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1917 : l’année fatale.

Les derniers moments des Romanov.

Dimanche 23 septembre 2007, par Paul Vaurs // L’Histoire

Le Tsar Nicolas II avait exilé le terroriste Lénine, et c’est l’Allemagne de Guillaume II qui arma le criminel Bolchevique.
Le Souverain Russe étant du côté des alliés. Les ( Boches ) lui ont préféré Lénine qui leur avait promis de faire une paix séparé.

Accident immense, la révolution russe de 1917 est née de la guerre.

La famille impériale de Russie était composé de l’Empereur Nicolas 11, de l’impératrice Alexandra Fedorovna et de tsarévitch Alexis dont la maladie aura des conséquences tragiques. Les quatre grandes-duchesses, Marie, Olga, Tatiana et Anastasia. Toute la famille Impériale sera massacrés dans la nuit du 16 Juillet 1918.

La révolution russe a commencé douze ans avant 1917. Dès les troubles violents de 1905, les principaux acteurs étaient place. L’un pourtant, le plus grand sans doute par sa stature bénéfique, l’ancien Premier ministre Stolypine, a disparu de la scène, assassiné en 1911 par un jeune terroriste qui savait ce qu’il faisait. Mais l’absence de Stolypine pèsera plus lourd que toutes les présences. C’est ce que soulignera l’historien Leonard Schapiro, excellent analyste de ces événements. « De nombreux historiens, écrit-il, soutiennent que si la transformation de la société russe envisagée par Stolypine avait été menée à bien, la révolution de 1917 eût été évitée. Cette hypothèse échappe bien sûr à toute vérification, mais il est intéressant de noter qu’à l’époque, le terroriste Lénine avait une position du même ordre ».

Le malheureux Nicolas II, excellent homme privé, n’avait aucune des qualités requises par la situation qui aboutira à la révolution de février (mars, selon notre calendrier) 1917. Pire, lui et son épouse Alexandra sont minés par un drame intime qui va peser lourd dans le destin de la Russie. D’autant plus lourd que, par un souci excessif de discrétion, ce drame est tenu rigoureusement secret. En son temps, Stolypine lui-même ne sera pas mis dans la confidence, ce qui provoquera la défaveur où il sera tombé à la veille de son assassinat.

Le couple impérial eut successivement quatre filles et se désespérait d’avoir un fils, un héritier. Cette attente prit chez l’impératrice Alexandra des formes névrotiques. Née princesse de Hesse-Darmstadt, petite-fille préférée de la reine Victoria, son mariage avec Nicolas II avait été le fruit d’une passion amoureuse réciproque qui ne se démentit jamais. Élevée dans la religion luthérienne, elle se convertit à l’orthodoxie, versant dans une superstition effrénée.
Écoutant les conseils de son confesseur, l’archimandrite Théophane, elle s’enticha de la mémoire d’un ermite quelque peu thaumaturge, ayant vécu un siècle plus tôt, Séraphin de Sarov. Elle imposa sa canonisation au cours de cérémonies grandioses. Un an plus tard, jour pour jour, elle accouchait d’un fils que l’on prénomma Alexis. Le couple impérial en fut conforté dans ses penchants superstitieux.

Les réjouissances furent brèves. Avant un an, Alexandra découvrit avec horreur qu’elle avait transmis à son fils le gène de l’hémophilie, maladie qui avait fait mourir son propre frère, l’un de ses oncles et deux de ses neveux. Les médecins ne pouvaient rien pour Alexis, aussi les parents éplorés s’adressèrent-ils aux puissances surnaturelles. Après avoir fait dire des messes qui se révélèrent inutiles, ils eurent recours aux guérisseurs et aux faiseurs de miracles. C’est ainsi qu’après un mage français, un moine tibétain et quelques autres, Grigori Efimovitch Raspoutine fit son entrée dans l’intimité du couple impérial.

Raspoutine se prétendait starets, « saint homme ». Sa sainteté ne venait pas de ses vertus mais de ses vices, car il disait que celui qui s’abîme dans la fange, celui qui foule au pied l’orgueil de l’homme, celui-là est proche de Dieu. Et ce débauché de Grigori Efimovitch y excellait, avec un aplomb et une vigueur animale qui fascinèrent la Cour.

