Les inégalités dont sont victimes les femmes, face à la domination des hommes.

Mardi 2 décembre 2008 // La France

Depuis les années 1970, en France, l’égalité entre hommes et femmes est reconnue par tous, du moins sur le plan des principes. C’est une avancée considérable par rapport à une époque encore proche durant laquelle la tradition, comme le droit, s’accordait au contraire sur l’infériorité, considérée comme naturelle, des femmes. À l’aube du XXIe siècle, au terme de trois décennies de bouleversements très importants, la situation des femmes dans la société française reste cependant contradictoire et apparaît ouverte sur des possibles multiples et opposés.

Les acquis sont importants, mais demeurent limités et fragiles. À l’école, au travail, au sein du couple ou de la famille ou encore dans l’espace public, les femmes occupent une position qui reste encore, le plus souvent, subalterne. Cette infériorité sociale des femmes peut se vérifier à différents niveaux, même si, pour l’essentiel depuis les années 1960, les rapports entre hommes et femmes se sont assez largement modifiés. Cette transformation des rapports sociaux de sexe dans le sens d’une plus grande égalité entre hommes et femmes est en effet bien loin d’être achevée. L’examen détaillé de l’évolution récente permet précisément de nuancer l’ampleur de ces transformations.

En premier lieu, on peut observer des transformations au sein des rapports inégalitaires traditionnels entre hommes et femmes, au niveau des pratiques et des structures qui les engendrent et les maintiennent. Ces transformations ont souvent réduit sensiblement les écarts entre hommes et femmes et ont donc permis à ces dernières d’effectuer des pas sur la voie de leur émancipation comme sujets à la fois personnel et collectif. Je pense en particulier à l’accès des femmes aux études et à une activité professionnelle salariée.

En deuxième lieu, et c’est un fait massif malgré les apparences, ces rapports inégalitaires, quelquefois simplement déplacés ou transformés, perdurent. Si le phénomène a été largement souligné pour ce qui est de la vie publique, et plus particulièrement de la vie politique, il est tout aussi marqué dans l’espace domestique. Enfin, de nouvelles formes d’inégalités sont apparues, nées de la collision entre les inégalités traditionnelles maintenues et les transformations a priori positives survenues au sein des rapports entre hommes et femmes, autant d’effets pervers de ces transformations par ailleurs libératrices.

Les facteurs de réduction des inégalités entre hommes et femme.

Certaines inégalités traditionnelles entre hommes et femmes ont été réduites et la situation relative des femmes dans la société française contemporaine s’est incontestablement améliorée. Cette évolution positive s’est produite, pour l’essentiel, sous l’action conjointe de trois facteurs : le développement de la scolarisation des filles, l’entrée massive des femmes dans le monde du travail et la maîtrise de la fécondité. Dans les dernières décennies du XXe siècle, les filles ont rattrapé puis dépassé les garçons sur le plan scolaire : Durée moyenne des études, niveau moyen de diplômes, taux de redoublement ou de retard scolaire, taux de réussite aux examens, niveau moyen aux épreuves de contrôle des acquis scolaires, etc. Cela se vérifie au niveau de l’enseignement primaire et secondaire, de même que dans les deux premiers cycles du supérieur. Il faut attendre le troisième cycle du supérieur (et encore, dans certaines filières seulement) pour observer le maintien de la traditionnelle supériorité masculine.

Ces transformations des années 1960-1990 avaient été précédées par un lent rattrapage des filles dans la période précédente. Dans les années 1950, les filles rattrapent d’abord leur retard dans les catégories supérieures et moyennes, plus tard le phénomène s’étend aux autres catégories. Au milieu des années 1960, la suppression de l’examen d’entrée en classe de sixième a permis d’ouvrir plus largement l’enseignement secondaire aux enfants des milieux populaires. Dès lors, les écarts entre sexes se creusent, mais cette fois au détriment des garçons. Ces écarts sont d’autant plus importants que l’on descend les degrés de l’échelle sociale. C’est parmi les enfants des catégories favorisées, qui très majoritairement poursuivent leurs études, que l’écart entre sexes est le plus réduit.

