The Independent Londres

Les filles font la course en tête.

Une journaliste de 25 ans se demande pourquoi ses camarades masculins réussissent moins bien qu’elle et ses copines.

Lundi 15 novembre 2010, par Alice-Azania Jarvis // L’Europe

La jeunesse nous fait-elle encore rêver ?

Le chômage des diplômés est en hausse de 25 %. Un million de jeunes sont exclus du marché du travail. Dans le secteur public, 600 000 emplois sont voués à disparaître. Pour obtenir un diplôme, qui n’est même plus synonyme de carrière comme par le passé, il faut dépenser 26 500 euros en moyenne (donc s’endetter d’autant). Voici au moins un point qui fait l’unanimité en Grande-Bretagne : ma génération de diplômés, des jeunes cultivés et brillants, est une génération abandonnée.

Et pourtant, comment se fait-il, quand je regarde mes plus proches amis (qui, pour la plupart, ont aujourd’hui 25 ans, comme moi), que j’aie du mal à reconnaître en eux ce portrait générationnel ? Les visages souriants, qui illuminaient nos photos de cérémonie de fin d’études il y a trois ans le sont encore, presque sans exception. Ces personnes ont fait leur chemin, décrochant un emploi, poursuivant leurs études et s’installant dans des appartements (pour la plupart en location, plus rarement achetés). Mieux, elles réussissent bien au travail, progressant lentement sur l’échelle des responsabilités.

Ces amis sont-ils particulièrement chanceux ou privilégiés ? Un peu sans doute - après tout, même si nous ne sortons pas des prestigieuses universités d’Oxford ou Cambridge, nous avons décroché un diplôme d’une université connue de la plupart des employeurs. Mais nous avons un autre point commun : Nous sommes toutes des filles.

En termes de réussite (définie selon les critères étroits que sont le travail, le logement et le revenu), être une femme est un facteur de plus en plus décisif. Cela se joue à l’école primaire. Les filles dépassent les garçons dès l’âge de 7 ans, âge auquel elles réussissent mieux en mathématiques, en lecture et écriture. A la fin du lycée, près de la moitié des filles entament des études supérieures, contre seulement 37 % des garçons. Et quand elles décrochent leur diplôme, la plupart trouvent du travail : Elles ne sont guère plus de 10 % à peiner dans leurs recherches, contre 20% des garçons.

Evidemment, je n’ai pas que des amis filles. Certains de mes amis garçons vivent tout aussi bien, mais ils ne sont pas la majorité. Parmi les hommes de mon âge qui réussissent, beaucoup ont manifestement tiré profit des traditionnels avantages que représentent des parents aisés ou un accent distingué.

De pareils attributs, amélioreraient les perspectives de n’importe qui. Mais le fait est, que ce sont les jeunes hommes qui, de très loin, comptent le plus sur ces atouts. De fait, si les jeunes diplômés de sexe masculin ont 50% plus de risques d’être au chômage que leurs camarades du sexe féminin, le fossé est plus grand encore lorsqu’ils sont issus de familles à faibles revenus, révèle une étude récente du Higher Education Policy Institute (HEPI). En revanche, les jeunes femmes qui font carrière ne forment pas une élite économique. A l’inverse même : Plus on descend dans l’échelle des revenus, plus il devient important d’être une femme pour réussir. Si certains jeunes hommes ayant de l’entregent parviennent à sauter par-dessus ce fossé entre diplômés, les jeunes femmes, quel que soit leur milieu social d’origine, le franchissent mieux et plus largement.

Remercier les baby-boomers

C’est assez extraordinaire, insiste Bahram Bekhradnia, coauteur du rapport de l’HEPI. "Les groupes sociaux les moins favorisés sont de mieux en mieux représentés à l’université, mais il s’agit dans une écrasante majorité de femmes. Et la Grande-Bretagne n’est pas un cas isolé : les conclusions sont semblables partout dans le monde.