Introduit par l’archimandrite Théophane, confesseur de l’impératrice et recteur de l’Académie de théologie, il vit sa « sainteté » officiellement reconnue par le père Jean de Kronstadt, visionnaire d’une grande autorité religieuse. En juillet 1907, le petit tsarévitch fut victime d’hémorragies internes qui le faisaient atrocement souffrir. Après trois jours, l’enfant était mourant. Sur le conseil de femmes de sa suite, la tsarine fit venir Raspoutine à Tsarskoïe Selo. Le starets s’assit familièrement au chevet du petit malade, lui prit la main et se mit à lui raconter des contes populaires de Sibérie. Le puissant magnétisme du bonhomme opéra. Le lendemain, Alexis ne ressentait plus aucune douleur. Il put se lever. Il semblait guéri. Il y eut par la suite plusieurs rechutes inquiétantes toujours suivies d’interventions efficaces du guérisseur.
« Comment s’étonner que le starets fut devenu indispensable à la mère d’Alexis ? Comment imaginer d’autre part qu’un rapport de police faisant état de sa vie dissolue réussirait à la convaincre ? Il était l’homme unique pour lequel elle avait prié, l’homme doté de pouvoirs miraculeux, capable d’intercéder directement auprès de Dieu et d’obtenir ses faveurs. Puisque Dieu l’écoutait, Raspoutine ne pouvait qu’être un homme de bien, quiconque s’opposait à lui et le dénigrait ne pouvait qu’être mauvais. Ce n’était pas plus compliqué que cela.

Raspoutine entouré d’une cour d’admirable, appartenant à la meilleure société. Sa « sainteté » ainsi que le soutien de l’impératrice autorisaient tout. Ce qui était plus compliqué, ce fut la suite. Informé par la police des agissements suspects de Raspoutine, et craignant un scandale, le Premier ministre Stolypine ordonna d’éloigner Raspoutine et de l’assigner à résidence en Sibérie. Dans l’ignorance où l’empereur le tenait de la maladie du tsarévitch et du rôle tenu par le starets, que n’avait-il fait ! De ce jour, l’impératrice se mit à le détester. Ainsi, le seul homme qui était sans doute capable de sauver la Russie, tomba dans une complète disgrâce avant même d’être assassiné. Au cours des années suivantes, les relations du tsar, de l’impératrice et de Raspoutine auront des conséquences catastrophiques sur les affaires de l’empire.

Quand il assume le commandement des armées à partir de 1915, en remplacement de son oncle le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, le tsar délègue le pouvoir politique à l’impératrice, c’est-à-dire à Raspoutine. « Je tiens l’empire dans cette main-là ! » proclame le starets devant ses admiratrices et ses obligés en frappant la table du poing. L’impératrice a une telle confiance en lui qu’elle l’écoute en toutes choses. N’est-il pas l’ami, le conseiller désintéressé, éclairé par Dieu ? De fait, il lui arrive de formuler des avis de gros bon sens. En juillet 1914, en pleines rumeurs de guerre, il télégraphie au Tsar : « Ne fais pas la guerre ! » Il ajoute ce qu’il faut bien prendre pour une prophétie médiumnique : « Un nuage effrayant s’étale sur la Russie. Malheur ! Elle sera toute submergée de sang. Et sa perte sera totale. »

Cette parole de prudence a pour contrepartie son ivresse de moujik, parvenu au faîte du pouvoir. Les plus grands noms de l’empire font antichambre chez lui pour quémander une faveur. Il s’approprie insolemment toute femme qui éveille son désir, et malheur au mari qui se rebelle. Il impose son choix pour la promotion des généraux, des gouverneurs et pour la désignation des ministres, suivant le seul critère de son bon plaisir, qui l’oriente le plus souvent vers les gredins et les incapables. Les personnalités qui lui tiennent tête tombent rapidement en disgrâce.

