiée politiquement, connaît, grâce à ses grandes villes marchandes (Gênes, Pise, Venise), une prospérité sans rivale en Occident.

Les progrès français sont pourtant décisifs dans tous les domaines.

Les surfaces cultivées augmentent, base d’une économie restée essentiellement rurale et pratiquant surtout des méthodes extensives. Les forêts reculent, telles celles de l’Île-de-France, comme l’Yveline, la Bière, la Laye, la Loge qui, à la suite de défrichements systématiques, sont devenues au XIII° siècle les forêts de Rambouillet, de Fontainebleau, de Saint-Germain-en-Laye, d’Orléans. Les champs et les prés gagnent aussi sur les marais côtiers, comme en Flandre où les polders commencent à être aménagés après l’an mille. Sur ces terres nouvelles, des paysans ou « hôtes » sont attirés soit par l’extension des villages existants, soit par la fondation de nouvelles agglomérations souvent dotées de franchises avantageuses.

Des cultures spécialisées se développent aussi, en particulier celle de la vigne où, à côté des seigneurs laïcs et surtout ecclésiastiques, apparaissent des bourgeois viticulteurs qui, à Paris par exemple, obtiennent en 1190 de Philippe Auguste l’interdiction pour les Parisiens de décharger dans cette ville du vin amené par voie d’eau. La première mention de la corporation parisienne des « marchands de l’eau » (c’est-à-dire exportant et important par voie d’eau) concerne le transport du vin (1121). Le vin français, c’est-à-dire de Île-de-France, apparaît vers 1175 dans une charte d’Henri II Plantagenêt fixant le prix du vin vendu sur le marché de Londres. Le vignoble français, peu soucieux encore de qualité, s’étend aussi loin que possible vers le nord, dans des régions qui en sont aujourd’hui à peu près dépourvues, comme l’Île-de-France (vignobles parisiens, de Laon, de Soissons) ou la Normandie (vignobles de Caen, de Longueville). On a pu dire de Laon au XII° siècle qu’elle était une capitale du vin et, à l’instar de Paris, Rouen est au milieu du XII° siècle un grand marché de ce produit. L’équipement des campagnes se développe aussi : charrue à roue et à versoir, herse et surtout diffusion du moulin à eau et de ses applications industrielles, enfin, des moulins à vent après 1180.
 
L’extraordinaire mouvement de construction d’églises et de châteaux forts, qui emplit toute la période stimule enfin l’exploitation de la pierre et du fer, également accrue pour ce dernier par l’évolution de l’armement (cotte de maille). Il en résulte aussi un développement des moyens de transport et des forges. La croissance de la circulation par terre (pèlerins, marchands, transporteurs de denrées et de matériaux aux marchés, foires et chantiers) amène une résurrection du réseau routier (très différent du réseau rectiligne et dallé des voies romaines), l’établissement de nombreuses taxes féodales sur les marchandises transportées et la construction de ponts, dont certains en pierre (Albi, vers 1035 ; Avignon, 1184).

La circulation monétaire s’amplifie. En Normandie, dès 1050, la monnaie circule, souvent par grosses unités comme en témoignent les opérations financières de l’abbaye de Fécamp. À Cluny, en une génération (entre 1080 et 1120), la communauté abandonna l’économie domaniale pour l’économie monétaire. Cependant, la fragmentation du droit de battre la monnaie accaparé par les seigneurs haut justiciers et le développement des échanges à moyen et grand rayon d’action entraînèrent la multiplication des espèces et, pour beaucoup d’entre elles, leur avilissement. Il en résulta l’habitude prise en France entre 1050 et 1100 de préciser dans les actes l’origine des monnaies et de stipuler dans les règlements la nature des pièces exigées. La nécessité s’imposa d’avoir recours à des changeurs. On les voit solidement installés à Paris, au XII° siècle sur le Pont-au-Change. On les trouve également aux foires de Champagne (Lagny, Bar-sur-Aube, Provins et Troyes), important centre d’échange du textile, mais surtout, depuis le milieu du XII° siècle, principal lieu des opérations financières de la chrétienté, et de l’économie occidentale. Des foires plus modestes, de caractère surtout régional, naquirent un peu partout à la même époque ; dans le Languedoc par exemple, entre 1151 et 1179, à Nîmes, Carcassonne, Le Vigan, Pont-Saint-Esprit, Maguelone, Sommières, Beaucaire.

Il faut enfin noter la renaissance des villes, fort différentes de celles de l’Antiquité et du haut Moyen Âge où l’emportait la fonction administrative ou religieuse. Aux XI° et XII° siècles, ce qui ranime les villes ou en crée de nouvelles, c’est l’activité économique. La division du travail, l’apparition d’artisans et de marchands, groupés en général près d’un portus ou marché, ou dans un bourg, voilà le moteur du renouveau urbain. De nouvelles catégories socio-professionnelles apparaissent. Artisans, marchands, bourgeois, pour libérer leurs activités du carcan féodal et secouer le joug seigneurial, cherchent, souvent par la force, à obtenir des garanties économiques et politiques, des privilèges, des franchises ou libertés. C’est l’aspect juridique du mouvement communal, qui n’est que l’aboutissement d’un processus économique et social. La première charte de libertés est celle qui est accordée par l’évêque aux bourgeois de Huy, en terre d’empire, en 1066. En 1077, à Cambrai, est instituée la plus ancienne commune connue au nord des Alpes. En France, des insurrections communales éclatent à Beauvais en 1099, à Noyon en 1108-1109, à Laon où l’évêque est supplicié en 1115. Le mouvement s’étend à des communes rurales, et certaines « coutumes », ou « chartes de franchises », comme celles que Louis VI accorde à Lorris-en-Gâtinais, servent de modèle. Dans le même temps apparaissent les premiers métiers organisés de marchands et d’artisans dans le Nord, où la guilde de Saint-Omer est mentionnée vers 1080 ; les cordonniers de Rouen forment une corporation dans le premier tiers du XII° siècle, suivis dans le Midi par les corroyeurs de Toulouse (1158), les changeurs de Saint-Gilles (1178), les teinturiers de Montpellier (1181), les bouchers de Toulouse (1184).
 
Enfin, la France participe dans les mêmes proportions à ce printemps de l’art médiéval que fut l’art roman, sans qu’elle y manifeste ni sa prééminence ni un style unique. Dans le domaine littéraire, à côté d’abondantes productions ecclésiastiques et notamment monastiques en latin, s’affirment de nouveaux genres en langue vulgaire, langue d’oïl et langue d’oc : chanson de geste, poésie lyrique, roman, liés surtout aux cours seigneuriales. Dans le cadre urbain se développent des écoles de théologie et d’arts libéraux : Laon, Chartres et surtout Paris.
 
La montée politique des rois capétiens est à la fois un résultat de ces forces profondes, économiques, sociales, culturelles, et un facteur de leur développement. C’est surtout à partir de Louis VI (1108-1137) et de Louis VII (1137-1180) que la royauté, guidée par le conseiller Suger, abbé de Saint-Denis de 1122 à 1151, prend conscience de son rôle, de ses possibilités et de son destin non plus seulement dynastique, mais national ; elle dispose d’un domaine royal situé en Île-de-France, au cœur de la prospérité, et où Paris tend de plus en plus à faire figure de capitale.

Si le XIII° siècle fut le grand siècle de la chrétienté, il fut surtout celui du rayonnement français de l’Unité française et des luttes sociales.  

Ce prestige s’appuie d’abord sur la plus nombreuse population d’Europe qui, au cours du siècle, passe d’environ douze à vingt millions d’habitants, alors que l’Allemagne en a quatorze, l’Italie huit et demi, l’Angleterre quatre. Il repose aussi sur la prospérité économique. Dans le domaine agraire, les progrès sont sans doute dus davantage à une amélioration des techniques (usage plus répandu du cheval de labour, multiplication des labours, progrès de l’assolement triennal) qu’à un accroissement des surfaces cultivées. Au cours du premier tiers du XIV° siècle, les rendements atteints par le blé dans certains domaines du nord-est de la France sont les plus élevés d’Europe : huit à dix pour un à Roquetoire près de Saint-Omer, à Gosnay près de Béthune et sur des terres de Notre-Dame-des-Prés de Douai. Les vignobles s’étendent et produisent des vins qui se font une vive concurrence. Le sel alimente une exportation de plus en plus importante et fait, avec le vin, la fortune des ports atlantiques (Bayonne, Bordeaux, La Rochelle, Bourgneuf). La guède ou pastel donne lieu à une culture commerciale en Picardie. Les foires de Champagne, qui constituent, au profit de la France, le plus grand centre d’échanges de marchandises et d’argent de la chrétienté, sont à leur apogée. Le développement de l’économie monétaire et du commerce extérieur amène la royauté à frapper de grosses monnaies d’argent (« gros tournois » de Saint Louis) et à reprendre la frappe de l’or (écus d’or de Saint Louis, en 1263). Les finances royales, alimentées surtout par les revenus du domaine royal et des taxes extraordinaires, sont assez prospères pour permettre, sous Philippe le Bel surtout, une « diplomatie de l’écu », sous la forme de distribution de « fiefs de bourse ».

