Les frontières du royaume de France.

Défendre le royaume, c’est en stabiliser les contours en fin stratège.

Mercredi 8 août 2007, par Paul Vaurs // L’Histoire

Richelieu dans son testament politique évoque la panique survenue à Paris, en 1636, lors de la
prise de Corbie par les Espagnols :

« Les subits mouvements de notre nation ont besoin d’estre garantis de la terreur qu’elle pourroit recevoir d’une attaque imprévue, si elle ne sçavoit que l’entrée du royaume a des remparts si forts qu’il n’y a point d’impétuosité étrangère assez puissante pour les emporter d’emblée et qu’il est impossible de s’en rendre maistre qu’avec beaucoup de temps ».

Le vœu du cardinal sera réalisé sous Louis XIV grâce à Sébastien Le Prestre, écuyer et seigneur de Vauban. Ce jeune gentilhomme bourguignon a reçu, pendant la Fronde, une formation pratique en participant au siège de Sainte-Ménehould. En 1655, alors âgé de 22 ans, il dirige celui de Landrecies, d’où il chasse les Espagnols, et il est intégré au corps des Ingénieurs ordinaires du Roi, chargé aussi bien de recevoir les plans d’ouvrages fortifiés que de participer à l’attaque et à la conquête des places. Durant les guerres, il paye de sa personne, mais jamais officier ne fut « plus avare mesnager de la vie de ses hommes ». En 1657, il participe au siège de Montmédy où tous les autres ingénieurs sont tués et, lui-même, quatre fois blessé. De 1659 à 1667, sans en avoir le titre, il exerce la charge de Commissaire général des fortifications. Il dresse les plans et le ministre (Colbert ou Louvois selon les provinces) fait exécuter les travaux. Lors de la guerre des Flandres, il prend Lille en neuf jours. Il acquiert en matière de fortification : « La première réputation d’Europe », note Saint-Simon . Au cours de nombreux voyages d’observation, il étudie les sites stratégiques, prend des notes ; le 20 janvier 1673, il écrit à Louvois : « Sérieusement, Monseigneur, le Roy devroit un peu songer à faire son pré carré ; cette confusion de places amies et ennemies, peslemeslées ne me plait poinct ».

De fait, une frontière n’est pas, alors, une ligne, mais un espace, un ruban,une zone où voisinent des places relevant de princes différents. Ainsi, le long des Pays-Bas espagnols et en pays rhénan, les enclaves sont nombreuses où il faut maintenir des places fortes, ne serait-ce que pour affirmer les droits du roi. « Vous estes obligé d’en entretenir trois pour une », continue Vauban, « vos peuples en sont tourmentés et vos forces de beaucoup diminuées ; et j’ajoute qu’il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en état et les munir. Je dis, de plus, que si dans les démêlés que nous avons si souvent avec nos voisins, nous venions à jouer un peu de malheur, ou (ce qu’à Dieu ne veuille) à tomber dans une minorité, la pluspart s’en iroiewt comme elles sont venues. C’est pourquoi soit par des traités, ou, soit par une bonne guerre, si vous m’en croyez, Monseigneur, preschez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais du pré. C’est une belle et bonne chose que de pouvoir tenir son fait des deux mains ».

Vauban, lors d’une courte guerre avec l’Espagne, prend Luxembourg, forteresse réputée imprenable. Durant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, il enlève Philippsbourg, Mons (presque sans pertes), Namur (au prix de huit cents morts), et Charleroi. Il souhaite qu’avec l’élaboration du pré carré, le royaume ait des limites claires et linéaires au nord et à l’est, derrière lesquelles il puisse édifier « une frontière de fer ». De fait, Vauban semble écouté, car cette évolution commence avec la paix de Nimègue (1678). Elle est plus marquée encore avec celle de Ryswick (1697). Louis XIV abandonne des positions avancées dans les Pays-Bas espagnols : Ypres, Menin, Tournai, Ath, Binche, Charleroi ; également ce qu’il avait occupé au-delà du Rhin, les têtes de pont de Huningue et de Kehl, Fribourg en Brisgau, enfin Vieux Brisach, dont Vauban compense la perte en construisant Neuf-Brisach, un chef-d’oeuvre d’architecture militaire, à quatre de nos kilomètres en deçà du Rhin.

En 1715, il ne subsiste plus dans le royaume qu’une enclave importante : la Lorraine. On est passé de l’ancienne « frontière zone » à la « frontière ligne », accrochée à des accidents de terrain défensifs, à des crêtes de massifs montagneux, à des fleuves et à des rivières bordés de retranchements en terre comme dans les Flandres.

Si Vauban s’est intéressé en priorité à la frontière Nord-Est, il n’en a pas pour autant négligé les autres provinces. Il a conçu la sécurité du royaume comme un tout. Dans le Sud-Est, il a créé Mont-Dauphin au confluent de plusieurs routes d’invasion, fortifié Colmars, Entrevaux et Toulon. Dans les Pyrénées, fondé Mont-Louis qui contrôle la Cerdagne. En Bretagne, il s’est intéressé, non seulement à Brest, mais aussi à la position stratégique la plus avancée en mer de tout le royaume. Il écrit, le 30 mai 1683 : « Il est certain qu’on pourra considérer la citadelle de Belle-Ile comme l’une des meilleures places du royaume si on y ajoute la clôture de la ville. Car pour lors, tout s’y trouvera dans un degré de perfection qui ne laisse pas seulement à l’ennemi d’y pouvoir raisonnablement penser ».

 À la veille de la Révolution toutes les places fortes qui protégeaient le royaume n’étaient autres que celles de la ceinture de fer de Vauban. Tardivement, Louis XIV lui avait remis le bâton de maréchal. Saint-Simon loue sans ambiguité ses qualités morales, et affirme qu’il était « le meilleur homme et le meilleur patriote du monde ». Patriote, certes, mais, comme tous les Français de l’époque, sans séparer la patrie de la personne du roi. Fontenelle dira en faisant son éloge funèbre à l’Académie des Sciences : « Le roi lui tint lieu de toutes choses après Dieu. »

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