Les lettres d’Alexandra à son époux (publiées par Payot en 1924), prouvent que Raspoutine est consulté sur tout. Il intervient pour la nomination d’un ministre comme pour les décisions stratégiques. Le 1er novembre 1915 : « Notre Ami est très affligé par la nomination de Trépov au ministère des Transports, il sait qu’il est contre toi. » 6 janvier 1916 : « Notre Ami regrette qu’on ait commencé l’offensive sans demander son avis, il t’aurait conseillé d’attendre. » 14 mars : « Je t’envoie une fleur et une pomme de notre Ami. Il considère que le général Ivanov conviendrait bien pour le poste de ministre de la Guerre. »

On imagine les inquiétudes et l’indignation du Haut Commandement et l’on comprend mieux qu’en février 1917 les généraux seront les premiers à exiger l’abdication de Nicolas II. Les ministres efficaces sont écartés du gouvernement pour avoir déplu à la tsarine, c’est-à-dire à Raspoutine. Dans le cours de l’année 1916, les maladresses de l’impératrice, les scandales de Raspoutine, la valse des ministres, l’incompétence et l’impuissance du gouvernement, la dégradation de la situation nationale et économique, la crise inquiétante du ravitaillement, les pertes gigantesques et inutiles de l’armée vont être exploités par les opposants et les révolutionnaires. Tout le monde s’accorde sur le préalable d’un renversement du tsar et de la suppression physique de Raspoutine.

Le matin du 30 décembre 1916, Petrograd est réveillé par l’annonce du meurtre du starets. Les trois acteurs de ce drame oriental sont l’équivoque prince Youssoupov, son ami le grand-duc Dimitri et le député de droite Pourichkevitch. « La nouvelle a excité chez les officiers une joie débordante et bruyante, s’étonne le général Janin, chef de la Mission militaire française. Une bataille gagnée avec cent mille prisonniers n’en eût pas excité davantage. » Moins de deux mois plus tard, Nicolas II était renversé par ses propres généraux.

 

L’improbable révolution de 1917.

Rien n’était inéluctable. Sans Lénine à Pétrograd en 1917, pas de bolchevisme, pas d’URSS, pas de Staline et sans doute pas d’Hitler…

Le 22 Janvier 1917, alors qu’il était exilé en Suisse, Lénine prend la parole à Zurich devant le cercle des étudiants socialistes : « Nous, les vieux, dit-il en parlant de sa génération, nous ne verrons peut-être jamais les batailles décisives de la Révolution. . . » Retenons la date. Moins de huit semaines plus tard, le tsarisme sera renversé sans que Lénine et ses camarades bolcheviques y soient pour rien. Les « batailles décisives » auxquelles il ne croyait plus vont pouvoir commencer. Mais leur issue eût été toute différente si le général Ludendorff, informé par des socialistes autrichiens, n’avait décidé, en avril 1917, pour détruire ce qui restait de la puissance militaire russe, d’expédier en Russie, par train spécial Lénine et ses camarades « comme les bacilles de la peste ». Une image bien choisie. Et pourtant, dans des circonstances analogues, un an plus tard, à la charnière de 1918 et de 1919, dans une Allemagne à son tour bouleversée par la défaite, la famine, l’abdication de Guillaume II et des insurrections rouges dans toutes les villes, « le Lénine allemand », échouera dans son entreprise, achevant sa carrière une balle dans la nuque tirée par un « garde blanc » germanique. Pourquoi Lénine l’a-t-il emporté en Russie et a-t-il échoué en Allemagne.? Ni Marx ni ses émules n’offrent de réponse. Celle-ci surgit de l’étude des événements. Elle montre à quel point l’histoire est toujours le domaine de l’inattendu.

Rien n’était inéluctable.

Le déroulement des deux révolutions russes de février (mars) et octobre (novembre) 1917 prouve que rien n’était inéluctable. C’est à la suite d’une série de hasards improbables que ces révolutions se sont produites. Comme le reconnaîtra Trotski, sans Lénine à Petrograd à l’automne 1917, pas de bolchevisme, pas d’URSS, pas de Staline et sans doute pas d’Hitler.

Les improbables révolutions de 1917 sont nées principalement de la guerre, des défaillances de Nicolas II et de son drame familial. À la fin de 1914, après les combats et les défaites des lacs Mazures, les pertes de l’armée russe ont déjà atteint 1 200 000 hommes tués et blessés. Au cours des deux années suivantes, l’infanterie est saignée à blanc. La plupart des officiers et des sous-officiers de carrière sont tombés. Les vides ne sont plus comblés. Faute de fusils, les renforts sont dirigés, sans armes, vers le front. Les soldats doivent ramasser les fusils des morts et des blessés. Durant l’été 1915, l’armée russe commence à perdre pied. On enregistre les premières redditions massives. Les mutilations volontaires augmentent, ainsi que les désertions. Le soldat russe voulait bien se battre, mais pas se faire massacrer.