« Accès en terminale des cohortes entrées en sixième en 1973 et 1980. Sexe : G = garçons ; F = filles. Catégories socioprofessionnelles favorisées = industriels, gros commerçants, cadres supérieurs,... Le résultat de la progression de la scolarisation féminine est spectaculaire : En 1993, 37% des femmes de nationalité française âgées de vingt-cinq à trente-neuf ans étaient titulaires du baccalauréat ou d’un diplôme supérieur, contre seulement 30% des hommes ; dans la génération précédente, celle des cinquante à cinquante-neuf ans, les hommes dépassaient encore les femmes (21% contre 19%). Globalement, toutes filières et tous niveaux confondus, en 1994, 48% des filles âgées de seize à vingt-cinq ans étaient scolarisées, contre 43% des garçons.

Quelles que soient les classes d’âge retenues, les filles sont aujourd’hui plus scolarisées que les garçons, mais l’écart tend à se réduire avec l’avancée en âge et la prolongation des études. Quel que soit l’âge d’entrée en sixième, les filles passent plus souvent en classe de seconde, puis en terminale, que les garçons. De plus, leur taux de réussite est supérieur, aussi bien pour les baccalauréats généraux que pour les baccalauréats technologiques. Les écarts entre les sexes sont cependant moins importants en haut de l’échelle sociale.

Les sociologues et les spécialistes des sciences de l’éducation ont tenté de donner des explications cohérentes à cette progression de la scolarisation féminine depuis le début des années 1960. Les explications centrées sur la mobilisation des principales intéressées et de leurs familles, notamment des mères, semblent les plus convaincantes. Elles ne nient pas la réalité de la domination qui pèse sur les femmes, mais elles soulignent qu’elle n’est pas une fatalité et qu’elle peut être combattue. Par exemple, Jean-Pierre Terrail met l’accent sur l’investissement plus actif dans l’appropriation du savoir qui permet aux jeunes filles, et en particulier à celles d’origine populaire, d’échapper aux déterminants ordinaires de l’échec scolaire. Il insiste sur le rôle joué dans cette dynamique émancipatrice par la mobilisation familiale, en premier lieu celle des mères, apportant à la fois un encouragement quotidien et une caution symbolique à la réussite scolaire des filles.

Plus encore que le rapport des mères à l’emploi, c’est leur rapport à l’école et au savoir qui jouerait un rôle déterminant dans leur implication dans la scolarité de leurs enfants. Les relations mère-fille particulièrement étroites, faites de dialogue et de complicité, renforceraient la confiance en la capacité de réussir des filles. Les mères des milieux populaires seraient ainsi amenées à encourager chez leurs filles l’ambition de ce qu’elles n’ont pas pu réaliser pleinement elles-mêmes. Bernard Lahire souligne aussi, à partir d’une enquête approfondie menée dans la banlieue de Lyon, le rôle essentiel que jouent pour les filles des milieux populaires le modèle des mères (voire des grands-mères, des sœurs, des tantes ou des voisines) qui entretiennent un rapport régulier et étroit avec l’écrit. Ces dernières, en effet, non seulement tiennent l’écriture domestique, mais elles se chargent aussi de la plupart des démarches de caractère administratif vis-à-vis de l’extérieur. Une profonde dynamique d’émancipation serait ainsi à l’œuvre résultant de l’activité ordinaire des individus et plus particulièrement de celle des femmes qui ont contribué pour une part essentielle à ce qui a changé en France depuis 1968.

Le développement de l’activité professionnelle des femmes.