L’accroissement de la population ne se manifeste pas seulement par l’augmentation du nombre d’habitants des agglomérations existantes, la densité du réseau d’habitat croît également. À la campagne se développe un peuplement intercalaire, lié aussi au remembrement de parcelles.

Dans le Sud-Ouest se répand un type spécial de « villes neuves », les « bastides », répondant à des nécessités militaires. En outre, le réseau urbain se renforce. Paris, la ville la plus importante de la chrétienté XIV° siècle (seules Milan et Venise doivent alors dépasser 100 000 habitants) ;, compte sans doute 200 000 habitants environ au début du Gand, avec 56 000 habitants, Toulouse et Bruges avec 35 000 habitants, Narbonne avec 30 000 habitants, Arras avec 20 000 habitants sont de « grandes villes ». Mais, surtout, de petites et moyennes villes résultent de l’accession de bourgades à des fonctions urbaines. À l’égard des villes, l’attitude du pouvoir royal est complexe. Saint Louis, dans ses Enseignements à son fils, lui recommandait de protéger les cités dont les contributions militaires et financières lui étaient précieuses pour lutter contre la puissance des seigneurs et contre les étrangers. La royauté, de Louis VII à Philippe V, invoqua le droit d’intervention dans toutes les villes de communes. Cela lui permettait de rétablir les finances fréquemment dilapidées par les bourgeois fortunés et d’intervenir dans la lutte des classes urbaines, le plus souvent cette fois pour soutenir les riches contre les pauvres (à Beauvais en 1233 et 1283, à Périgueux en 1309). De façon générale, la royauté mit les villes en tutelle.
 
Les conflits entre artisans et patriciat urbain (grands marchands pour la plupart) furent âpres, et la masse des pauvres fournissait aux uns ou aux autres une armée de manœuvres en cas d’émeute. Ce fut surtout la Flandre industrialisée (draperie) qui fut le théâtre de ces troubles urbains (Valenciennes, 1225 ; Gand, 1274 ; Bruges, Ypres, Douai, 1280), mais d’autres villes connurent d’importants mouvements de révolte ou de grève. Le monde paysan est également traversé d’au moins deux grandes révoltes : celle, pacifique, dite de la « croisade des enfants » en 1212, et celle des pastoureaux (1251) qui finit en jacquerie. Les révoltes locales de paysans, souvent dirigées contre l’Église et les dîmes qu’elle levait en plus des droits seigneuriaux, furent nombreuses, et le brigandage fut une forme endémique de rébellion d’une partie des manants.

Pourtant, le XIII° siècle a été un siècle de mobilité sociale et de relative paix entre les classes. La noblesse demeure, en certaines régions au moins (Forez), ouverte. La bourgeoisie se développe et renforce son pouvoir : le franciscain italien Fra Salimbene de Parme s’étonne au milieu du siècle de la voir maîtresse des villes, dont les nobles se détournent pour rester dans leurs châteaux. Elle accède même à la culture, où elle imite souvent les modèles aristocratiques (« Puy » d’Arras). Quant aux paysans, après avoir sous Louis VII et surtout sous Philippe Auguste obtenu, à l’instar des bourgeois, des chartes de commune pour leurs villages, ils forcent leurs seigneurs à octroyer des chartes collectives d’affranchissement et des diminutions de redevances (abonnements de taille et de cens fixés dans une monnaie qui se dévalue). À la fin du siècle, il n’y a presque plus de serfs. Une classe de riches paysans s’est constituée, qui apparaît dans la littérature, et que nous voyons dans le Roman de Renart.
 
Cet ensemble de progrès démographiques, économiques, sociaux, a été favorisé par la royauté, qui en retire en contrepartie une puissance et un prestige accrus.

Le roi et l’unité du royaume

Trois personnalités dominent la scène dynastique : Philippe Auguste (1180-1223), Louis IX (Saint Louis, 1226-1270), Philippe IV le Bel (1285-1314). Philippe Auguste enlève aux Anglais la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine, le nord du Poitou et la Saintonge, et triomphe de la coalition dirigée par l’empereur à Bouvines (1214) ; de plus, en généralisant, sinon en créant, les baillis, il assure la diffusion dans toute la France de l’autorité monarchique. Pendant le règne de Saint Louis s’accomplit la réunion progressive du Languedoc au domaine royal, conséquence de la participation de la royauté à la dernière phase de la croisade contre les Albigeois. Deux croisades ultérieures désastreuses, en Égypte puis à Tunis où il meurt, lui valent, dans une chrétienté qui renonce non sans remords à la croisade, un prestige hors de pair ; sa réputation d’arbitre international, sa dévotion et sa mort, sanctionnées par sa canonisation en 1297 grâce à l’habile diplomatie de son petit-fils Philippe le Bel auprès du Saint-Siège, font du roi de France le premier de la chrétienté sur le plan spirituel comme sur le plan matériel. Moins connu, moins heureux, peu aimé de ses contemporains comme de la postérité, Philippe le Bel n’en a pas moins, avec les conseillers de premier plan qui l’entourent, un grand règne au cours duquel il triomphe du pape et l’humilie.

France : formation territoriale, de 1180 à 1328. 

Alors que, de 1250 à 1273, la couronne impériale sombre dans le grand interrègne, que la monarchie anglaise se débat dans les d, demeure livrée aux luttes intestines et extérieures, que la monarchie subit des revers graves en Pologne, en Bohême, en Hongrie, que les rois scandinaves émergent à peine de l’anarchie et que les souverains hispaniques, malgré d’éclatantes victoires sur les Musulmans, doivent se contenter d’assimiler leurs conquêtes sans parvenir à l’unité politique de la péninsule, la monarchie française ne cesse de s’affermir en fait comme en droit. En droit canon, le roi ne peut plus, depuis 1243, être excommunié que par le pape. En droit féodal, il échappe, depuis Saint Louis, à toute possibilité légitime d’attaque par un vassal. En droit civil ou coutumier enfin, les juristes lui reconnaissent le droit de légiférer pour tout le royaume. Les féodaux lui sont soumis, les bourgeois lui sont attachés par les consultations des trois états qui s’instaurent sous Philippe le Bel. Le clergé, de Philippe Auguste à Philippe le Bel qui obtient son appui dans sa lutte contre le pape, s’engage dans la voie nationale, sinon gallicane.
 
Du point de vue culturel, le rayonnement français est éclatant surtout dans quatre domaines : l’art gothique, la musique, la langue, l’enseignement, comme en témoigne le prestige de l’université de Paris. Dès le XIII° siècle pourtant, des signes annoncent, sinon la fin, du moins l’essoufflement de la prospérité française. Les défrichements s’arrêtent, les mauvaises terres mises en culture et de trop faible rendement sont abandonnées. L’écroulement, en 1284, des voûtes du chœur de la cathédrale de Beauvais, élevées à quarante-huit mètres, marque aussi les limites de la technologie d’alors. Au début du XIV° siècle, les Génois et les Vénitiens, dont les galères sont parvenues jusqu’à Londres et à Bruges, abandonnent les routes terrestres, ce qui entraîne le déclin des foires de Champagne. Les difficultés et les crises du règne de Philippe le Bel illustrent le malaise de la chrétienté, particulièrement sensible en France dont l’économie reste, dans le cadre européen et international, fragile. Les « mutations » de monnaies (dévaluations et réévaluations) et le mécontentement de diverses catégories sociales qui en découle marquent la fin du « bon temps monseigneur Saint Louis ». Le 11 juillet 1302, les milices des artisans flamands infligent à la chevalerie française, près de Courtrai, à la bataille des Éperons d’or, un désastre qui est plus qu’un avertissement.