Après l’offensive du général Broussilov durant l’été 1916, qui a coûté plus d’un million de tués et de blessés, l’armée est un grand corps usé, frappé d’une passivité animale. Les masses grises de l’infanterie russe n’aspirent plus qu’à la paix, à n’importe quel prix À l’arrière, la désorganisation de la vie économique, la paralysie des transports ont affamé les villes. Des queues interminables s’allongent devant les magasins d’alimentation. Aucune famille qui ne soit touchée par le deuil d’un père ou d’un fils. Le pays est assommé de souffrance. La propagande des divers partis révolutionnaires attise le mécontentement. Pour redresser la situation, il faudrait un pouvoir exceptionnellement ferme et avisé. Mais le malheureux Nicolas II, excellent homme privé ; n’a aucune des qualités qu’exigeraient les circonstances.

Tout le monde complote.

En octobre 1916, alors que de nombreux signes annoncent l’approche d’un cyclone, l’ambassadeur d’Angleterre, Sir George Buchanan, fait respectueusement remarquer au tsar que sa seule chance de salut serait de regagner la confiance de son peuple. Ce à quoi Nicolas II, le regardant de travers, répond : « Voulez-vous dire qu’il me faut regagner la confiance de mon peuple, ou qu’il faut qu’il regagne ma confiance ? » Le malheureux se fait une idée enfantine de la légitimité.

Les mutineries dans l’année commencent en février (mars) 1917. Elles vont s’étendre de l’arrière vers le front, tandis que se constituent partout des soviets de soldats qui prennent les officiers en otages. Les foules en uniforme sont l’enjeu et l’instrument des luttes qui conduisent à la prise du pouvoir par les bolcheviques.

La Douma est l’assemblée octroyée par Nicolas II à la suite des événements de 1905. Elle est composée de conservateurs, de libéraux et de socialistes, tous hostiles désormais à l’autocratie.
Le matin même, au quartier général de Mohilev, le général Alexéïev, chef d’état-major général, a reçu un télégramme de Rodzianko, président de la Douma : « Les institutions gouvernementales ont cessé de fonctionner à Petrograd. Le seul moyen d’éviter l’anarchie est d’obtenir l’abdication de l’empereur en faveur de son fils. »

Alexéïev n’est pas surpris. Voici des nuits qu’il ne dort plus. Au poste qui est le sien, il a acquis la conviction que l’autocratie est condamnée. Toute la journée du mardi 28 février (13 mars), venant du GQG de Mohilev, le train spécial de Nicolas II roule vers Tsarskoïe Selo. Le lendemain, 1er mars (14 mars), le train est détourné vers Pskov, QG du front Nord. C’est là que les chefs militaires porteront l’estocade. À 20 heures, sur le quai de Pskov, le général Rousski, commandant du front Nord, accueille le tsar. Chapitré par Alexéïev, il s’efforce de démontrer à son souverain que toute résistance est inutile. On attend les réponses des commandants en chef des autres fronts à qui Alexéïev a envoyé le télégramme les assurant que « l’abdication de Nicolas II est indispensable pour rétablir le calme dans le pays et permettre de continuer la guerre. »

En début d’après-midi, le 2 mars (15 mars), le général Rousski porte au tsar les répon- ses des cinq commandants en chef (dont la sienne) exigeant l’abdication. Un long silence suit cette lecture. Nicolas II se tourne vers la fenêtre du wagon, un pli amer aux lèvres. Puis brusquement, il déclare d’une voix ferme : « Je me suis décidé. Je renonce au trône en faveur de mon fils ». Il est quinze heures. L’acte officiel sera rédigé, non en faveur du tsarévitch Alexis, dont la maladie est incurable, mais du grand-duc Michel, frère de Nicolas II.