Ces dernières décennies ont également vu se réduire considérablement les différences de taux d’activité entre hommes et femmes. On a assisté à une entrée massive des femmes dans le salariat : depuis le début des années 1960, elles ont investi le monde du travail. Le nombre d’hommes actifs est resté relativement stable, autour de 14 millions, mais le nombre de femmes actives est passé de 7 millions à plus de 12 millions. Même si on tient compte des seuls actifs occupant un emploi, les chiffres sont tout aussi parlants : de 1962 à 1999, le nombre des hommes a légèrement reculé, tandis que le nombre de femmes progresse de près de 4 millions. Le mouvement ne s’est pas ralenti depuis le milieu des années 1970, en dépit de la difficulté grandissante à trouver un emploi. En 1999, plus de 80% des femmes âgées de vingt-cinq à quarante-neuf ans sont désormais actives, contre à peine 50% d’entre elles au début des années 1970. Dans les jeunes générations (de vingt-cinq à trente-neuf ans), les femmes sont actives à plus de 90% quand elles sont sans enfant, à plus de 80% encore avec deux enfants, et même à près de 55% pour les mères de trois enfants et plus.

Population active par sexe de 1962 à 1994, en milliers (sources : d’après I.N.S.E.E., « Données sociales » ; (I.N.S.E.E. Première), « n° 389, juin 1995, et n° 658, juin 1999). »

Toutes ces transformations s’effectuent dans un contexte de forte augmentation de la part des salariés dans la population active : En 1997, 83,5% des hommes et 89% des femmes occupant un emploi sont des salariés. Parmi les salariés, la part des femmes est passée d’environ 41% en 1982 à 47% à la fin des années 1990.

Les professions indépendantes, et notamment les agriculteurs exploitants, ne représentent plus qu’une part très faible des actives et des actifs. Globalement, environ un tiers seulement des non-salariés sont des femmes. Cependant, près de 95% des hommes non salariés sont réellement des indépendants, avec ou sans salariés, alors que ce n’est le cas que de 60% des femmes, les 40% restant étant en fait des « aides-familiales » qui participent au travail de l’entreprise agricole, artisanale ou commerciale de leur conjoint sans pour autant être associées à sa direction. L’indépendance de ces indépendantes est donc limitée.

Le modèle de la femme au foyer a été délaissé par la très grande majorité des femmes. Le travail féminin est devenu un phénomène social massif. Il est maintenant inscrit fortement dans la réalité sociale et tout semble indiquer qu’il est devenu un phénomène irréversible. Le travail des femmes participe désormais à la construction de l’identité féminine : les filles, à l’école, se préparent à un métier comme les garçons, et très rares sont celles qui ne cherchent pas d’emploi à l’issue de leur scolarité. La perspective d’occuper un emploi, avec ce qu’il signifie d’autonomie personnelle, a été une puissante motivation d’investissement scolaire. Inversement, l’obtention de diplômes aura permis aux femmes d’accéder à l’emploi salarié qualifié, y compris dans les postes d’encadrement. Cependant, hommes et femmes sont encore loin d’occuper les mêmes types d’emplois et d’entretenir le même rapport à l’emploi.

Plus de trente ans après la loi Neuwirth (1967), plus de deux femmes sur trois entre vingt et quarante-quatre ans emploient une méthode contraceptive, et parmi ces dernières près des deux tiers utilisent la pilule et un quart le stérilet. Il n’y a plus aujourd’hui qu’une petite minorité de femmes (3%) qui encourent le risque d’une grossesse non désirée. Cette maîtrise par les femmes de leur fécondité leur aura permis de limiter les naissances (en fait, le mouvement en ce sens est amorcé depuis plus de deux siècles) et surtout de maîtriser le calendrier de celles-ci. Ces conditions sont essentielles pour l’entrée comme pour le maintien des femmes dans le salariat.

L’ensemble des mouvements précédents - meilleure formation et qualification professionnelle, entrée massive dans le salariat, maîtrise de leur fécondité - ont permis aux femmes de conquérir une plus grande autonomie dans les rapports conjugaux, notamment quant à leur entrée et à leur maintien dans une relation conjugale. Les femmes ont ainsi été pleinement actrices des transformations qui ont touché les relations conjugales au cours de ces toutes dernières années : développement de la cohabitation hors mariage, développement du divorce aussi, développement du célibat surtout parmi les femmes les plus diplômées et les plus formées.

