Les dessous de la République.

Dimanche 26 septembre 2010 // La France

C’est quelques années avant aujourd’hui. Quinze grands barons des affaires se réunissent en Sologne, la veille de Noël pour une dernière partie de chasse avant la clôture. Mais derrière cette ultime battue une autre chasse est ouverte : un vieux patron, atrabilaire et autocrate, veut profiter de cette réunion pour organiser la mort sociale de son dauphin et adouber un neveu incapable.

Dans cette partie entre poker menteur et jeu d’échecs, les conflits d’intérêts réservent parfois des surprises. Des amis se dévoilent, d’autres se dérobent. Une jeune Anglaise, héritière d’une importante banque d’affaires de la City, semble une alliée de poids, mais peut-on lui faire confiance ? D’autant que son comportement paraît bien trouble. Quels sont donc les enjeux stratégiques de cette partie où se joue aussi la présidence du patronat français et l’avenir politique d’un certain Giscard d’Estaing ? Pris dans cette nasse, le héros peut-il encore compter sur un Pompidou très amical mais président que, dans le secret des cabinets, quelques conseillers et capitaines d’industrie savent atteint d’un mal incurable ?

Certes, il s’agit bien d’un roman, mais ce livre de Jean-Luc Gendry révèle un milieu politico-financier et économique qui, de 1875 à aujourd’hui, n’a guère changé dans ses mœurs et ses coups tordus, consubstantiels à la République. L’auteur en connaît bien les tortueux méandres : il s’est consacré dès 1950 à l’étude des marchés financiers, à la gestion des capitaux institutionnels et à l’activité des banques d’affaires. Nous pénétrons ainsi, ici, au cœur de certains conciles d’initiés où se font et défont des carrières, où la ruse le dispute à la guerre frontale, où le scrupule et la sportivité sont jugés comme des faiblesses, ou toute courtoisie est bannie. La règle, c’est le plus fort qui la fixe. Mais ce qui fait l’intérêt particulier de ce récit, c’est qu’il se situe au tournant d’une époque. Mai 68, y compris dans le monde des affaires, a été une charnière.

Une de ces petites révolutions comme la France s’en paye une de temps à autre, non pour changer de régime, mais pour changer d’hommes et faire évoluer les règles du jeu démocratiques. La vraie révolution de 68, ce n’est pas que des étudiants se soient révoltés et des ouvriers mis en grève. C’est que l’Europe, à travers sa jeunesse déracinée, internationalisée dans sa culture et ses mœurs, tisse sa bureaucratie et commence de faire exploser les États. On y voit au pouvoir financier prendre peu à peu le sur la puissance industrielle et les hom politiques dépendre plus d’une banque d’une liaison légitime ou adultérine ave, grandes familles industrielles. D’aille, Georges Pompidou n’est-il pas lui-même premier exemple d’un président di République politiquement dégrossie sous lambris de la banque d’affaires avant hanter les allées dorées du pouvoir ?

Ce livre a beau être un roman, on y croise foultitude de célébrités de l’époque mélés à des personnages à tiroir sur lesquels certains mettront vite un nom. D’un côté, cela enrichit le lecteur d’une quantité d’informations détaillées et lui procure à bon compte un petit cours d’histoire politique façon Sciences-po. De l’autre, cela laisse un peu sur sa faim d’un point de vue romanesque. Si l’intrigue fait inévitablement penser à La Règle du jeu de Renoir, jusque dans son cadre solognot, sur le plan de la dramaturgie, nous sommes loin du compte : ici, manque le manège de la comédie humaine et les rebondissements sont bien convenus, comme bien peu mortelles les transgressions de la règle. L’auteur tente pourtant d’humaniser au mieux son récit en le tournant à la seconde personne, de sorte que s’instaure un plus intime dialogue entre le Président et son dauphin présumé. Mais de cette intimité ne naît pas grande chair. Nous restons dans l’archétype, y compris ave cette jeune intrigante de Clara Mitford, seul protagoniste féminin dans un monde exclusivement masculin, et personnage clé pourtant, puisque témoignant de l’évolution des temps et de l’internationalisation du pouvoir.

Pour autant, on lira avec plaisir J’étais votre préféré, parce qu’il serait dommage de se priver de cette plaisante leçon de chose politiques écrite dans un style impeccable et avec une langue pétrie d’élégance.

J’ÉTAIS VOTRE PRÉFÉRÉ Jean-Luc Gendry Editions de Falloir 224 pages, 19 euros

Répondre à cet article