Les causes de ce fossé de la réussite qui se creuse entre hommes et femmes restent cependant mal identifiées. Lynne Segal, professeur de psychologie et d’études de genre, estime que c’est l’image que les hommes ont d’eux-mêmes qui pose problème. Ils ont des conceptions différentes de la réussite. L’idéologie féministe encourage les filles à travailler, or il n’y a pas d’équivalent pour les garçons. Etre un jeune homme, ça veut dire être cool, impressionner ses copains, faire des vannes. Ils sont entravés par leur propre conception de la masculinité. De fait, à la fin du lycée, pas moins d’un quart des garçons sont convaincus que leur avenir est dans le sport, la télévision ou la musique. Lorsque j’aborde le sujet avec l’un de mes proches qui, à 25 ans, en est toujours convaincu, il acquiesce : « C’est le cas de 100% de mes amis d’école. » Lui a un emploi correct et continue de poursuivre son rêve, mais tous n’ont pas sa chance. Deux d’entre eux ont fini par se rendre compte que la célébrité n’était pas au bout du chemin, mais ils sont trois à vivre encore chez leurs parents. Ils s’en tirent plus ou moins avec des petits boulots mal payés.

A la sortie du lycée, la moitié des filles va à l’université

Pour nous qui avons vu nos mères si longtemps cantonnées au second rôle, dans l’ombre d’un mari qui subvenait aux besoins de toute la famille, il est pénible de devoir s’apitoyer sur le sort de nos pauvres garçons. En quittant l’école, nos mères sont entrées dans un monde différent de celui de leurs filles. Fille d’un médecin de l’Essex, ma propre mère n’a pas été encouragée à poursuivre ses études car, comme elle le dit elle-même, c’était réservé à « une poignée de filles très brillantes ». Il s’avère qu’elle s’en est bien tirée. Mais une chose est sûre : quand j’ai quitté le lycée, puis l’université, j’étais dans une position bien plus solide qu’elle.

A ce stade de la réflexion, une autre des grandes polémiques de 2010 pointe le bout de son nez non pas « Quel avenir pour la jeunesse d’aujourd’hui ? », mais « A qui la faute ? » A cela le bon sens populaire répond : la faute à la génération d’après guerre, aux fameux baby-boomers. Certes, les enfants du baby-boom ont une part de responsabilité, mais je souhaite dire quelque chose à leur décharge : sans eux, ni moi ni aucune des femmes que je connais ne serait là où elle se trouve aujourd’hui. Nous n’aurions pas le quart de l’autonomie dont nous jouissons aujourd’hui, dans notre vie professionnelle et privée. La génération du baby-boom nous a donné la contraception et La Femme mystifiée [ouvrage fondateur du -féminisme écrit par Betty Friedan en 1963] : elle nous a ouvert la voie de l’éducation et du marché du travail.

Le plafond de verre persiste

Que veut dire cette course en tête des jeunes femmes pour la société de demain ? Les femmes devraient dominer les professions médicales avant la fin de cette décennie. Idem dans le domaine du droit et dans d’innombrables autres secteurs. Or, pour absorber ce choc, souligne Bahram Bekhradnia, nos mentalités ont intérêt à changer. Nous devons repenser de nombreux sujets, notamment les horaires de travail, le congé maternité et même le taux de natalité, estime-t-il. Et, bien sûr, la question de l’aliénation des hommes : si les femmes continuent à surpasser les hommes, continueront-elles à être satisfaites par ce que fait leur conjoint ?

Mais ne nous emportons pas. La domination des femmes sur le monde n’est certainement pas pour demain. Ni pour après-demain. Car, comme s’empresse de le souligner Preethi Sundaram, de la Fawcett Society, une organisation de lutte pour l’égalité hommes femmes, une formidable course d’obstacles les attend encore, ne serait-ce que pour obtenir la parité. Les jeunes femmes réussissent peut-être mieux que les hommes dans les études, mais cela ne se traduit pas par une égalité des salaires. Les femmes possèdent ; moins et gagnent moins, encore et toujours.

Elle a raison : nous battons les garçons à plate couture en maths, mais le fameux plafond de verre continue de nous barrer la route. Seules 11 des 100 entreprises du FTSE 100, le principal indice boursier de Londres, ont placé une femme dans leur conseil d’administration, et il faudra sans doute attendre soixante ans pour obtenir l’égalité salariale.

Ce monde reste incontestablement un monde d’hommes. Ce qui s’annonce intéressant, c’est la réaction de ce monde masculin à l’afflux de jeunes cadres dynamiques femmes. La clé de l’avenir de ma génération résidera manifestement dans notre capacité à réformer le lieu de travail. La génération actuelle ne remet pas en question la nature du travail, or elle doit changer, insiste Susie Orbach, écrivain et psycho- thérapeute féministe.

Plus vite, les réformes suggérées par Bahram Bekhradnia seront adoptées « le congé maternité progressif, mais aussi la fin de cette culture du travail 24 heures sur 24 », mieux ce sera. C’est dans notre intérêt et dans celui des hommes.

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