À l’opposé du mouvement que je viens d’évoquer, on a assisté au maintien d’inégalités traditionnelles entre hommes et femmes, entraînant par là même une stagnation de la situation des femmes. On peut repérer deux points forts de résistance de la domination masculine. D’abord au sein de l’espace public, où les hommes continuent à monopoliser l’essentiel des positions de pouvoir. Les débats autour de la parité politique ont permis de souligner l’inégale place des femmes et des hommes dans l’espace politique. Mais les inégalités traditionnelles subsistent aussi largement au sein de l’espace domestique, dont les tâches continuent à être assurées prioritairement par les femmes. Nous insisterons davantage sur ce second aspect, dans la mesure où le débat public sur la « parité domestique » est à peine esquissé contrairement à celui qui a porté sur la parité politique.

L’antique monopolisation par les hommes de l’espace public s’est pour l’essentiel maintenue jusqu’à présent. Pour s’en tenir à deux chiffres, l’Assemblée nationale élue en 1997 comptait à peine 10% de femmes, et au Sénat, il y avait moins de 6% de femmes à la même époque. Le Parlement français au seuil du XXIe siècle fait ainsi à peine mieux que celui de la république islamique d’Iran. L’essentiel se jouera à l’avenir dans la mise en œuvre effective de la parité désormais encouragée par la Constitution (loi constitutionnelle du 8 juillet 1999). Mais cette domination masculine se vérifie plus largement dans la monopolisation du pouvoir dans d’autres lieux : au sommet des grandes entreprises, dans les organisations syndicales ou les administrations publiques, dont les fonctions de responsabilité restent accaparées, dans leur immense majorité, par des hommes. En outre, l’espace public ne se réduit pas à la seule scène du pouvoir. Il comprend aussi ce qu’on pourrait appeler la scène mondaine : cet espace où les corps des hommes et des femmes se donnent à voir les uns aux autres. Or l’analyse des discours publicitaires, de la mode, des magazines masculins et féminins, de certaines pratiques (comme les seins nus sur la plage) montre que cette scène mondaine demeure dominée par les hommes : Le corps féminin y reste pour l’essentiel un objet de contemplation et de convoitise, pour l’œil masculin.

En dépit des évolutions indiquées plus haut, notamment la poursuite des études et la montée de l’activité professionnelle, les femmes assurent toujours l’essentiel du travail domestique. Celui-ci inclut diverses activités : « tâches ménagères proprement dites, gestion des revenus et du patrimoine de la famille, éducation des enfants ou organisation de l’espace-temps familial. » Ces activités représentent une somme de travail énorme, qui dépasse en importance celle qui est mesurée annuellement par le P.I.B. Elle est pourtant longtemps restée invisible.

Les tâches ménagères désignent les tâches d’entretien matériel des membres de la famille, du logement et de son équipement. Elles constituent l’aspect le plus visible parce que le plus massif du travail domestique. La mécanisation et la socialisation partielle de ces tâches en ont fait disparaître les plus astreignantes, les plus sales et les plus dangereuses. En ce sens, la charge quotidienne de travail domestique, dont les femmes ont supporté le poids des siècles durant et jusque dans les années 1950, s’est incontestablement allégée. Le raccordement des foyers sur les réseaux d’eau courante et d’eaux usées, de gaz et d’électricité, les appareils électroménagers comme le lave-linge hier, le lave-vaisselle aujourd’hui, dispensent les femmes de longues et pénibles tâches quotidiennes, de surcroît peu gratifiantes, ou les réduisent fortement. Le recul de l’auto-production alimentaire et vestimentaire, comme le développement de la restauration hors domicile (sur les lieux de travail ou d’enseignement) a produit des effets analogues de réduction de la charge domestique. Mais, en dépit de ces progrès, c’est aux femmes qu’incombe l’essentiel de ces tâches ménagères d’entretien, malgré leur entrée massive dans le salariat.