Tout cela n’est que péripétie. Dans les jours qui suivront, le grand-duc Michel déléguera ses pouvoirs au gouvernement provisoire constitué par la Douma, sous la présidence du prince Lvov, connu pour ses amitiés maçonniques. Le personnage le plus visible de ce gouvernement est Alexandre Kerenski ( 1881- 1970), pour l’heure ministre de la Justice. C’est un avocat, bon orateur populaire, membre du Parti socialiste-révolutionnaire, opposé aux bolcheviques sur de nombreux points, et partisan de la poursuite de la guerre aux côtés de l’Entente.

Kerenski aux commandes.

La révolution de Février (mars) est saluée par les Alliés comme par leurs ennemis. Les premiers attendent des miracles d’un gouvernement provisoire inspiré des grands principes de 1789. Le cours du rouble et des valeurs russes monte à la Bourse de Paris. En face, les Allemands pressentent une anarchie rapide et un effondrement de l’armée russe, capables de renverser la situation en leur faveur. L’abdication de Nicolas H et le ralliement du corps des officiers au gouvernement provisoire, annoncent la fin de l’armée impériale. Cependant, ce corps qui compte plus de six millions d’hommes mettra plusieurs mois à mourir. Durant cette longue agonie, les foules en uniforme seront à la fois l’enjeu et l’instrument des luttes politiques qui conduisent au coup de force bolchevique d’octobre (novembre) 1917. Pendant ce temps, les monarchistes constitutionnels (KD), les démocrates libéraux et les socialistes modérés qui constituent le gouvernement provisoire n’ont aucune conscience du raz de marée qui emporte la Russie. D’emblée, le gouvernement provisoire a laissé s’instituer une dualité du pouvoir en partageant celui-ci avec le Soviet. Le Soviet, avec une majuscule, c’est celui de Petrograd, le premier en date, qui réunit des délégués, élus par les soviets d’ouvriers et de soldats. Son exemple et ses mots d’ordre sont repris dans tout le pays. Ce qui fait sa force, c’est d’être le centre vers lequel convergent les pulsions des foules et d’où partent les directives qui amplifient l’agitation. Il est dominé par la fraction bolchevique qui exige et obtient la constitution d’une garde rouge placée sous son autorité. À deux reprises, en mai et juillet 1917, Alexandre Kerenski, futur président du gouvernement provisoire, aura la faculté d’écraser le Soviet qui ne cache pas son intention de le renverser. Il s’y refusera, hanté par sa méfiance à l’encontre des officiers de l’armée tsariste. Le corps des officiers, bien qu’il soit complètement détaché de la monarchie, reste à ses yeux une menace constante de restauration du tsarisme. C’est pourquoi, de façon contradictoire, il encourage ce qui peut détruire l’institution militaire tout en s’efforçant de poursuivre la guerre aux côtés des Alliés.

La « démocratisation » est le prétexte utilisé par le Soviet de Petrograd pour casser l’armée. L’instrument est le prikaz (ordre) n° 1 adopté par le Soviet dès le 1er (14) mars 1917. Le prikaz n° 1 ordonne dans toutes les unités, l’élection de soviets de soldats qui ont le pouvoir de destituer les officiers et sont juges de la conformité des ordres avec les nécessités de la « démocratie ». Les officiers qui tentent de résister sont chassés ou massacrés. En face, le commandement allemand surveille avec prudence cet effondrement. Pour accélérer le pourrissement, il fait passer en Russie Lénine et les révolutionnaires exilés à l’Ouest.

Lénine et Trotski â pied d’œuvre.

Après douze ans d’absence, Lénine rentre ainsi à Petrograd à la fin d’avril 1917, venant de Suisse. Il ne revient pas seul. En tout, près de quatre cents socialistes de diverses obédiences rentrent ainsi, en trois convois successifs, via l’Allemagne et la Suède avec l’accord de Ludendorff, mais sans que le Kaiser en soit informé. Le gouvernement provisoire et Kerenski ne voient d’abord en Lénine qu’un exalté. Devant ses camarades éberlués, le « vieux » révolutionnaire obstiné développe ses « thèses d’avril » que résument trois slogans : « À bas la guerre. À bas le gouvernement provisoire. Tout le pouvoir aux soviets ». Dans sa naïveté, le gouvernement provisoire intercède auprès de l’ambassadeur d’Angleterre pour que le gouvernement du Canada libère un autre révolutionnaire de marque, Lev Davidovitch Bronstein, alias Trotski, suspect d’intelligence avec l’Allemagne. Le retour de Lénine et de Trotski entraîne un crescendo, dont l’évolution peut être suivie sur un calendrier.

