CHINE

Les grosses fortunes sur le départ.

Vendredi 3 septembre 2010 // Le Monde

Face aux difficultés grandissantes rencontrées pour développer leurs activités, un nombre croissant de chefs d’entreprise choisissent d’émigrer. D’autant que leur richesse inspire toujours de l’animosité.

Où se trouve donc la Fédération de Saint-Christophe- et-Niévès ? Liu Qingshan n’en avait pas la moindre idée avant de participer à la réunion de promotion. Les paysages balnéaires illustrant la lettre d’invitation étaient si attrayants qu’il a cherché dans l’atlas. Au bout de cinq minutes, il a fini par trouver cet archipel, en Amérique centrale, dans la mer des Caraïbes.

Liu Qingshan, 48 ans, possède une entreprise de verrerie qui emploie environ 200 personnes dans la banlieue de Shanghai. Sa fortune personnelle est estimée à plusieurs centaines de millions de yuans. En entrant, sceptique, dans la salle de présentation du programme, il est surpris de voir le nombre de personnes venues, comme lui,—par curiosité. La salle grouille de monde. Dans les allées, entre les sièges, des catalogues présentent toutes sortes de villas dont les prix tournent autour de 700 000 dollars [545 000 euros]. Il suffit apparemment d’acquérir une de ces villas en bord de mer (le seuil minimal d’investissement pour les immigrants étant de 350 000 dollars) et de procéder à une série de formalités, pour devenir citoyen de Saint-Christophe et-Niévès, un statut qui offre bien des avantages, car l’archipel appartient au Commonwealth.

En possession d’un passeport de ce pays, on est exempté de visa dans de nombreux pays développés. D’autre part, l’île est un paradis fiscal qui exonère d’impôts les résidents étrangers. Or cela fait plusieurs années que Liu Qingshan envisage d’émigrer. Aujourd’hui, il est bien tenté de passer du rêve à la réalité.

Bénéficier d’un enseignement au niveau international.

M. Li, pour sa part, a déjà franchi le pas. Il a déménagé au Canada avec toute sa famille fin 2009. Li, 44 ans cette année, paraît au moins dix ans de plus. Il a fait fortune dans le bâtiment. Au terme d’une dizaine d’années de dur labeur, il dispose de plus ` de 300 millions de yuans [34,5 millions d’euros] d’actifs. Il possède une brasserie au Shandong et a également acheté un centre commercial d’environ 5 000 mètres carrés, ainsi que plusieurs petites sociétés d’informatique. Mais il n’affiche pas sa richesse, il s’habille toujours très simplement et roule dans une simple Subaru. Il y a deux ans, il a envoyé son fils de 17 ans terminer ses études à Toronto. Au fil des visites, il a pu se rendre compte par lui-même de l’environnement, du mode de vie, et l’idée d’émigrer là-bas a commencé à germer dans sa tête. "Le Canada a une très bonne politique migratoire. Dès lors qu’on a des papiers, on est assujetti aux mêmes frais de scolarité que les autochtones dans l’enseignement supérieur. Comme j’ai deux fils, c’est intéressant pour moi financièrement qu’ils fassent leurs études là-bas."

Luo Jun, quant à lui, est cadre supérieur dans une entreprise publique chinoise. Il s’est débrouillé pour obtenir un droit de résidence permanente à Singapour pour sa femme, sa fille et lui-même. Du fait de restrictions liées à son emploi, il n’envisage pas pour l’instant de demander la nationalité singapourienne ; La résidence permanente lui suffit, car cela simplifie les entrées et sorties sur le territoire. Sa fille est scolarisée en maternelle à Singapour et, comme sa femme, elle devrait pouvoir obtenir la nationalité singapourienne dans quelque temps. « Mon but est de faire bénéficier ma fille d’un enseignement de niveau international, nous n’avons pas envie qu’elle fasse sa scolarité en Chine », explique Luo Jun.

Li Xu, directeur exécutif de l’agence d’aide à l’émigration Maslink, estime, au vu de son expérience professionnelle, que 90 % des émigrants qui investissent à l’étranger le font principalement pour obtenir une nationalité étrangère et en second lieu pour permettre à leurs enfants de faire leurs études outre-mer. "Les économies réalisées sur les études d’un enfant, du collège à l’université, peuvent compenser les frais liés à une expatriation." Outre ses soucis de père de famille, c’est l’incertitude des conditions d’investissement en Chine même qui a poussé M. Li à émigrer. Il ne se sent pas toujours en sécurité dans son pays du fait de la propagande anti riches qui attise régulièrement le soupçon de « péché d’enrichissement » [plusieurs décennies de politique égalitariste ont forgé un fort préjugé quant à l’origine forcément frauduleuse de toute fortune].

Si j’ai choisi cette solution, c’est pour trois raisons. Tout d’abord, à cause des mauvaises conditions d’investissement en Chine (quand on veut investir on ne vous laisse pas faire, et quand on vous le per- met c’est pour des placements qui ne rapportent rien). Ensuite, parce qu’en Chine on est trop imposé. Enfin, parce que la situation est trop incertaine avec le fossé énorme qui sépare aujourd’hui les pauvres et les riches, ce qui pourrait bien conduire un jour à un retour de l’égalitarisme", explique M. Li.

TROP DE RICHES CONDAMNÉS POUR DÉLITS DE FRAUDE.

La dernière grande vague d’émigration de grosses fortunes remonte à 2003, où la Chine a connu une série de crimes crapuleux visant les riches, dont l’assassinat du magnat de la province du Shanxi, Li Haicang. À l’époque, de nombreux milliardaires cherchaient une solution de repli, effrayés par l’hostilité de l’opinion publique et par l’augmentation de l’insécurité dans le pays. Depuis, avec la crise financière, les conditions de gestion des entreprises privées se sont détériorées et la politique visant à promouvoir le secteur public a fait régresser le secteur privé. Les condamnations pour pratiques frauduleuses de plusieurs chefs d’entreprise, dont Huang Guangyu [ancien PDG du groupe de distribution de produits électroménagers GOME et première fortune de Chine, condamné pour malversations financières le 18 mai dernier à quatorze ans de prison], ont à plus forte raison placé les riches chinois sur le fil du rasoir.

« Actuellement, les millionnaires chinois qui émigrent sont encore une minorité, mais la tendance s’est accentuée. Cela est lié aux conditions faites aux entreprises privées dans notre pays », explique l’analyste financier Wu Xiaobo. « A partir de 2004, le secteur privé a beaucoup pâti des mesures discriminatoires prises en faveur du secteur public. Les entreprises privées se sont détournées du secteur manufacturier pour investir dans des activités en amont de la chaîne de production et tenter de prendre pied dans le monde financier et le secteur de l’énergie. Comme ces secteurs sont soumis au monopole de l’État, certaines ont baissé les bras et décidé de partir. Par ailleurs, les entrepreneurs privés sont toujours Trial considérés. Tout cela fait que leurs conditions d’existence laissent à désirer. L’affaire Huang Guangyu a une nouvelle fois confirmé l’opinion’ publique dans l’idée que la richesse était un mal. Tout le monde pense que ceux qui ont de l’argent sont coupables de fraude fiscale. C’est aussi pour mieux protéger leur fortune que de nombreux entrepreneurs privés veulent émigrer », conclut Wu Xiaobo.

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