Les tâches ménagères sont aussi inégalement réparties quant à leur nature. Bernard Zarca a pu ainsi distinguer trois grandes catégories de tâches. Les « tâches féminines », prises en charge « quasi exclusivement par les femmes », comprennent notamment tout ce qui concerne le linge (lavage, repassage, raccommodage) mais aussi le nettoyage des sanitaires ; les hommes ne les assurent que dans moins de 5% des cas, même s’ils peuvent y participer à titre secondaire dans 10 à 20% des cas. Les « tâches masculines », prises en charge « très majoritairement par les hommes », comprennent essentiellement le portage du combustible (bois, charbon, mazout), l’entretien de l’automobile (lavage, réparation) et le bricolage ; les femmes prennent cependant plus souvent ces tâches « masculines » en charge (dans 10 à 20% des cas) que les hommes ne prennent en charge les tâches « féminines ». Quant aux « tâches négociables », qui « continuent d’être prises en charge par une majorité de femmes, mais [auxquelles] plus d’un tiers des hommes, et parfois même plus des deux tiers [...] participent », elles regroupent notamment les courses, la cuisine, la vaisselle, le ménage, etc. ; « ces tâches peuvent être effectuées à égalité dans une proportion non négligeable de cas : jusqu’à 10,6% pour les courses », alors que ce n’est le cas que dans une infime minorité (2 à 3%) en ce qui concerne les tâches « masculines » ou « féminines ». Seules certaines tâches « négociables » (la vaisselle, les courses, la cuisine) semblent avoir été un peu plus assumées par les hommes depuis les années 1970.

Cette division repose sur des oppositions qui véhiculent une image conventionnelle des attributs et vertus censés être spécifiquement masculins ou féminins. Aux femmes, les travaux « légers », supposant la maîtrise de savoir-faire traditionnels et/ou liés à la propreté (du lieu, des vêtements) ; aux hommes, les travaux de force ou supposant la maîtrise d’objets et d’instruments techniques modernes, et plutôt tournés vers l’extérieur. Tandis que les tâches féminines sont plutôt de l’ordre de la reproduction, impliquant la répétition périodique (quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, saisonnière) des mêmes gestes et des mêmes opérations, avec ce que cela implique de routine, de sentiment d’ennui et même de vacuité, les tâches masculines sont davantage de l’ordre de la production, voire de la création, suscitant la fierté de soi et la reconnaissance d’autrui : le résultat d’un bricolage réussi est plus « visible » qu’un tas de linge repassé ou même un ménage bien fait. C’est au contraire lorsqu’il n’est pas fait ou mal fait qu’un « ménage » se voit... Évidemment, selon les milieux socioculturels, la division des tâches ménagères est plus ou moins accentuée. L’intensité de cette division varie aussi en fonction du niveau de formation des conjoints : plus celui-ci est élevé, plus les hommes acceptent de participer aux tâches « féminines » ou « négociables ».

En étudiant la gestion du linge par de jeunes couples partageant l’idéologie égalitaire, Jean-Claude Kaufmann est parvenu à mettre en évidence le processus de reproduction, en leur sein, de la division traditionnelle des tâches ménagères. Dans un premier temps, sous l’emprise de l’exigence égalitaire, ces tâches sont accomplies à tour de rôle par les deux conjoints. Rapidement, cependant, un autre partage intervient, chacun des conjoints délimitant un « territoire personnel », un ensemble de tâches ménagères dont il prend la charge : À l’un la cuisine, à l’autre le ménage, etc. Le passage d’un partage à l’autre s’accomplit sous la pression de l’inégale disponibilité des conjoints selon les différents moments de la journée ou de la semaine ; Mais aussi et surtout selon des inégalités de compétence et plus encore d’exigence de chacun en matière de tâches ménagères, héritées de leur histoire réciproque.