  
L’expansion démographique se ralentit, l’exploitation du sol régresse, les chantiers de construction s’arrêtent, parfois pour toujours. La cathédrale de Narbonne, commencée en 1286, restera inachevée. L’expansion de l’économie monétaire, si elle n’a pas créé la crise, l’a empirée. La masse monétaire ne peut s’accroître par suite de l’épuisement des anciennes mines (particulièrement sensible en France, avec l’argent du Massif central et du Poitou) et de la crise monétaire orientale. Les seigneurs, devenus par l’évolution de la rente féodale non plus des exploitants directs mais des rentiers du sol voient leurs revenus diminuer avec l’avilissement de la monnaie et des dévaluations : ils tentent d’y remédier par une réaction féodale puis par le recours à la guerre, pillages et rançons étant source de profits. Victimes aussi de l’évolution monétaire, les finances royales, que la monarchie ne parvient pas à alimenter par un impôt régulier, connaissent des difficultés qui paralysent la royauté. La crise seigneuriale aggrave une crise du commerce de luxe, surtout sensible dans le domaine de la draperie. Les grands centres traditionnels régressent, au profit des petits centres de la « nouvelle draperie », qui fabriquent des produits de qualité inférieure mais moins chers.
 
Entre la mort de Philippe le Bel et le milieu du XIV° siècle, une série de troubles politiques, sociaux et psychologiques montrent l’ampleur des ébranlements du début du siècle. En 1314-1315, une succession de révoltes nobiliaires et provinciales, les « ligues féodales », tentent d’arracher à Louis le Hutin des privilèges qui auraient pu ruiner l’œuvre des Capétiens et de leurs conseillers. Aucun de ces désordres n’aurait, dans un contexte normal, entraîné de conséquences graves. Démographie, prix et salaires, malgré une tendance à la baisse, restaient stables dans l’ensemble pendant la première moitié du XIV° siècle ; les seigneurs imposaient un cens en monnaie de compte fixe à leurs tenanciers ; les centres industriels et commerciaux menacés s’adaptaient, soit en se livrant à des activités de remplacement (le change à Lille, la tapisserie et le commerce du vin à Arras), soit en adoptant les nouvelles modes (sayetteries de Bruges, productions à bon marché d’Arras, Tournai, Valenciennes, Douai).
 
Mais trois séries d’événements devaient changer en crise catastrophique le fléchissement de la démographie, de l’économie, des esprits.

La première, c’est le retour des famines. Elles n’avaient pas complètement cessé durant le XIII° siècle ; mais, localisées dans le temps et l’espace, elles n’avaient pas été sans remède. Dès 1315-1317, à la suite d’intempéries et de mauvaises récoltes, la hausse des prix provoque une forte mortalité chez les pauvres. Plus ou moins générales et graves, les famines vont persister tout au long des deux derniers siècles du Moyen Âge (et plus tard encore) et peser sur la démographie.

En 1348, la peste entame son troisième cycle pandémique, après ceux de l’Antiquité et du haut Moyen Âge (542-767). Elle reviendra périodiquement à peu près partout, même si, après 1348, elle ne frappe pas en même temps toutes les régions. Mais la chronologie en est encore mal connue. À Paris et dans l’Île-de-France, elle fait encore de terribles ravages en 1363, en 1418. Dans la seconde moitié du XV° siècle, Châlons-sur-Marne connaît des épidémies, très probablement de peste, en 1455-1457, 1466-1467, 1479, 1483, 1494-1497. La guerre s’y ajoute, endémique elle aussi, quoiqu’elle n’ait pas duré les « cent ans » dont la tradition lui a donné le nom, puisqu’elle s’est étalée de 1338 à 1453. Le bilan en est lourd. Elle aggrave, par les pertes chez les combattants et les massacres de populations civiles, la chute démographique. Elle cause des destructions nombreuses et profondes. Elle entraîne ou favorise la révolte des campagnes (jacquerie de 1358 ; tuchins d’Auvergne et du Languedoc, 1382-1383) et des villes. Elle livre une grande partie du pays aux luttes intestines et à l’anarchie. Enfin, si la guerre a suscité la violence, elle a aussi contribué à faire avorter les efforts de réforme qui, derrière cette violence, cherchaient à assurer le progrès du pays. Le meurtre d’Étienne Marcel et l’incompréhension du régent Charles (le futur Charles V) et de ses conseillers en 1358, l’aveuglement des seigneurs armagnacs qui abolirent l’« ordonnance cabochienne » en 1413 firent échouer les tentatives pour instaurer en France une monarchie moderne, une monarchie constitutionnelle tempérée.

Aspects positifs et redressement.  

Pourtant la France sortit raffermie des épreuves. Le dépeuplement entraîna une mobilité sociale plus grande et des brassages de population. La noblesse, décimée sur les champs de bataille, se renouvela ; les paysans et les artisans qui survécurent profitèrent, dans une certaine mesure, de la hausse des salaires et des vides creusés dans la main-d’œuvre rurale pour améliorer leur niveau de vie. La bourgeoisie put utiliser ses compétences et son argent à renforcer ses positions à la Cour et dans les villes et pénétrer dans les campagnes. Quant à la monarchie, elle prit prétexte des besoins militaires pour consolider l’armature étatique par l’établissement d’impôts et d’armées régulièrement levés.
 
Le sentiment national se cristallisa enfin au cours de la lutte contre les Anglais, surtout au bénéfice de la royauté, comme le montre l’épisode de Jeanne d’Arc, parfois aussi en faveur d’hommes du peuple (le personnage du Grand Ferré selon le chroniqueur Jean de Venette) ou d’hommes de guerre (rançon de Du Guesclin). Au cours du XV° siècle, surtout dans sa seconde moitié, et selon une chronologie variant suivant les régions, s’opéra le redressement. Entre 1440 et 1475 environ, les terroirs riches furent restaurés. Après 1475, la remontée démographique entraîna une nouvelle phase de défrichement, mais seules les très mauvaises terres exploitées au XIII° siècle furent regagnées.
 
Les industries rurales ont progressé, la toile par exemple dans l’Ouest (Normandie, Bretagne, Poitou) ; les cultures industrielles se sont développées, tel le pastel du Languedoc ; l’industrie minière présente des formes précapitalistes (entreprise de Jacques Cœur dans le Massif central) ; la monarchie favorise certaines activités économiques (soierie à Tours, foires de Lyon, sous Louis XI), mais ne parvient pas à décider la noblesse, sensible à la mentalité et à la coutume juridique de la dérogeance, à se mettre à la « marchandise ». Les hésitations et les difficultés du règne de Louis XI montrent aussi que, sur le plan politique, les incertitudes demeurent. En tout cas, l’échec, provoqué par les régents Anne et Pierre de Beaujeu, des états généraux de Tours en 1484 où la maturité politique de certains délégués se manifesta vainement, détourna la monarchie pour longtemps, et peut-être pour toujours, des réformes institutionnelles profondes qu’un Commynes recommandait dans le chapitre XIX de ses Mémoires. En revanche, la France s’est agrandie avec l’acquisition du Dauphiné (1349), les dépouilles des États des ducs de Bourgogne (1477), l’héritage du roi René (notamment la Provence, 1481), le rattachement de la Bretagne à la France, rendu possible par le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne (1491).
 
La prospérité et la puissance retrouvées, les rois de France allaient, à partir de 1494, les utiliser et les compromettre dans une chimère, les guerres d’Italie, dont le seul avantage fut d’aider la France à rattraper son retard culturel et artistique en la faisant participer tardivement au mouvement de la Renaissance.

Les premiers Capétiens et la féodalité (987-1180)  

Élaboration de la dynastie.

Cette dynastie royale a régné en France de 987 à 1792. On appelait autrefois ces souverains les rois de la « troisième race », venus après les Mérovingiens et les Carolingiens. Les Capétiens de ligne directe régnèrent jusqu’en 1328. Des branches collatérales leur succédèrent. Les Capétiens-Valois de 1328 à 1498 ; les Valois-Orléans de 1498 à 1515 ; les Valois-Angoulême de 1515 à 1589 ; les Bourbons de 1589 à 1830, les Orléans Bourbons de 1830 à nos jours.

Le surnom de Capet fait sa première apparition vers 1030 dans la chronique d’Adémar de Chabanne, il s’applique alors au père d’Hugues Capet, le duc Hugues 1er. Il ne qualifie Hugues Capet qu’au début du XII° siècle et le terme « capétien » apparaît pour la première fois chez le chroniqueur anglais Raoul de Diceto (mort en 1202). Les révolutionnaires le donnèrent par dérision à Louis XVI détrôné (le « citoyen Capet ») et à sa famille. Le surnom vient du mot cappa, « chape », et désigne le porteur d’un petit manteau. Peut-être fait-il allusion à la chape abbatiale, Hugues et son père étant abbés laïques de nombreuses abbayes. Au XII° siècle, la chape étant devenue un chaperon ou chapeau, Hugues Capet fut considéré comme « l’homme au chapeau » et la légende, appuyée sur cette fausse étymologie, naquit, selon laquelle il n’avait pas pu ou voulu recevoir la couronne.

