Russie

Les leçons d’une crise.

Dimanche 13 juin 2010, par Jacques Sapir // Le Monde

L’hostilité des médias français à l’égard du gouvernement russe les conduit à nous maintenir dans l’ignorance des réalités économiques et politiques de la Russie. Le cliché sur la rente pétrolière et les diatribes (inopérantes) contre Vladimir Poutine tiennent lieu d’information. Puissance européenne amie et alliée de la France, la Russie est digne d’une analyse sérieuse assortie d’une critique fondée des choix effectués par divers centres de décision.

Nous remercions Jacques Sapir, directeur d’études à 1’EHESS, d’avoir accepté de nous présenter cette mise au point.

Quelle est la nature de la crise que la Russie a connue ?

Jacques Sapir : Il est clair que la Russie sort d’une crise courte et violente, dont les causes sont complexes. La crise a été courte. Le pays a renoué avec la croissance dès décembre 2009. La crise a cependant été d’une rare violence : L’indicateur de la production industrielle est tombé pendant deux mois de plus de 20 %, le PIB a baissé de 16 % pendant un ou deux mois et la baisse sera de 8 à 9 % pour l’année 2009. Il est important de souligner que le revenu réel des ménages est resté globalement stable pendant cette période.

Mais il y a eu de brusques à-coups car, dans certains cas, les salariés ont supporté des retards de paiement en février et en mai 2009 et le gouvernement a été obligé d’intervenir auprès des entreprises pour que les salaires soient payés. Cependant, on a vu la consommation de biens durables s’effondrer de 10 % environ, avec des pics à moins 15 %, puisque leur revenu est resté stable, cette baisse de consommation s’explique par le fait que les Russes ont massivement accru leur épargne - mais pas seulement.

Quelles sont les causes de cette crise ?

Jacques Sapir : Tout le monde a dit : « c’est à cause des prix du pétrole ». Il aurait mieux valu dire que c’était aussi à cause des prix du gaz, de l’acier, de l’aluminium, etc.. Il est vrai que le cours de toutes les matières premières s’est effondré à partir de septembre-octobre 2008. Mais cet effondrement a été de très courte durée : dès l’été 2009 les prix des matières premières ont en gros retrouvé leur niveau de fin 2007. Le simple impact des matières premières pourrait expliquer une chute de trois à six mois de la production mais certainement pas la nature et la violence de la crise russe. D’autant plus, qu’en termes d’emplois, l’impact de cette crise des cours des matières premières a été très variable.

La production qui a le plus baissé, c’est le gaz : moins 15 %. Cela s’explique par la baisse de la consommation de gaz, due à la crise dans les pays d’Europe occidentale mais aussi à un hiver 20082009 assez doux. Mais l’industrie gazière emploie très peu de monde, le pétrole a certes beaucoup baissé en prix (de plus de 140 USD le baril à près de 37 USD) mais les volumes de production ont un peu augmenté (1,5 %). Ici il n’y a pas eu d’impact sur l’emploi. Pour l’acier et l’aluminium, il y a eu à la fois baisse des prix et forte contraction des volumes : au plus fort de la crise la demande d’acier a chuté de 20 % et 1i demande d’aluminium de 25 28 % - mais la production d’acier a repris au mois d’octobre dernier. La crise des matières premières a indéniablement joué, mais elle n’explique pas la totalité de la crise russe.

Quel a été l’effet en Russie de la crise de liquidités internationales ?

Jacques Sapir : C’est là un facteur important. Avant la crise, la situation était la suivante : à cause de la politique de la Banque Centrale russe les entreprises et les banques russes cherchaient à jouer sur les deux tableaux, elles empruntaient en dollars parce que les taux d’intérêt en dollars étaient sensiblement inférieurs aux taux en roubles ; par ailleurs, le rouble se réévaluait par rapport au dollar. D’où une double incitation à s’endetter en dollars auprès de non-résidents. La crise des liquidités internationale a empêché les entreprises et les banques de re-financer la pars à court terme de leurs dettes, ce qui a obligé le gouvernement russe à mettre sur pied un plan très ambitieux d’aide aux banques et aux entreprises. Somme toute cette crise des liquidités n’a pas été mal gérée même si elle n’a pas été anticipée et si, par des déclarations malencontreuses, le ministre des Finances, Alexis Kudrin l’a en un sens aggravé.

La politique menée par la Banque centrale russe a contribué à aggraver la crise...

Alors, d’où vient le problème ?

Jacques Sapir : Il est venu essentiellement de la Banque Centrale de Russie. Celle-ci a réagi à l’inverse des autres grandes centrales, elle a augmenté son taux d’intervention de 11 à 13 % alors que quasiment toutes les autres Banques Centrales baissaient massivement leurs taux. Elle est restée à ce taux très élevé jusqu’au mois de mai ; elle a ensuite, baissé son taux jusqu’à 8,75 % mais le mal est fait, les taux à un an, consentis aux ménages et aux entreprises, ont brutalement augmenté jusqu’en mai. Ce qui nous amène à la troisième cause de la crise russe : la contraction du crédit. Cette contraction a été le fait des banques commerciales, qui ont d’elles-mêmes rationné le crédit, et de la Banque centrale qui a incité les banques commerciales à réduire leurs crédits. Globalement, la masse monétaire a baissé d’environ 10 % en termes nominaux alors que cette masse augmentait de 30 à 40 % depuis cinq ans.