Or ces héritages ne sont pas les mêmes pour un homme ou une femme : Par son éducation, une femme est généralement plus apte à accomplir la plupart des tâches ménagères qu’un homme, tandis que l’accomplissement de ces tâches lui paraît simultanément plus important ou plus urgent qu’à son conjoint. En conséquence, elle aura plus tendance à se charger de ces tâches, aussi bien parce qu’il lui en coûte moins de les accomplir que parce qu’elle les jugera plus nécessaires mais aussi mieux accomplies par elle. Et l’homme s’en déchargera pour des raisons inverses des précédentes. Ainsi s’insinue progressivement une division inégalitaire des tâches domestiques.

La prise en charge des enfants.

Elle recouvre les soins donnés aux nourrissons, la garde des enfants, la surveillance de leurs devoirs et leçons quand ils sont scolarisés, la participation à leurs jeux intérieurs et extérieurs, les promenades et sorties avec eux, etc. Les pères consacrent en moyenne à peine une vingtaine de minutes par jour à leurs enfants, les mères actives s’en occupent pendant près d’une heure et les mères inactives plus de deux heures. Cette inégalité se confirme lorsqu’on détaille les différentes tâches qu’implique cette prise en charge. La garde des enfants en bas âge non scolarisés, quand elle n’est pas prise en charge par une structure collective ou un tiers, incombe encore quasi exclusivement aux femmes. De même, ce sont le plus souvent elles qui les gardent lorsqu’ils sont malades. Cette situation les conduit fréquemment à rogner sur leurs jours de congé. Comme si, une fois de plus, l’activité professionnelle de la femme et les enjeux qu’elle représente, restaient en définitive secondaires au regard de sa mission maternelle. Ce sont également les mères qui se chargent essentiellement de l’aide au travail scolaire de leurs enfants. Elles y consacrent en moyenne deux fois plus de temps que les pères. C’est aussi la mère qui, beaucoup plus fréquemment que le père, prend contact avec les enseignants. Là encore cependant, il existe d’importantes différences entre les milieux sociaux : C’est chez les ouvriers et les agriculteurs que le père rencontre le moins souvent les enseignants.

La structure du pouvoir aujourd’hui majoritaire au sein des couples apparaît peu égalitaire. L’homme y reste en position dominante. Certes, il partage le plus souvent la fonction de direction avec sa conjointe. Cependant, il continue à soustraire du champ de compétence de cette « direction collégiale » les décisions concernant son activité professionnelle propre, alors qu’à l’inverse, dans la majorité des cas, il continue à prendre part aux décisions concernant l’activité professionnelle de son épouse. Les dépenses importantes seraient engagées après discussion collective, les arguments du mari l’emportant le plus souvent. L’épouse gérerait plutôt les petites dépenses au quotidien (nourriture, services, vêtements, loisirs, etc.). Surtout, l’homme parvient visiblement à se décharger sur son épouse d’une bonne partie des activités d’intendance et d’entretien. Autrement dit, si la direction est désormais le plus souvent collégiale, l’intendance et la « production » restent encore essentiellement l’affaire des femmes. Et c’est bien en cela qu’elles continuent à être dominées.

Différents facteurs sont susceptibles de favoriser un rééquilibrage du pouvoir domestique en faveur des femmes : l’entrée dans le salariat, un bon diplôme, une position favorable dans la hiérarchie socioprofessionnelle. Inversement, la présence d’enfants semble favoriser le maintien ou l’introduction d’un partage inégal du pouvoir. On comprend aussi à partir de là la défiance de plus en plus grande de certaines jeunes femmes à l’égard de l’entrée prématurée et sans condition dans les rapports conjugaux et familiaux.