  • Le 3 (16) mai 1917 : Petrograd connaît une nouvelle journée insurrectionnelle. Les ministres conservateurs Milioukov et Goutchkov démissionnent en signe de conciliation, et le général Kornilov, qui proposait d’écraser le soulèvement, doit quitter Petrograd pour le front de Galicie.
  • Le 18 juin ( 1er juillet), commence mollement l’offensive de Broussilov en direction de Lemberg en Galicie. Mais le 26 juin (6 juillet), en avant de Tarnopol, une contre-attaque allemande met en fuite l’infanterie russe.
  • Le 2 (15) juillet, les nouvelles du désastre de Tarnopol provoquent la démission de quatre autres ministres modérés. Cette crise accroît le malaise dans la capitale. Depuis plusieurs jours, les soldats de la garnison craignent d’être expédiés au front. Ils manifestent, drapeaux rouges en tête.
  • Le 4 (17) juillet, les bolcheviques prennent la tête du mouvement. Mais, dans la nuit, des Cosaques nettoient la ville et restent maîtres du terrain.
  • Lénine confie à Trotski : « Maintenant, ils vont tous nous fusiller ! » À la place de Kerenski, il eût certainement agi ainsi. L’histoire de la Russie et celle du monde en eussent été changées. Mais Kerenski n’était pas
  • Lénine. Le facile écrasement du soulèvement bolchevique lui fait imaginer que Lénine et les siens sont terrassés. Il craint maintenant une réaction militaire. Il va donc tempérer la répression. Lénine a pu se réfugier clandestinement en Finlande. Trotski est arrêté, mais pas pour longtemps.
  • Le 21 juillet (8 août), Kerenski devient chef du gouvernement en remplacement du prince Lvov, démissionnaire. Cumulant les portefeuilles de la Guerre, de la Marine, il s’installe au palais d’Hiver, couche dans le lit de l’empereur et se fait escorter d’aides de camp chamarrés. 

Le « putsch » de Kornilov.

Puisqu’il faut un responsable à la déroute des armées, le général en chef Broussilov est relevé de son commandement et remplacé par Kornilov. Celui-ci n’accepte le poste qu’en échange du rétablissement de la peine de mort dans les armées. L’énergie de ce général plutôt républicain contraste avec la mollesse des autres généraux. Son ultimatum au gouvernement pour le rétablissement de la peine de mort porte son prestige au zénith. Kerenski et le gouvernement en prennent ombrage. Derrière ce général se profile l’ombre de Bonaparte... Le Soviet en rajoute, dénonçant chaque jour le « cosaque sanguinaire » qui veut étrangler la démocratie et la révolution. 

C’est dans ce contexte que survient en septembre 1917 ce que l’on appelle le « putsch » de Kornilov, qui fut bien moins que cela, mais eut de lourdes conséquences. Excellent homme de guerre, mais faible cerveau politique, Kornilov n’était qu’un brave patriote. Il souffrait de voir son pays basculer dans un gouffre. Homme d’ordre, il ne demandait qu’à servir le gouvernement. Mais Kerenski, aveuglé par ses préjugés, croit voir en lui un nouveau Bonaparte. Il lui tendra un piège dans lequel il se prendra les pieds. Après avoir demandé au général d’envoyer à Petrograd un corps de cavalerie, Kerenski réunit le cabinet, dénonce un complot, destitue Kornilov et annonce qu’il prend lui-même le commandement des armées. Découvrant qu’il a été joué, le fougueux cosaque a un mouvement de rage. Il refuse de s’incliner et lance un appel à la rébellion. À Petrograd, c’est la panique. Le Soviet et les bolcheviques apportent leur soutien à Kerenski. Ce ralliement n’est pas gratuit. Kerenski fait libérer Trotski et cède aux exigences du Soviet, faisant distribuer des armes aux gardes rouges.

Le 11 septembre, tout est fini. Les Cosaques de Kornilov ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Ils se sont décomposés avant même de combattre.

