Les contradictions de Paris.

Samedi 19 février 2011 // La France

Non-ingérence ou soutien à la démocratie ? La révolution tunisienne a montré les difficultés de la France à redéfinir ses liens avec ses anciennes colonies.

Surpris en flagrant délit d’indolence par la révolution du jasmin en Tunisie, le gouvernement français a réagi en faisant ce que les Français font de mieux : il a imaginé une théorie pour expliquer sa conduite. Non seulement la France avait été prise de court par les événements mais, contrairement à Washington, elle n’avait pas condamné la violence de la répression contre les manifestants tunisiens. En guise de justification, Paris a alors invoqué le principe de non-ingérence.

Pendant des décennies après l’indépendance des colonies africaines, des représentants français, des compagnies pétrolières et des mercenaires avaient œuvré en coulisse, portant au pouvoir quantité de leaders peu scrupuleux. Le réseau de la Françafrique reliait nombre de chefs d’État africains et leurs pétrodollars aux présidents et partis politiques français, de droite comme de gauche. Après son élection en 2007, Nicolas Sarkozy avait promis de remplacer ces réseaux d’une époque révolue par des liens bilatéraux, responsables et dénués de tout paternalisme postcolonial. Et, en un sens, la France a bien tourné une page. Nicolas Sarkozy a ouvert une nouvelle base militaire au Abou Dhabi, où la France n’a pas de passé colonial, et rendu au Sénégal le commandement de l’une de ses trois bases permanentes en Afrique (demeurent celles du Gabon et de Djibouti). Le président français a également dépoussiéré d’opaques accords de défense bilatéraux et courtisé des leaders en dehors !i de l’Afrique francophone. Et, depuis que Ben Laden a désigné la France comme cible potentielle après la loi sur l’interdiction de la burga, Sarkozy s’est recentré sur la lutte contre le terrorisme.

La nouvelle approche française relève-t-elle toutefois vraiment de la non-ingérence ? La France avait coutume d’intervenir afin d’exister sur la scène internationale’ ; analyse Dominique Moïsi, responsable de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Nous assistons aujourd’hui à un renversement de tendance, mais ce changement s’opère de manière chaotique, pour ne pas dire contradictoire. Le principe de non-intervention va parfois à l’encontre d’un autre grand principe revendiqué par la diplomatie française, à savoir son soutien à la liberté et à la démocratie.

Observons ce qui se passe dans trois anciens territoires Français : la Côte d’Ivoire, la Tunisie et le Niger. Lorsque le président ivoirien Gbagbo a refusé d’admettre sa défaite lors de la présidentielle du z8 novembre, Nicolas Sarkozy l’a sommé de quitter le pouvoir ou d’en assumer les conséquences. Si cette attitude était partagée par l’ensemble de la communauté internationale, elle a néanmoins été perçue comme impérieuse. La Côte d’ivoire n’est pas une sous-préfecture Française a rétorqué un ministre ivoirien. Aujourd’hui, l’ultimatum de Nicolas Sarkozy a expiré, sans effet. La France a des centaines de soldats présents dans le pays. Envoyés dans le cadre d’opérations de maintien de la paix, ils se sont retrouvés mêlés à de sanglants combats il y a quelques années. Aujourd’hui, personne ne tient à voir l’Histoire se répéter. Mais la France resterait-elle spectatrice si l’Union africaine, qui s’est proposée comme médiatrice, préconisait l’usage de la force pour chasser Gbagbo ?

Si la France est forcément impliquée en Côte d’Ivoire, certains ont dénoncé sa passivité en Tunisie. Les adjectifs scandaleux, honteux et ignoble ne sont que quelques-uns des plus corrects lancés par le Parti socialiste pour qualifier une situation dont ils s’accommodaient parfaitement lorsqu’ils étaient au pouvoir. En réalité, la France n’était pas plus amie du régime tunisien que nombre d’autres pays qui y voyaient un rempart contre l’islamisme. Mais ses liens avec ce pays sont complexes. La France accueille au moins 600 000 Tunisiens, dont un grand nombre d’exilés politiques. Elle est le principal partenaire commercial de la Tunisie. Plusieurs responsables politiques français sont nés ou possèdent une résidence en Tunisie. Cet enchevêtrement de liens explique la confusion du gouvernement français. Après avoir tardé à le condamner, la France a très vite refusé l’asile au président déchu.