L’enjeu d’un rééquilibrage total dans la division du travail domestique est plus fondamental encore. Il y va en effet de l’identité même des hommes comme des femmes, identité qui s’est précisément définie dans et par des modèles familiaux fondés sur cette division traditionnelle. Les acteurs du couple contemporain sont traversés par la contradiction entre leur exigence d’égalité, qui plaide en faveur de l’abolition de la division sexuelle du travail domestique, et leur identité personnelle, reposant en partie sur cette division.

Quoi qu’il en soit, la division sexuelle du travail domestique est bien le nœud de toutes les inégalités entre hommes et femmes. Couplée avec la maternité dont elle renforce le poids, elle fait obstacle sinon à l’entrée et au maintien des femmes dans le salariat, du moins à un investissement professionnel des femmes équivalent de celui des hommes, et, partant, à des carrières professionnelles aussi prestigieuses ou continues que celles des hommes. Plus fondamentalement encore, en maintenant des rapports inégalitaires au sein de l’espace familial dans lequel se façonne très tôt l’identité sexuelle des individus, cette division renforce des modèles inégalement valorisés et valorisants de l’homme et de la femme, conduisant non seulement les jeunes filles à intégrer très tôt l’idée que, en dépit de tout, l’essentiel des tâches domestiques leur reviendra en lot conjugal, mais encore à adapter en conséquence leurs ambitions scolaires et professionnelles. C’est bien en définitive dans les rapports conjugaux et familiaux, sous couvert de l’amour, que continue à se reproduire, aujourd’hui comme hier, l’inégalité fondamentale entre hommes et femmes.

Dégradation des conditions de l’emploi.

Si le taux d’activité des femmes n’a cessé d’augmenter depuis les années 1970, dans un contexte de dégradation générale de la situation de l’emploi, c’est aussi au prix d’un taux de chômage et de précarité des femmes bien supérieur à celui des hommes ; et cela malgré leur insertion plus réduite dans le secteur industriel, lequel a perdu beaucoup d’emplois depuis 1975. L’augmentation de leur activité est due en très grande partie à la progression de « formes particulières d’emplois » (c’est-à-dire les différentes formes de travail précaire et de sous-emploi) : contrats à durée déterminée, « emplois aidés » de diverses natures, travail à domicile, travail au noir, travail intérimaire, sans compter le travail à temps partiel qui s’adresse massivement aux femmes. L’ensemble de ces « formes particulières d’emplois », y compris le temps partiel, représente aujourd’hui plus de 5 millions d’emplois contre 2 millions en 1982. Autrement dit, les femmes plus que les hommes ont été les victimes de la déréglementation néo-libérale du rapport salarial.

La montée rapide du travail à temps partiel est le signe avant-coureur d’une remise en cause de la dynamique de l’emploi des femmes. En effet, depuis 1980, la progression de l’emploi féminin correspond pour 80% à une augmentation du recours au travail à temps partiel. Tous les emplois nouveaux créés dans le secteur tertiaire destinés aux employés, qui sont très majoritairement des femmes, sont, des emplois à temps partiel. Le travail à temps partiel doit donc être considéré, comme l’ont souligné à juste titre les sociologues Margaret Maruani et Chantal Nicole, comme « l’ennemi principal de l’égalité devant l’emploi ».

Ce développement du travail à temps partiel résulte avant tout des politiques de gestion de la main-d’œuvre des entreprises et des incitations gouvernementales. Pour justifier ces dernières, on invoque souvent une « demande sociale des femmes » pour concilier travail et famille. Le temps partiel concerne pourtant d’abord les femmes de moins de vingt-cinq ans, qui ne sont pas celles qui sont les plus écrasées par les charges domestiques, et les plus de cinquante ans, qui en sont pour l’essentiel dégagées. Sans vouloir dénier toute réalité à cette fameuse « demande sociale des femmes », il convient surtout de souligner combien elle est contrainte, du fait de leur prise en charge du travail domestique et en raison des évolutions du marché du travail déjà évoquées. Le temps partiel contribue en fin de compte, et cela de manière décisive, à une redéfinition du statut du travail et de l’emploi, sur la base d’un critère de sexe. L’insertion professionnelle des jeunes femmes est de plus en plus difficile et contraste avec leur meilleure réussite scolaire.
 
