Les énigmes du ballon rond.

Lundi 9 août 2010, par Gérard Leclerc // Divers

L’équipe de France éliminée au premier tour de la coupe du monde de football, le pays va mal. La politique s’empare de l’affaire... En deux mots, le ballon rond est bien autre chose qu’une passion utile ou inutile, il constitue un enjeu symbolique considérable propre à mobiliser la planète entière, et à reformuler les identités nationales. Il divise la classe intellectuelle en deux factions : celle des méprisants et celle des quasi-religionnaires. C’est donc un sujet en or pour le sociologue et le philosophe, et qui donne lieu à de précieuses analyses. Je viens de lire coup sur coup deux petits essais, de perspectives très différentes, mais aussi fervents l’un que l’autre. Ils convenaient à ma perplexité face à notre désastre national. Qu’on ne croie surtout pas que je sois amateur éclairé !

Heureusement, mon entourage vient au secours de mes naïvetés et de mon ignorance les soirs de grande tension footballistique. Mais cette position un peu en retrait a le mérite de permettre quelque désintéressement dans les jugements.

Il y a d’abord Paul Yonnet excellent sociologue, qui s’intéresse au sport depuis longtemps, persuadé qu’il s’agit d’un des domaines les plus significatifs de la réalité sociale. Loin de survoler l’objet de son investigation, il en possède une connaissance précise, imparable jusque dans ses aspects les plus techniques. Ce qui lui permet d’avoir un avis motivé sur une question aussi disputée que celle de l’arbitrage. D’ailleurs, son livre « Une main en trop » analyse sous tous les angles la fameuse faute de Thierry Henry, qui a qualifié frauduleusement la France pour l’Afrique du Sud. Faute que l’opinion nationale a stigmatisée à l’instar de l’opinion internationale. L’honneur français était en cause, et il aurait fallu, d’évidence, rejouer le match avec nos valeureux partenaires irlandais, qui remâchent encore l’amertume d’une escroquerie. En revenant sur les leçons de notre élimination cuisante du Mondial, c’est à se demander si nous ne payons pas l’erreur initiale qui aurait tout déréglé.

C’est comme si le soleil s’était arrêté le 18 novembre 2009 : « Les neuf dixièmes des Français ont jugé que la France avait été trahie. » D’accord, mais n’y aurait-il pas lieu de modérer tout de même le jugement ? Notre pauvre planète connaît bien d’autres maux que celui-là ! Détrompons-nous. Paul Yonnet est radical : l’essentiel est en cause avec un jeu qui est devenu « une espèce de religion profane pour l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale, l’Afrique et une grande partie de l’Asie ». C’est beaucoup plus que de l’engouement. Comme l’olympisme grec qui fut autrefois enserré dans un espace religieux, le football contemporain est au cœur d’une vie collective gagnée par la télévision et le loisir, de telle manière qu’il participe, lui aussi, « de la production et du déplacement du sacré ».

C’est l’existence sociale qui est en cause, avec l’occasion formidable de la rendre visible. Comment est-ce possible, objectera-t-on, avec la mobilité sportive, les défauts de coïncidence des joueurs avec la population qu’ils représentent ? Non, les objections se lèvent si l’on remarque que les onze sont devenus des « voyageurs d’identité ». Cela est vrai même avec les équipes locales constituées d’étrangers mercenaires. Le joueur ne se représente pas lui-même mais s’identifie au club ou à la nation qui l’a recruté. Le même phénomène se passe avec le Tour de France qui déclenche un même processus d’identification, parce qu’il se déroule sur la scène nationale et que cela efface le fait qu’aucun Français n’ait succédé à Bernard Hinault sur le podium des Champs Élysées.

Paul Yonnet n’esquive donc pas le débat sur l’appartenance nationale, en montrant qu’il est lourd d’ambiguïté s’il s’enlise dans l’ethnicité, même si elle est vue du côté de la discrimination positive. Il faut voir autrement la question de l’identification : « l’omniprésence des joueurs noirs en équipe de France ne déplace pas l’identité qu’ils y représentent, ce sont eux qui se déplacent ostensiblement vers elle, sans toucher à la hiérarchie qui fait de cette identité l’identité première, référence où ils s’insèrent. » Il n’y a donc pas de communautarisation de l’équipe nationale, mais une démarche inverse qui amène les immigrés à faire hommage de leur talent à un pays qui d’ailleurs ne s’y trompe pas, en leur témoignant gratitude et attachement. Pourtant, notre sociologue est inquiet. Nul ne sait vraiment ce qu’il adviendra de ce sport dont les techniques sont en train de rendre transparentes les manoeuvres et évidents les coups bas.

Paradoxalement, Jean-Claude Michéa, philosophe et tout autant fanatique de football, paraît ne pas participer de ce pessimisme technique alors que, par ailleurs, il dénonce vivement la corruption du sport par l’argent : « Au train où vont les choses, on peut donc se demander si la FIFA ne finira pas, un jour, par autoriser les clubs plus riches à recruter à mi-temps d’un match clé les meilleurs joueurs de l’équipe adverse, dans le but louable de sécuriser, par un résultat encore plus prévisible, leurs investissements financiers et leur cotation en bourse. » Hypothèse limite ? Sans doute. Elle est élaborée pour mettre en évidence la dérive, mais dans le cadre d’une célébration de la geste sportive, comme aventure humaine irremplaçable. D’ailleurs, le philosophe ne fait que mettre en valeur un autre ouvrage d’un maître écrivain uruguayen, Eduardo Galeano. L’humanité qui s’affirme alors n’est nullement idyllique. Certes, elle participe d’une poésie incomparable, celle qui est dans l’admiration de la gratuité parfois féerique du jeu. Michéa et Yonnet se retrouvent pour affirmer que ce sport n’est pas une école de justice. Parfois, de plus médiocres, par chance, battent les meilleurs. Et puis, la violence sournoise n’a cessé de perturber les terrains. Mais c’est la vie !

Le caractère absolu du football n’est pas non plus ignoré du philosophe, qui reprend de son écrivain une histoire terrible et incroyable. En pleine seconde guerre mondiale le Dynamo de Kiev affronte une sélection nazie. Les Ukrainiens sont prévenus : il leur est impossible d’humilier sportivement les soldats d’Hitler. « Mais il ne purent résister à l’envie d’être dignes. »

Il furent fusillés tous les onze avec leur maillot, au bord d’un ravin, à la fin de la partie. »

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