On ne citera ici que les Capétiens directs (987-1328) et les Capétiens-Valois (1328-1498) et on laissera également de côté les branches capétiennes qui ont été à la tête de principautés et seigneuries en France (par exemple en Bourgogne) et celles qui ont occupé des trônes étrangers (à Constantinople, à Naples, en Navarre, en Hongrie aux XIII°-XIV° siècles).

Lorsque, à la mort du Carolingien Louis V, Hugues Capet, duc des Francs, fut élu roi de France (on disait alors « roi des Francs ») à Senlis par une assemblée de grands, laïques et ecclésiastiques. Il fut le préféré à un concurrent carolingien, Charles de Basse-Lorraine, oncle du roi défunt, puis sacré à Noyon le 1er juin ou le 3 juillet 987, la longévité et la puissance de sa postérité n’étaient pas prévisibles.

Certes, sa famille avait joué un grand rôle politique depuis son arrière-grand-père Robert le Fort, d’origine inconnue, qui détint sous Charles le Chauve de grands pouvoirs, entre Seine et Loire, sur la Neustrie en voie de s’appeler France, et plus tard Île-de-France. Son grand-oncle Eudes, fils de Robert, avait été déjà élu roi après la mort de Charles le Gros, en 888, et avait régné dix ans (888-898) et son propre père Hugues 1er le Grand, duc de France de 923 à 956, avait été le tuteur de Louis IV d’Outremer (936-954) et le véritable maître du royaume. Mais le nouveau roi et ses successeurs allaient accomplir une tâche énorme. Assurer la continuité dynastique, affermir le pouvoir royal face aux grands seigneurs dont beaucoup étaient aussi puissants qu’eux (le comte de Périgord à qui Hugues Capet et son fils Robert demandent : « Qui t’a fait comte ? » réplique : « Qui vous a faits rois ? »), donner une base économique et administrative à la royauté, faire progresser le pouvoir monarchique et la puissance nationale dans le Midi et les défendre contre l’Empire à l’est et contre l’Angleterre dans l’ouest même du royaume, acquérir un prestige national et international, devenir des rois « très chrétiens ».
 
L’essentiel de ce programme, qui ne fut sans doute pas conçu clairement ni systématiquement par les souverains et leur entourage, fut réalisé en deux siècles, lente évolution ponctuée de succès et d’échecs sur laquelle les documents parvenus jusqu’à nous nous renseignent mal. La continuité dynastique fut, due d’abord à la chance qui assura à tous les Capétiens des héritiers mâles (jusqu’en 1314), mais aussi à une politique persévérante qui choisit la primogéniture (la reine Constance, troisième femme de Robert le Pieux, chercha pourtant à imposer le cadet Robert contre l’aîné Henri) et imposa la succession dynastique. En effet, l’élection du roi par les grands subsista jusqu’en 1179, mais chaque souverain fit, de son vivant, élire et couronner son fils aîné : Robert le Pieux dès 988, en 1017 Hugues (mort en 1025), puis Henri 1er en 1027, Philippe 1er en 1059, Louis VI à une date indéterminée, Philippe (mort en 1130) en 1129, puis Louis VII en 1131 et Philippe II Auguste en 1179.

Le domaine royal.  

La base territoriale et économique de la puissance des premiers Capétiens, c’est le domaine royal. Au sens strict, le domaine royal est composé d’un ensemble de biens matériels (châteaux, terres, moulins), de droits et de redevances, de vassaux directs et de rapports privilégiés avec certains évêchés, monastères et églises ; mais, comme ces ressources sont surtout concentrées dans certaines régions où le roi exerce un pouvoir direct, il est concrètement, sinon juridiquement, permis d’évaluer le domaine en termes territoriaux. Le domaine, essentiellement composé en 987 des biens patrimoniaux des Robertiens, ancêtres d’Hugues Capet, comprenait, autour du grand axe Paris-Orléans, de la Seine à la Loire, voies économiques de premier ordre, des terres fertiles qui connurent un défrichement énergiquement mené et une forte poussée démographique. Les principales acquisitions de la période (il y eut aussi des pertes : mouvance du Vendômois, comté de Dreux) furent Sens, Bourges, le Vexin français, le Gâtinais, la mouvance du Forez. Mais, outre les défrichements et l’équipement rural, les rois créèrent des « villeneuves » et favorisèrent la puissance économique des villes de leur royaume - foires et marchés, notamment à Paris. Louis VI crée sur la rive droite le marché neuf des Champeaux, noyau du quartier des Halles. Sur ces domaines, les Capétiens installent au XI° siècle des agents domaniaux, les prévôts, chargés de percevoir droits et redevances.

Face aux grands féodaux, le roi sut user non seulement de ses droits de seigneur sur ses vassaux directs, mais il se refusa à prêter l’hommage pour les fiefs qui faisaient de lui un vassal (par exemple, vassalité de l’abbaye de Saint-Denis pour le Vexin) et, au cours du XIIe siècle, chercha à imposer en théorie et en pratique la suzeraineté royale à tous les seigneurs du royaume. Dans ce domaine, les Capétiens - notamment Louis VI le Gros - réduisirent les châtelains brigands (Hugues de Puiset, Bouchard de Montmorency, Thomas de Marle), occupèrent ou détruisirent leurs donjons (Montlhéry, 1104 ; Le Puiset, 1112 ; Coucy, 1130), et assurèrent la tranquillité et la prospérité des églises, des paysans et des marchands. Les premiers Capétiens favorisèrent aussi en général l’essor urbain et le mouvement communal, qu’il s’agisse de communes rurales (coutumes de Lorris octroyées par Louis VI) ou de véritables villes (Louis VII aurait tenté de faire reconnaître l’appartenance de toutes les villes communales du royaume au domaine royal).

Si Robert le Pieux alla tenir une cour à Toulouse, les liens du Midi avec les Capétiens se distendirent pourtant encore dans la seconde moitié du XI° siècle. Louis VII ne se contenta pas d’intervenir en Auvergne et de séjourner en Languedoc. En épousant, en 1137, Aliénor, fille et héritière de Guillaume X d’Aquitaine, il parut étendre le domaine royal et la puissance capétienne vers le sud d’une façon décisive ; mais, en 1152, il divorça et Aliénor se remaria avec Henri Plantagenêt. Pis encore, Henri Plantagenêt devint en 1154 roi d’Angleterre et la menace qui pesait sur la monarchie capétienne depuis qu’en 1066 le duc de Normandie était devenu roi d’Angleterre et que le Capétien avait ainsi en Normandie un vassal, roi aussi et plus puissant que lui, devint plus précise et plus grave. L’empire Plantagenêt, outre l’Angleterre, comprenait en France la Normandie, l’Anjou, l’Aquitaine, presque tout l’Ouest, en dehors de la Bretagne, pratiquement indépendante. À l’est, face à l’empereur, les Capétiens avaient remporté un succès de prestige en 1124. L’empereur Henri V menaçant de détruire Reims, Louis VI appela à l’ost royal, en tant que suzerain, des contingents de tous les seigneurs ecclésiastiques et laïques, n’essuya aucun refus et Henri V, intimidé, n’insista pas. Cet épisode fut, dès l’époque, considéré comme une manifestation d’unité nationale autour du Roi capétien, et de l’institution Monarchique.

Un caractère sacré.  

C’est surtout dans le domaine religieux que les Capétiens connurent de grands succès de prestige. Déjà Hugues Capet avait dû beaucoup à l’Église : à l’évêque Adalbéron de Reims son intervention décisive à Compiègne, aux abbayes royales un soutien efficace. Les abbayes de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), puis de Saint-Denis jouèrent un rôle décisif dans l’établissement d’une historiographie capétienne - où une généalogie imaginaire rattachait d’ailleurs Hugues Capet à Charlemagne, source de tout prestige monarchique - et d’une mystique monarchique. En même temps, l’idée d’une division de la société en trois catégories : clercs, chevaliers, travailleurs, faisait du roi capétien le guide nécessaire de cette « troïka » (poème au roi Robert le Pieux de l’évêque Adalbéron de Laon). Des clercs furent les conseillers efficaces des rois qui, en retour, comblaient de dons et de privilèges églises et abbayes. Le plus célèbre de ces « ministres » fut Suger, abbé de Saint-Denis, conseiller de Louis VI et de Louis VII, régent pendant la II° croisade (mort en 1151). Louis VII dut un grand prestige à sa participation, avec l’empereur, à cette II° croisade (1147-1149) et à son pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle (1154).