Mentionnons encore parmi les mesures publiques dont les effets sont très problématiques pour les femmes la mise en place en 1985 de l’allocation parentale d’éducation, suivie en 1994 de son extension au deuxième enfant. Cette prestation constitue de facto une mesure de politique de l’emploi bien que présentée comme une mesure de politique familiale. Elle contribue avant tout à retirer du marché du travail un nombre non négligeable de femmes pour qui la reprise d’activité ne sera pas aisée.

Dégradation des relations conjugales.

Les femmes ont pris une part active au processus de « libéralisation » des relations conjugales. Elles en sont aussi les principales victimes. Cela apparaît notamment quand on envisage les conséquences inégales de la séparation, toujours plus lourdes pour les femmes que pour les hommes. Dans ce cas, en effet, la garde des enfants leur est confiée neuf fois sur dix, ce qui entraîne une dégradation de leur situation matérielle et financière, mais aussi de leur situation relationnelle (notamment quant à la possibilité de reformer un couple). On voit là comment une avancée sur un plan (une plus grande autonomie dans les relations conjugales), couplée avec le maintien des relations inégalitaires (l’assignation des femmes à l’ordre domestique, en l’occurrence à la garde des enfants), se traduit en définitive par une dégradation ou, du moins, une fragilisation de la situation des femmes.

La dialectique d’invariance et de changement dont nous avons tenté de rendre compte résulte en premier lieu de la dynamique générale de la société, qui traduit selon nous la profonde emprise des rapports capitalistes de production sur l’ensemble des structures, et des pratiques sociales. Mais nous avons aussi reconnu, dans les changements de la situation des femmes, l’œuvre, elle aussi contradictoire, d’un nombre grandissant d’entre elles. En contribuant à l’ébranlement des rapports patriarcaux, elles ont su revendiquer et conquérir une autonomie nouvelle, sans pouvoir ni vouloir toujours s’émanciper totalement de ces rapports et maîtriser les contraintes nouvelles nées des transformations induites par leurs propres revendications et mouvements. Assujettissement maintenue ou renouvelée dans ses formes, mais aussi autonomie et recherche d’autonomie grandissantes, tels sont bien les deux pôles conflictuels entre lesquels s’inscrit désormais et provisoirement l’existence des femmes dans la société française, avec tout le dégradé des nuances et des transitions entre les deux.

Les progrès accomplis sur la voie d’une égalité entre hommes et femmes ont donc un caractère limité et les incertitudes quant à l’avenir des acquis récents en ce domaine restent importantes. On constate, par exemple, que le mouvement de réduction des écarts de salaires entre hommes et femmes observé entre le début des années 1960 et le milieu des années 1980 s’est ensuite trouvé bloqué et que, parallèlement, les pressions cantonnant les femmes au temps partiel s’accentuent de plus en plus. L’émancipation féminine reste donc une œuvre inachevée, à poursuivre, en prenant appui sur les acquis qui ont permis aux femmes de devenir, partiellement au moins, actrices de leur propre destin comme de celui de la société entière. Sur cette voie, le principal obstacle demeure la perpétuation de la division inégalitaire des tâches et des fonctions au sein du couple et de la famille, qui assigne encore en priorité les femmes à l’univers domestique. De quelque côté que l’on se tourne, c’est toujours à cet obstacle que l’on se heurte dès lors que l’on cherche les raisons de la perpétuation du statut d’infériorité de la femme. C’est, avec la mixité de la représentation politique, l’aspect des rapports hommes/femmes qui a le moins bougé au cours des trois dernières décennies. Là se situe bien le noyau dur de la domination masculine contemporaine.

Répondre à cet article