Le Niger constitue un cas assez à part, avec la récente exécution de deux jeunes Français enlevés par des hommes de main d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Alors que l’armée nigérienne avait pris en chasse les ravisseurs dans le désert, les forces spéciales françaises ont été appelées en renfort et ont donné l’assaut en hélicoptère. Plusieurs hommes d’Aqmi ont été tués dans la fusillade. De toute évidence, une telle intervention relève d’une forme particulière d’intervention. Elle est aussi le signe que la France essaie de redéfinir son rôle en Afrique. L’année dernière, Nicolas Sarkozy a déclaré que le versement de rançons et la négociation avec les ravisseurs n’aient pas une stratégie pour la France. En revanche, la France aiderait tout pays demandant son aide pour combattre Aqmi. Et c’est la présence des forces spéciales françaises dans le Sahel qui a permis de trouver si rapidement la trace des ravisseurs nigériens. La preuve que, si la France souhaite des relations plus normalisées avec l’Afrique, la réalité est beaucoup plus compliquée.

Michèle Alliot Marie.

Les déclarations de Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires étrangères, sonnent comme un cinglant démenti des principes de la Révolution française. Le droit, la liberté, la fraternité, l’égalité et la justice ne sont donc que des chimères. Lorsqu’elle a proposé, le 11 janvier, au régime de Ben Ali le savoir-faire sécuritaire de la France, elle a illustré le double langage de la France. Elle a aussi illustré le parti pris français en faveur de l’occupant israélien quand [le 21 janvier, 6 en visite à Gaza] elle a qualifié la détention de Gilad Shalit par le Hamas de "crime de guerre’ ; tout en s’abstenant d’évoquer les sept mille prisonniers palestiniens détenus par Israël.

Certes, Gilad Shalit détient la double nationalité franco israélienne, mais cela est également vrai pour Salah Hamouri, prisonnier palestinien détenu par Israël [et de mère française]. Lui aussi possède la nationalité française, mais la ministre n’a pas rendu visite à ses parents, à l’inverse de la démarche qu’elle a faite auprès des parents de Gilad. De même, elle a visité la ville israélienne de Sderot régulièrement visée par des roquettes palestiniennes tirées de la bande de Gaza], mais elle n’a pas cru bon de se rendre dans les zones détruites par les Israéliens pendant la dernière invasion de Gaza par Israël, en décembre 2008.

Elle a ensuite affirmé que l’expression "crime de guerre" lui avait été attribuée à tort par la station arabophone Kol Israël [La voix d’Israël], mais ne la pas démentie dans
sa conférence de presse au Centre culturel français de Gaza. Là-bas, elle a préféré critiquer ceux qui avaient protesté contre cette expression en l’accueillant par des jets de chaussures et d’œufs. Par ailleurs, elle n’a accepté la présence des journalistes palestiniens qu’à la toute fin de la conférence, et sans les autoriser à poser la moindre question. C’est donc le droit à la parole des victimes et proches des victimes qu’elle bafoue. Du reste, les Palestiniens sont irrités par le changement de la politique française à leur égard depuis le départ de l’ancien président Jacques Chirac, qui avait reçu un accueil triomphal en Palestine, il y a plus de dix ans.

Ici à Gaza, on ne peut pas se contenter de penser que la France ne se désintéressera pas de nous et qu’elle poursuivra ses efforts pour la paix et le développement en Palestine. Car en même temps perdurent l’occupation, le grignotage des Territoires palestiniens et la violation des droits. C’est déplorable de se féliciter de l’allégement du siège de Gaza par Israël, alors que des milliers d’habitants de la bande de Gaza sont toujours privés de logement en raison de l’interdiction d’importer du matériel de construction. C’est affligeant de se heurter jour après jour à l’hypocrisie de la communauté internationale, surtout si cela est exprimé par le ministre des Affaires étrangères français, en contradiction flagrante avec l’héritage de la Révolte française.

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