Une nouvelle purge frappe l’armée et la marine. Des représailles impitoyables s’abattent sur tous ceux que l’on suspecte de sympathie pour l’ancien commandant en chef. À Vyborg, une dizaine d’officiers sont jetés à l’eau et achevés à coups de fusil. Ce genre de tuerie se produit un peu partout. On estime à environ 40 000 le nombre des officiers fidèle au Tsar qui sont alors chassés de l’armée ou qui démissionnent. Sous l’empire de la peur, Kerenski a recherché l’alliance des bolcheviques. Une semaine plus tôt, ces derniers semblaient rayés de la carte politique. En se tournant vers eux, il leur a offert le moyen de le renverser. Désormais les événements galopent. Le 21 octobre (3 novembre), le Soviet constitue un Comité militaire révolutionnaire (CMR) présidé par Trotski. Entre le palais d’Hiver, siège du gouvernement et l’Institut Smolny, siège du Soviet, la guerre est ouverte. Sous prétexte de défendre la légalité, Lénine et Trotski décident de passer à l’insurrection. On utilisera la réunion du Congrès de tous les soviets convoqués pour le 25 octobre (8 novembre). La mise en place insurrectionnelle, supervisée par Trotski, commence dans la nuit du 24 au 25 octobre (7 au 8 novembre) à 2 heures du matin. Les gares, les ponts, les centrales électriques et les postes télégraphiques sont occupés par des petites unités formées de gardes rouges. On leur a dit qu’ils participaient à la « défense » du Soviet, menacé par une sombre conspiration korniloviste. Renverser un pouvoir légal au nom de la défense de la légalité est la ficelle inusable des bons coups d’État.

Lénine prend le pouvoir.

Après des semaines d’atonie, Kerenski semble soudain se réveiller à la veille d’une insurrection dont plus personne ne doute. Il ordonne l’arrestation des membres du CMR. Mais les officiers, désormais dégoûtés, refusent d’obéir. « Le rôle des officiers a été étonnant, se souviendra Trotski en évoquant cette période. Il y avait apparemment dans la plupart des cas le désir de nous aider à renverser Kerenski. » Le coup d’État bolchevique se répartit sur trois jours, les 24, 25 et 26 octobre 1917 de l’ancien calendrier (7, 8 et 9 novembre). L’épisode saillant sera la prise du palais d’Hiver, siège du gouvernement provisoire, déserté par Kerenski. Les assaillants n’y sont guère plus combatifs que les assaillis, qui n’ont aucune raison de donner leur vie. Malgré leur supériorité numérique, les bolcheviques n’osent pas attaquer le palais sans un soutien d’artillerie. Un navire de guerre, le croiseur Aurore, s’est embossé sur les rives de la Neva. L’un de ses canons tire un coup à blanc. La forteresse Pierre-et-Paul, tombée sans coup férir aux mains des insurgés, tire à son tour quelques coups de canon qui manquent le palais et vont se perdre en ville. Une pièce de campagne placée à deux cents mètres le manque également, et ses obus tombent dans le quartier de Vyborg... À la suite de cette brillante démonstration, les défenseurs se rendent. Les élèves-officiers sont conduits à la forteresse Pierre-et-Paul, tandis que les membres d’un bataillon féminin, dernier rempart gouvernemental, subissent le sort que l’on devine. Dans les autres villes, un simple télégramme suffit généralement à assurer le changement de pouvoir.

L’ultime tentative de Kerenski pour rallier des régiments cosaques et marcher sur Petrograd se termine par la fuite du « généralissime », sous les huées de ses propres soldats. De ces incidents sans importance, la légende rouge fera le « soulèvement » de Petrograd, la « bataille » de Gatchina et de Tsarskoïe Selo.

Le 26 octobre (9 novembre), avant de se dissoudre, le Congrès des soviets entérine la prise du pouvoir effectuée en son nom et désigne un Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom). Sa composition a été préparée par les bolcheviques. Lénine en assure la présidence. Trotski reçoit les Affaires étrangères. La Guerre et la Marine sont confiées à une troïka bolchevique.

Personne n’imaginait que les bolcheviques se maintiendraient au pouvoir. Ils y resteront soixante-quinze ans.

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