Les rois capétiens acquirent, sur deux plans en particulier, une auréole sacrée. Malgré certains épisodes de leur vie privée, plusieurs d’entre eux, aidés par les écrivains ecclésiastiques, firent figure de dévots, sinon de saints : à Robert le Pieux, le moine Helgaud de Fleury consacre une véritable hagiographie ; Suger décrit la mort de Louis VI comme celle d’un saint ; Aliénor reproche à Louis VII de vivre comme un moine. Et surtout, le roi capétien prend un caractère sacré à cause du sacre et de son pouvoir miraculeux. Lors de la cérémonie qui se déroule à Reims au cours du XI° siècle, le Capétien est oint du chrême qui tend à l’assimiler à un évêque et lui confère une auréole d’autant plus grande que, selon la légende, le chrême aurait été apporté à saint Remi par une colombe pour le baptême de Clovis. Enfin, dès Robert le Pieux, le roi avait la réputation de guérir certains malades en les touchant et, sous Philippe 1er, la croyance s’instaura qu’il guérissait par simple toucher les écrouelles ou scrofules (adénite tuberculeuse).

Les grands Capétiens et l’unité territoriale (1180-1314)  

 De Philippe II Auguste (1180-1223) à Philippe IV le Bel (1285-1314), cinq souverains d’envergure, dont trois ont un règne d’une longueur et d’une importance exceptionnelles (Philippe Auguste, Louis IX et Philippe le Bel), règnent sur un pays qui devient le plus prospère, le plus puissant et le plus prestigieux de la chrétienté. Les Capétiens recouvrent la plus grande partie des domaines passés sous domination anglaise, étendent l’influence de la monarchie aux régions touchées par le commerce maritime, en Méditerranée, dans l’Atlantique et la Manche, en mer du Nord. Ils rattachent solidement au royaume et au domaine royal le midi de la France et renforcent la « centralisation » monarchique. Mais, dès la fin du règne de Saint Louis (1226-1270), apparaissent des difficultés liées aux transformations de l’économie, en particulier au développement du secteur monétaire et à la crise des revenus seigneuriaux ainsi qu’aux luttes sociales dans les villes.

L’essor économique. 

 Au début du XIV° siècle, le roi de France est réputé le plus puissant de la chrétienté parce que la population de son royaume est la plus nombreuse (vingt millions environ contre quatorze à l’Allemagne, quatre à l’Angleterre). Le développement des échanges extérieurs et intérieurs a entraîné, à peu près au même moment qu’à Gênes, Florence et Venise et avant les autres États européens, la reprise de la frappe de l’or (écu de Saint Louis, 1263) et l’émission de gros d’argent. Les défrichements ont continué en beaucoup de régions et les rendements se sont élevés, notamment sur certains domaines bien gérés aux terres fertiles, en Artois notamment. Deux produits ont pris au XIII° siècle une grande importance dans les exportations françaises : le vin et le sel. Les revenus du roi de France lui permettent de mener une politique d’achat de fidélités, surtout de part et d’autre des frontières du royaume, dans le Nord-Est et l’Est, en bordure de l’Empire, en distribuant des « fiefs de bourse ». Paris devient, grâce à la présence habituelle du roi capétien et de ses services, une capitale prospère et forte (Halles et murailles de Philippe Auguste, réglementation des corporations sous Saint Louis.

Paris était peuplée de 200 000 habitants au début du XIV° siècle, elle était de loin la plus populeuse des ville s Chrétienne, elle rayonnait par son Université (statuts de 1215 et de 1231 on dit que l’Italie a le pape, l’Allemagne l’empereur, la France l’Université), son art (Notre-Dame de Paris, Sainte-Chapelle, ateliers de miniatures et d’ivoires). Louis IX fournit à la chrétienté le modèle vivant du roi chrétien, et sa canonisation en 1297 rehausse le prestige de la dynastie capétienne et du royaume de France.

Le roi, « empereur en son royaume. »  

Dès 1190, la chancellerie royale emploie parfois à la place de rex Francorum, « roi des Francs », le titre de rex Francie, « roi de France », attestant l’unification du royaume. L’expression devient usuelle en 1204 et le terme de royaume de France, apparaît en 1205. Le terme de couronne, de plus en plus usité, reflète la croyance en une idée et une réalité monarchique transcendant la personne du roi. Celui-ci devient « empereur en son royaume », ce que le pape Innocent III reconnaît de facto dans la lettre Per venerabilem (1202). À la fin de la période, une violente querelle entre Philippe IV le Bel et le pape Boniface VIII se termina par l’affirmation de l’entière souveraineté du Capétien au temporel : il récusait aussi bien l’ingérence du pape au nom des « deux glaives » que celle de l’empereur. À cette époque, les conseillers du roi, formés dans les facultés de droit (à Orléans, Toulouse ou Montpellier, car Paris n’avait pas de faculté de droit civil) et nommés pour cette raison les « légistes », mirent au point la théorie du roi non seulement « empereur en son royaume », mais aussi supérieur aux lois, rex solutus legibus.

L’extension du domaine royal.  

Cependant, les grands Capétiens avaient soutenu contre les rois d’Angleterre des luttes où ils remportèrent des succès décisifs qui accrurent considérablement le domaine royal malgré l’amputation répétée de certains grands fiefs donnés en apanage à des frères ou à des fils de roi. Entre 1203 et 1205, le roi d’Angleterre Jean sans Terre ayant été condamné par la cour de France à la perte de ses domaines français pour félonie (1202), Philippe Auguste conquit la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine, le nord du Poitou et de la Saintonge. En 1214, la victoire remportée à Bouvines par Philippe Auguste sur l’empereur et le comte de Flandre alliés à l’Angleterre fit du Capétien le plus puissant seigneur de son royaume et d’Europe. En 1224, Louis VIII soumit l’ensemble du Poitou et de la Saintonge et prit La Rochelle, grand port du vin, au roi d’Angleterre qui ne conservait que la Guyenne avec Bordeaux. Saint Louis, après avoir repoussé une attaque d’Henri III, fit renoncer le roi d’Angleterre à ses droits sur les territoires perdus et lui fit prêter hommage pour la Guyenne et divers domaines dans le Sud-Ouest (traité de Paris, 1258).

Les Capétiens mirent aussi la main, outre diverses acquisitions secondaires, sur le comté de Mâcon, sur la Champagne et la Brie (dont l’annexion définitive au domaine royal ne se fit qu’en 1361), et Philippe le Bel fit entrer dans la mouvance française une partie du Barrois, la châtellenie de Tournai et Lyon. Surtout, les Capétiens firent au XIII° siècle des progrès décisifs dans le Midi à la faveur de la croisade contre les Albigeois. L’intervention de Louis VIII puis de Saint Louis, sous la régence de Blanche de Castille, valut au Capétien, au traité de Paris (1229), le Bas-Languedoc (futures sénéchaussées de Beaucaire-Nîmes et de Carcassonne-Béziers) et l’expectative du reste des domaines du comte de Toulouse (Toulousain, Albigeois, Rouergue, Quercy et Agenais) pour son frère, Alphonse de Poitiers, et sa femme, Jeanne de Toulouse.

L’influence capétienne, forte à travers Alphonse à partir de 1249, ce transforma en possession à la mort d’Alphonse et de Jeanne en 1270. Inaugurée par Simon de Montfort au début du siècle, la pénétration française (par les coutumes du Nord, le droit romain et les lents progrès de la langue d’oïl) se développa avec les fonctionnaires capétiens. La solution des problèmes territoriaux dans le Midi fut complétée par le traité de 1258 avec le roi d’Aragon (renoncement du Capétien au Roussillon et à la Catalogne, de l’Aragonais au Languedoc), l’entrée de Montpellier dans la mouvance française (1293) et l’acquisition du comté de Bigorre en 1293. Mais la Navarre ne fut que provisoirement réunie à la Couronne (1314-1316).
 
Ainsi les Capétiens s’installaient solidement sur les façades maritimes où renaissait le commerce international, en Méditerranée où était fondée Aigues-Mortes, dans l’Atlantique d’où les « rôles d’Oléron » définissant à la fin du XIIe siècle le droit maritime pour les bateaux transporteurs de sel se diffusèrent en Flandre, en Angleterre et dans la Baltique, dans la Manche où la conquête de la Normandie fut complétée par l’acquisition du port de Honfleur (1281), dans la mer du Nord enfin où les « affaires de Flandre » prirent une importance capitale sous Philippe le Bel qui y connut des fortunes diverses.

La « centralisation » monarchique.  