Quelles ont été les conséquences de la réduction de la masse monétaire ?

Jacques Sapir : Les effets de cette contraction du crédit ont été dévastateurs pour certaines productions, et beaucoup moins importants pour d’autres. L’ensemble des produits chimiques et le secteur bois papier cellulose, par exemple, ont maintenu leurs positions. Dans le même temps, la production d’automobiles a baissé de 58%, la production de camions de 65 % et dans tous les matériaux de construction les baisses ont été de 30 à 40 %. Ces baisses sont pour une grande part l’effet de la contraction du crédit sur la consommation interne. En fait, la politique de la Banque Centrale a équivalu à un coup de frein géant sur la consommation interne.

Le gouvernement russe n’a-t-il pas vu les effets néfastes de la politique de la Banque centrale ?

Jacques Sapir : Le Premier ministre était conscient du problème. À partir de juillet dernier, Vladimir Poutine a fixé des objectifs de crédits aux banques, mais ils n’ont pas été respectés. Il y a en fait un conflit feutré mais assez violent entre les ministres du bloc économique (l’Industrie n’y est pas, mais on y trouve les Finances et le Développement Économique) et les ministres qui sont plus proches de Poutine. Dans la crise, ce gouvernement a fonctionné au mieux de manière non coordonnée, au pire et selon les décisions, on a assisté à des décisions qui ont été prises manière autonome par certains ministères.

La crise a-t-elle atténué la position de la Russie auprès de ses voisins ?

Jacques Sapir : Paradoxalement, non ! Le choc de la crise a été beaucoup plus important chez ses voisins. Les pays baltes sont sous la coupe du FMI qui impose une politique déflationniste qui va entraîner des catastrophes. L’Ukraine a connu une contraction dramatique de sa production accompagnée d’une Grosse poussée d’inflation (— 30%) et le FMI a suspendu son aide - ce qui met le pays dans une situation très difficile pour les paiements à court terme. Les États d’Asie centrale, ont eux aussi connu de graves difficultés, notamment sous l’effet de la crise russe car les travailleurs immigrés sont rentrés chez eux ou ont envoyé moins d’argent. La Bulgarie et la Roumanie ont été fragilisées par la crise et elles ne maintiennent leur activité que grâce aux entreprises russes ou liées à la Russie.

La Russie va-t- elle devenir une place financière internationale ?

Jacques Sapir : C’est dans la logique des choses, mais la Russie a payé d’un prix exorbitant l’appréciation du rouble. Bien entendu, le gouvernement a cherché à limiter les effets de la hausse de sa monnaie en soutenant l’industrie. Aujourd’hui, l’État finance largement les entreprises et au total le poids de l’État représente au moins 40 % de la formation brute de capital fixe en Russie. Nous sommes loin de cette industrie massivement privatisée qu’on nous présente ! C’est d’ailleurs une nécessité : on ne peut pas lutter autrement contre la pression à la désindustrialisation impliquée par un taux de change surévalué. Mais cette pression du taux de change explique aussi la réaction aberrante de la Banque Centrale. Au moment où la crise de liquidités débute aux États-Unis, fin septembre, le rouble commence à s’effondrer car les opérateurs financiers cherchent désespérément des capitaux. Comme le marché international des capitaux est en train de s’assécher, pour un grand nombre d’entre eux il n’y a pas d’autres solutions que de vendre massivement leurs avoirs à court ou moyen terme en Russie. On assiste donc à une sortie massive des capitaux, dont il faut souligner qu’elle ne traduit nullement une méfiance particulière des opérateurs pour la Russie mais uniquement un problème de liquidité aigu. C’est cette sortie massive des capitaux qui provoque la chute brutale du rouble et qui met les banques russes et les entreprises, largement et lourdement endettées en dollars, dans une situation très difficile ; La réaction la plus logique aurait été d’instituer un contrôle des capitaux. Si la Banque centrale avait institué ce contrôle des capitaux à court terme, elle aurait considérablement limité les dégâts...

Pourquoi la Banque centrale n’a-t-elle pas choisi cette solution ?

Jacques Sapir : Elle a considéré qu’elle n’aurait aucune crédibilité par rapport au projet financier du gouvernement si elle faisait ce choix. Donc, elle a choisi la hausse des taux d’intérêt pensant ainsi stopper un mouvement de spéculation. Cependant, ce mouvement était en fait mineur et la cause essentielle des sorties de capitaux en octobre et novembre 2009 a bien été la crise de liquidité, que subissaient les acteurs financiers occidentaux. Ainsi, cette politique ne permettait pas de s’opposer aux sorties de capitaux. Un autre facteur a été l’inquiétude des acteurs internationaux quant à la solvabilité de la Russie. Cette inquiétude était injustifiée, mais les marchés ont mis un certain temps à s’en apercevoir. Une partie de ces mouvements se sont arrêtés quand les plans d’aide à la solvabilité, mis en place par les pays occidentaux ont fait leurs effets. La confiance dans la solvabilité de la Russie est revenue lorsque les prix du pétrole ont remonté. Ainsi, la Russie a bien été victime indirectement des prix du pétrole et directement de sa politique financière mais pas pour des raisons matérielles : seulement pour des raisons politiques et psychologiques. Cet échec a provoqué un vaste débat, qui n’est pas terminé.

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