Une fois leur domaine dilaté et leur royaume affermi, les grands Capétiens consolidèrent leur pouvoir grâce au développement d’une administration centralisée. Dans le domaine apparaissent sous Philippe Auguste des fonctionnaires royaux, représentants du roi et de ses prérogatives, les baillis, qui se stabilisèrent au cours du XIII° siècle dans des circonscriptions territoriales ou bailliages (dans certaines provinces, ces officiers et leur ressort gardèrent, dans leurs fonctions nouvelles, le vieux terme de sénéchal et de sénéchaussée). Des « enquêteurs royaux » allèrent, à partir de Saint Louis, contrôler l’action des fonctionnaires royaux, réparer les torts éventuels des monarques et rétablir les droits que baillis et sénéchaux avaient pu laisser usurper ou bafouer. La domesticité du roi se développa et constitua un « hôtel » qu’une série d’ordonnances organisèrent à partir de 1261. Sur le plan financier, Philippe le Bel retira en 1295 son Trésor du Temple et le confia à une Chambre ou Cour des comptes. Sous Saint Louis, l’appel à la justice royale personnelle (image du roi rendant la justice sous un chêne à Vincennes) ou institutionnelle se développa au point que la Cour du roi fut débordée. Aussi une juridiction spéciale, le Parlement, s’instaura peu à peu ; elle était pratiquement constituée à la fin du règne de Philippe le Bel. Mais en 1307, le règlement qui l’organisa reçut encore le nom d’« ordonnance des parlements » au pluriel.

Vers 1280, le bailli Philippe de Beaumanoir, rédacteur et commentateur des Coutumes de Beauvaisis, déclare que le roi, « ministre de Dieu pour le bien » et « souverain par-dessus tous » peut faire « tous établissements pour le commun profit ». Mais il doit les faire à une triple condition : 1. « par grand conseil » après consultation de son entourage et des grands ; 2. « pour le profit commun » ; 3. « conformément aux lois divines et humaines ». Ainsi s’établissait une nouvelle image du roi et du pouvoir royal, alliant la tradition féodale, les nouvelles théories des canonistes et des légistes, l’idéal religieux transformé qui, sous l’influence notamment des ordres mendiants (Dominicains et Franciscains) auxquels Saint Louis était très favorable, insistait sur la pratique des vertus et des œuvres plus que sur le respect des rites. En même temps, la royauté devenait aussi nationale par la langue. En 1274, les Grandes Chroniques de France, à la gloire de la dynastie capétienne, rédigées en latin à Saint-Denis, furent traduites en français par le moine Primat. Enfin Philippe le Bel innova dans les rapports de la monarchie avec la nation en convoquant des assemblées de barons, prélats et représentants des villes pour en recevoir des avis en 1302, 1303, 1308 et, limitées semble-t-il à des délégués de certaines villes, en 1309 et 1314. Mais ces assemblées issues de la tradition féodale du « conseil » n’avaient aucun droit à contrôler la royauté, elles n’avaient rien de « parlementaire » au sens moderne du terme. Elles étaient appelées simplement à donner des avis ou même à accepter des demandes royales et à entériner des décisions du monarque. Il reste que cet embryon de représentation nationale, des historiens y ont vu les premiers « états généraux » était né à l’occasion de difficultés rencontrées par la monarchie : en 1302 et 1303 à propos du conflit avec la papauté, en 1308 au sujet de l’affaire des Templiers et des problèmes monétaires, en 1314 sur la question des monnaies et la levée d’un subside pour la guerre.

Difficultés économiques et monétaires. 

Dès la fin du XIII° siècle, l’écroulement des voûtes de la nef de la cathédrale de Beauvais élevées à 64 mètres fut le symbole d’une limite technique atteinte. L’essor économique de la France capétienne s’était essoufflé. Les défrichements s’étaient ici et là arrêtés et les essarts avaient même parfois reculé. La moyenne et petite noblesse avait éprouvé des difficultés croissantes qui avaient frappé châtelains puis simples chevaliers, parfois, comme en Mâconnais, dès la première moitié du XIII° siècle. Ceux-ci, de plus en plus endettés, accensaient des parties de plus en plus étendues de la « réserve » domaniale pour lesquelles ils recevaient des cens en argent qui lui-même se dépréciait, et s’appauvrissaient sans cesse. Les tenures paysannes de leur côté se fractionnaient et se rétrécissaient continuellement. Le fossé, dans les villes, s’élargissait entre riches et pauvres. Grèves et conflits du travail éclatèrent, surtout à Douai dès 1245, à Paris en 1270, 1277 et 1279, puis à partir de 1280 à Ypres, Bruges, Douai, Tournai, Provins, Rouen, Caen, Orléans, Reims, Béziers, Toulouse. Les difficultés de l’économie se manifestèrent aussi dans le domaine monétaire : l’insuffisance des signes monétaires, les intrigues des marchands italiens qui étaient les principaux conseillers du roi en la matière, le désir de la monarchie de se procurer des ressources en manipulant les monnaies conduisirent à des « mutations » monétaires qui furent en général l’équivalent de nos dévaluations.

Une réévaluation en 1306 provoqua une émeute des ouvriers et artisans parisiens qui fut durement réprimée : Philippe le Bel fit pendre les meneurs et supprima les corporations. En 1314, la monarchie était devenue très impopulaire et le royaume était au bord de la révolte.

La mise en place d’un État moderne (1314-1498)  

Plus que du changement de branche dynastique en 1328, c’est de la mort de Philippe le Bel que datent aussi bien les signes manifestes de crise de la monarchie que les efforts d’adaptation du gouvernement royal à la gestion d’un État moderne. Alimenter régulièrement les finances par la levée d’impôts permanents, organiser le gouvernement et l’administration (notamment, en matière de justice, par la consolidation du Parlement), défendre le royaume grâce à une armée régulière, associer l’élite sociale du pays à l’action de la Couronne, surtout en période de difficultés, tel fut le programme de plus en plus conscient et systématique des rois capétiens et de leurs conseillers. Mais ils se heurtèrent à une triple série de difficultés. La crise économique du XIV° siècle et les conséquences de la Grande Peste affaiblirent le potentiel matériel et démographique du royaume. Les luttes sociales (réaction seigneuriale, jacquerie, émeutes urbaines) entravèrent l’établissement de l’absolutisme royal. La guerre réveillée avec l’Angleterre prit la forme d’un duel engageant l’existence de la dynastie et l’indépendance de la couronne de France. Ce n’est que dans la seconde moitié du XV° siècle que la dynastie put surmonter ces épreuves : liquider à son profit la guerre de Cent Ans, vaincre les dernières résistances intérieures, favoriser la reprise économique et démographique et même, en se lançant dans l’aventure des guerres d’Italie, pénétrer du même coup dans le monde de la Renaissance.

L’action de la monarchie.  

Le premier problème qui se pose de façon urgente aux Capétiens après 1314, c’est celui de trouver de l’argent pour subvenir à un train royal de plus en plus fastueux, pour rémunérer fonctionnaires et soldats, de plus en plus nombreux. Entre 1332 et 1344, les recettes royales augmentent de 158 000 livres et les dépenses de 440 000 livres. Pour faire face à cet accroissement, pour financer la guerre, les Capétiens du bas Moyen Âge cherchent à remplacer l’impôt féodal extraordinaire par un impôt permanent. C’est ce que Philippe V cherche à obtenir dès 1321 d’une assemblée de barons, prélats et représentants des villes. Ces efforts se heurtèrent à la résistance opiniâtre des trois « ordres » de la société et de leurs représentants aux assemblées. De nombreux essais échouèrent entre 1315 et 1356, par exemple celui de la gabelle sur le sel, instituée en 1341, abolie à la demande des états de Paris (pour la langue d’oïl) et de Toulouse (pour la langue d’oc) en 1346. Cependant, la Chambre des comptes était organisée par l’ordonnance de Vivier-en-Brie (1320). La guerre de Cent Ans fournit à la royauté l’occasion décisive d’établir l’impôt. Ce fut fait entre 1356 et 1370 : impôts « directs » (le fouage et la taille) et « indirects » (les aides, parmi lesquelles la gabelle sur le sel reprise en 1355-1356, définitive à partir de 1383).

Ce processus ne s’accomplit cependant pas sans difficultés ni sans abandons, même de la part de la monarchie. Charles V abolit sur son lit de mort (16 sept. 1380) tous les fouages, qui ne furent rétablis qu’en 1388. En 1417, Jean sans Peur supprima également les aides dans les pays de langue d’oïl, à l’exception de ses domaines ; Charles VII les rétablit en 1436. La levée de ces impôts entraîna la création de nouveaux fonctionnaires et de nouvelles institutions : les « élus » chargés de lever les aides, les greniers à sel pour la gabelle (89 entre 1355 et 1422, 139 sous Charles VII), les « généraux » chargés d’organiser les aides et de surveiller les élus (4 à la fin du règne de Charles VII, à Tours, Montpellier, Paris et Rouen), la Chambre ou Cour des aides organisée à la fin du XIV° siècle. Le Parlement, d’où les clercs furent exclus en 1319, fut définitivement organisé par l’ordonnance du 11 mars 1345 avec ses trois Chambres : Grand-Chambre ou Chambre des plaids, Chambre des enquêtes et Chambre des requêtes. Parallèlement à la justice, les rois organisent la police de Paris, confiée au prévôt qui siégeait au Châtelet, prison et cour de justice criminelle qui, au cours du XV° siècle, étendit largement son action hors de Paris.
 
 Le Parlement, ainsi que les justices du Châtelet et des bailliages et sénéchaussées, engendra toute une société nouvelle de gens de loi dépendant de la monarchie : parlementaires (de plus en plus laïques et roturiers, mais constituant bientôt de puissantes familles), procureurs (se formant en confrérie de Saint-Nicolas et Sainte-Catherine en 1342), avocats (organisés en corporation en 1340-1345), greffiers (confrérie en 1351), notaires (confrérie en 1351), huissiers, sergents, clercs de la basoche. Dans le domaine militaire, l’engagement de plus en plus important de combattants soudoyés amènera l’apparition, vers la fin du règne de Philippe VI, de véritables entrepreneurs militaires se faisant appeler capitaines (semblables aux condottieri italiens qui offraient aux princes les services de leur « route » ou « compagnie »). Bientôt apparut le danger de certaines de ces bandes, les Grandes Compagnies. Charles V tenta d’organiser les « routiers » par des ordonnances de 1373 et 1374, mais celles-ci restèrent lettre morte. Il fallut attendre 1445 pour que des progrès décisifs soient réalisés dans ce domaine.

Aux XIV° et XV° siècles, les rois de France multiplièrent la convocation d’assemblées, sur le modèle de celles qu’avait réunies Philippe le Bel. Mais, plus que l’aide qu’ils en attendaient, ces assemblées leur causèrent des difficultés, soit en repoussant leurs demandes, soit en cherchant à contrôler l’administration royale. Il est vrai que les souverains et une partie de leur entourage n’étaient pas disposés à accepter une sorte de monarchie constitutionnelle et que, s’ils s’éloignèrent de formes monarchiques proprement féodales, ce fut pour affirmer leur supériorité à partir de la théorie des droits régaliens d’une part, du caractère sacré de la Couronne de l’autre. En matière régalienne, les souverains affirmèrent et firent respecter leur monopole de frappe de la monnaie, de contrôle des poids et mesures, de levée de l’impôt. Dans le domaine du sentiment, ils développèrent un faste et un rituel monarchique destinés à impressionner (Cour, cérémonies publiques : baptêmes, mariages, funérailles, entrées solennelles dans les villes) ; ils tendirent à faire de la famille royale tout entière une sorte de famille « sacrée », celle des « princes du sang ».

Charles V donna une impulsion décisive à cette évolution en favorisant d’une part les écrits de conseillers traitant de la monarchie sacrée (l’auteur anonyme du Songe du verger ; Jean Golein, avec sa traduction en 1372 du Rational des divins offices de Guillaume Durand où il inséra un Traité du sacre), d’autre part en faisant traduire (les principaux traducteurs sont ses conseillers Nicolas Oresme et Raoul de Presles) des œuvres de l’Antiquité païenne et chrétienne (saint Augustin et surtout Aristote) où puiser une théorie et une pratique de la monarchie « rationnelle » et « de droit divin ». C’est alors que se charge d’un sens spécial l’expression de roi « très chrétien » dont l’exclusivité est réclamée pour le roi de France. Il faut replacer dans ce climat l’importance exceptionnelle du sacre de Charles VII à Reims pour le succès de la cause de Jeanne d’Arc et du roi de Bourges. Enfin, le sentiment monarchique fut renforcé par la création de l’ordre chevaleresque de l’Étoile par Jean le Bon en 1351.

Les obstacles

Mais l’action monarchique se heurta d’abord à la crise économique et à la mortalité effroyable de la Grande Peste. Une famine générale consécutive à des intempéries reparut en 1315-1317. Les revenus seigneuriaux s’amenuisèrent. Le commerce de luxe traditionnel (étoffes de prix) recula devant la production et l’exportation de produits de prix et qualité moindres. La Peste noire, à partir de 1348, fit périr un tiers de la population du royaume. Les souverains en mal d’argent aggravèrent ces difficultés par de nouvelles dévaluations monétaires. De 1336 à 1355, les mutations reprirent dans de grandes proportions, surtout pendant la période 1337-1343 ; mais ces mesures, défavorables pour les « rentiers », c’est-à-dire les seigneurs, aidaient débiteurs et locataires. Inversement, la stabilisation de la monnaie, sous Charles V, à partir de 1360, consacra les privilèges des possédants et le mécontentement des salariés s’accrut d’autant plus que, dès 1350, le roi Jean le Bon avait freiné par ordonnance royale la hausse des salaires consécutive aux ravages de la Peste noire. Les mutations, sous la pression des besoins militaires, reprirent à la fin du règne de Charles VI et au début de celui de Charles VII.
 
Les mécontentements divers et contradictoires amenèrent des réactions qui se tournèrent souvent contre la monarchie et ses prétentions fiscales et administratives. En 1315 éclata le soulèvement qui couvait sous Philippe le Bel et qui prit souvent un aspect régional derrière lequel se camouflaient les intérêts des privilégiés seigneuriaux, mais également toutes sortes de revendications. Louis X (1314-1316) dut concéder des chartes à presque toutes les provinces. Cependant, ces concessions étaient disparates, souvent de pure forme, et elles avaient été arrachées en ordre dispersé, sans que la masse se fût émue. Si elles retardèrent les progrès de l’autorité monarchique, elles ne l’empêchèrent pas. En 1355, des états généraux consentirent à Jean le Bon la levée d’un impôt, mais lui imposèrent un strict contrôle de son emploi.

Réunis à nouveau à Paris en octobre 1356 (il s’agit toujours des états de langue d’oïl, ceux de langue d’oc, assemblés à Toulouse, se montrant beaucoup plus dociles), après le désastre de Poitiers, ils voulurent sous la conduite de l’évêque de Laon, Robert Lecoq, et d’un riche drapier parisien, Étienne Marcel, prévôt des marchands, imposer au régent Charles de Normandie un véritable régime de monarchie « constitutionnelle » : une commission de réforme de quatre-vingts membres, des représentants en province pour contrôler les fonctionnaires royaux, un conseil de vingt-huit délégués (quatre prélats, douze chevaliers et douze bourgeois), « lesquels conseillers auraient la puissance de tout faire et ordonner dans le royaume comme le roi ». Pendant deux ans, les états et plus particulièrement le conseil, dominé par les partisans d’Étienne Marcel, gouverna pratiquement la France du Nord.

Nobles et prélats se rapprochèrent peu à peu du régent qui louvoyait. Les états de février 1358 limitèrent encore le pouvoir royal ; une émeute populaire se déchaîna, massacra les conseillers du régent en sa présence et Charles dut admettre au conseil Étienne Marcel et ses partisans. Mais, fin avril, il s’enfuit de Paris et organisa la reprise du pouvoir, tandis qu’Étienne Marcel, paraissant malgré lui compromis avec le bas peuple, les paysans révoltés, les Jacques, et même avec le roi de Navarre, Charles le Mauvais, qui intriguait avec les Anglais, perdait l’appui de la bourgeoisie parisienne. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, Étienne Marcel était assassiné. La révolution parisienne était finie et la France avait perdu sa meilleure occasion d’instaurer une monarchie constitutionnelle. Le régent, bientôt roi, reprit habilement celles des mesures de 1356-1358 qui pouvaient servir à la monarchie ; mais il s’agissait de réformes octroyées et, si le pays pouvait conseiller, il lui était interdit de contrôler.

Au début du règne de Charles VI, une série d’émeutes urbaines, dont la plus spectaculaire fut celle des Maillotins à Paris (1382), révéla le malaise social qui se manifestait contre les agents du roi. Une tentative plus profonde eut lieu en 1413. Des représentants de l’Université et de la bourgeoisie présentèrent aux princes en février 1413 un programme de réformes très proches de celles prônées un demi-siècle plus tôt par Étienne Marcel. Les princes tergiversant, une violente émeute populaire dirigée par la corporation des bouchers, riches comme les grands bourgeois mais méprisés par eux et rejetés vers le peuple, imposa à la Cour une ordonnance de réforme, l’« ordonnance cabochienne », du nom du chef des bouchers, Caboche, qui instaurait un contrôle efficace de l’administration royale et qui a été définie comme « le plus beau programme de réformes qu’ait connu un État au Moyen Âge ». Elle fut abolie dès septembre 1413 par la Cour royale qui dirigea une féroce répression dans Paris. Cette attitude traditionnelle de la monarchie à l’égard du peuple parisien jeta la capitale dans les bras du duc de Bourgogne et même dans une certaine « collaboration » avec les Anglais. C’est de ceux-ci que vint le plus mortel péril pour la monarchie capétienne aux XIV° et XV° siècles. En 1316, le problème de la succession royale se pose pour la première fois depuis 987. Louis X, à sa mort, le 5 juin 1316, ne laissait qu’une fille de quatre ans, mais la reine était enceinte. Le fils qui naquit le 15 novembre mourut quatre jours après.

 La couronne fut donnée par une assemblée de grands au frère de Louis X, Philippe, à qui avait été confiée la régence. En 1322, même situation à la mort de Philippe V : une fille et la reine enceinte. Même résultat ; le nouveau-né étant une fille, le troisième fils de Philippe le Bel prit la couronne. Même situation encore à la mort de Charles IV en 1328, mais il n’y avait plus de fils de Philippe le Bel et le régent à désigner avait toutes les chances, si le nouveau-né était une fille ou ne survivait pas, d’être le prochain roi. L’assemblée de grands et de notables, qui avait à choisir entre le roi d’Angleterre, Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère, Philippe, comte de Valois, petit-fils de Philippe III par son père, et Philippe, comte d’Évreux, petit-fils également de Philippe III et mari de la fille de Louis X le Hutin, n’hésita guère. Les décisions de 1316 et de 1322 avaient déjà écarté les femmes du trône et, par conséquent, de la transmission du droit de succession (la loi dite salique ne fut invoquée par des juristes qu’à l’époque moderne) ; ce qui semble avoir été déterminant, c’est que l’action du sacre était une sorte d’ordination et que l’Église n’ordonnait pas des femmes. En ce qui concernait Édouard III, sa jeunesse et surtout le fait qu’il était étranger contribua à sa disqualification. Philippe de Valois devint Philippe VI.

Tout sembla alors réglé. Édouard III prêta hommage à Philippe VI pour la Guyenne en 1329. Mais, lorsque le conflit pour la possession de la Guyenne entraîna en 1337 une rupture qui était le commencement de la guerre de Cent Ans, Édouard revendiqua publiquement, le 7 octobre 1337 à Westminster, la couronne de France. Pourtant, si les désastres de la guerre de Cent Ans mutilèrent pratiquement la France d’un tiers environ de son territoire au traité de Brétigny (1360), il n’y eut pas de véritable menace dynastique anglaise, même quand, après Poitiers (1356), Jean le Bon fut prisonnier d’Édouard III à Londres. En revanche, après Azincourt (1415), le traité de Troyes (1420) faisait du roi d’Angleterre Henri V le successeur de Charles VI et, à sa mort, les deux couronnes devaient rester unies à jamais sous lui et ses successeurs. Mais le dauphin Charles n’accepta pas son déshéritement. Ses partisans (Jean de Terre-Rouge dans le Traité de la succession à la Couronne et les Droits du Dauphin) invoquèrent la nullité juridique des clauses dynastiques du traité de Troyes, une succession au trône ne pouvant être assimilée à une succession privée comme l’avait déjà dit le Songe du verger. La résistance du « roi de Bourges », les succès de Jeanne d’Arc, le sacre de Reims (1429), les victoires des armées de Charles VII sur celles d’Henri VI, « roi d’Angleterre et de France », rendirent définitivement la couronne et le royaume à la dynastie.

Les succès et leurs causes.  Au milieu de terribles épreuves, la lutte contre l’étranger a apporté à la monarchie un soutien inappréciable, celui du sentiment national. La remontée démographique et économique qui s’amorçait permit alors à Charles VII et à son fils et successeur Louis XI (1461-1483) d’accélérer le retour aux progrès monarchiques. L’unité territoriale de la France et l’agrandissement du domaine royal s’accomplirent d’abord par la récupération de toutes les possessions anglaises, y compris la Guyenne, perdue depuis le milieu du XII° siècle, et excepté Calais. Cette récupération fut effective en 1453. Ces apports au domaine furent complétés par les annexions du XIV° siècle (le Dauphiné et Montpellier sous Philippe VI) et les acquisitions de Louis XI : la Cerdagne et le Roussillon conquis en 1463, rendus par Charles VIII en 1482, le duché de Bourgogne et la Picardie, après la mort de Charles le Téméraire (1477), l’Anjou, le Barrois et la Provence par héritage de Charles du Maine (1481). Charles VIII épousait enfin en 1491 Anne, héritière du duché de Bretagne. La monarchie française avait repris l’Ouest et débordé, à l’est et surtout au sud-est, jusqu’aux Alpes et à la Méditerranée.
 
 L’autorité monarchique fut restaurée et renforcée. Charles VII créa enfin une armée permanente par une série d’ordonnances de 1445 à 1448 qui réorganisèrent le service des nobles, réglementèrent le service des communes, créèrent des unités de cavaliers (compagnies d’ordonnances) et de fantassins (francs-archers et arbalétriers). Louis XI recruta surtout son infanterie parmi des mercenaires étrangers : les Suisses.
 
 Depuis longtemps, sous Philippe le Bel en tout cas et davantage encore à l’époque du Grand Schisme (1378-1417), une partie du haut clergé français avait pris ses distances vis-à-vis de la papauté. La Pragmatique Sanction de Bourges (1438) sembla sanctionner ce gallicanisme en faisant désigner les évêques et abbés par élection et en limitant considérablement les droits du Saint-Siège en matière de bénéfice, d’appel et de taxes. Mais, plus que l’existence d’une Église nationale, ce qui intéressait le roi, c’était la nomination des évêques, et Louis XI pensa qu’il était plus commode de s’entendre à ce sujet avec le pape. Malgré les vives protestations du Parlement, il abolit la Pragmatique Sanction dès 1461 ; mais un concordat entre la royauté et la papauté ne fut signé qu’en 1516.

Les souverains surent enfin utiliser les états généraux au profit de leur politique. Charles VII obtint d’eux les subsides nécessaires pour achever la guerre de Cent Ans. Louis XI ne les réunit qu’une fois, en 1468, pour se faire relever de la promesse de constituer la Normandie en apanage pour son frère Charles. Au début du règne de Charles VIII, les régents convoquèrent les états généraux en 1484. Pour la première fois nationaux (toutes les provinces étaient représentées, pays d’oc comme pays d’oïl), illustrés par l’éloquence et le sérieux des délégués du tiers état, ils cherchèrent de nouveau à imposer leur contrôle à la monarchie. Mais l’égoïsme de la noblesse et du clergé, l’hostilité sournoise de la Cour en firent une manifestation qui n’eut d’autre lendemain que la crainte qu’elle laissa au pouvoir monarchique et aux privilégiés.
 
Charles VIII meurt sans héritier en 1498, à la fin du Moyen Âge. Il laisse la couronne à une autre branche capétienne, celle des Valois-Orléans représentée par son cousin Louis d’Orléans. La dynastie capétienne a alors solidement affermi son pouvoir en France, mais en laissant une assez large autonomie aux parlements provinciaux qui combinent loyalisme monarchique et particularisme. Les distances, la difficulté de maîtriser l’espace demeurent, la principale limitation au pouvoir royal. Si l’on ne croit plus que la valeur individuelle des rois (la plupart d’entre eux n’ont été ni des guerriers valeureux, ni des politiques intelligents, mais des hommes faibles et parfois malades) ait bâti la monarchie et fait la France, les causes qui ont assuré le triomphe de l’idée monarchique restent mal élucidées. La tradition jacobine leur a conservé le mérite de l’unité nationale (territoriale, centralisatrice, sentimentale).
 
 Les rapports de la Couronne avec les féodaux, l’Église, la bourgeoisie montante, le peuple étaient ambigus et demeurent obscurs. S’il faut accorder à l’entourage royal qui a socialement et intellectuellement changé, des grands officiers du XI° siècle aux juges, aux légistes, aux conseillers « bourgeois » une grande importance dans l’œuvre capétienne, il n’est pas sûr qu’ils aient eu d’une politique systématique une conception beaucoup plus claire que celle des souverains (attitudes à l’égard des apanages, des monnaies, de l’Église). Si les Capétiens ont joué et bénéficié du sentiment national, ils n’ont pas eu, et ils l’ont montré face aux assemblées et aux états généraux, la volonté d’associer vraiment une représentation nationale à leur pouvoir. S’ils ont eu le sens de la supériorité de la Couronne sur leur personne, ils n’ont pas eu celui d’une responsabilité envers la nation, mais envers Dieu, se réservant jalousement à partir du XIV° siècle l’expression : « Par la grâce de Dieu ».

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