Les cent ans de Simone de Beauvoir.

Lundi 18 février 2008 // L’Histoire

Nous voilà donc partis pour une année Beauvoir, le centenaire de la naissance de l’auteur du Deuxième sexe donnant lieu à une multitude de publications, colloques ou manifestations. La crainte d’une célébration unilatérale de l’icône féministe semble déjà exorcisée par les vérités cruelles, voire les mensonges d’une vie que l’on raconte désormais avec toute la documentation désirable. Et ce sont parfois les journaux les plus attachés au souvenir et à l’idéologie du couple mythique formé avec Sartre, qui se montrent impitoyables dans la révélation du tas de petits secrets qui fait contraste avec les gros concepts de la propagande existentialiste.

Les deux jeunes normaliens de l’Avant-guerre n’ont rien compris à la menace totalitaire qui était sous leur nez. Sartre à Berlin ne voit rien et son aveuglement préfigure sa méprise à l’égard de l’union soviétique. Leur résistance sera médiocre et leurs engagements flamboyants d’après-guerre toujours marqués par l’arrogance idéologique. Et que dire, sous l’angle existentiel, des fameuses amours contingentes quand on s’aperçoit qu’elles s’apparentent à de l’exploitation, celle des jeunes élèves de Beauvoir ? Ce sont, souvent, les compagnes de lutte qui se montrent les plus sévères pour une militante dont on n’a pas digéré la froideur psychologique et l’insensibilité humaine, les causes les plus dramatiques n’étant considérées par elle qu’avec sa raideur.
 
Pourtant, le mythe résiste aux révélations les plus accablantes. Beauvoir continue à fasciner surtout les générations qui furent embarquées, selon le mot de Danielle Sallenave, dans le siècle des extrêmes. On ne peut s’empêcher de considérer avec quelque admiration ou envie cette vie pleine, assumée, toujours libre, après qu’a été refoulé ce que les héritages familiaux et sociaux avaient imposé. Sa révolte contre l’hypocrisie, l’aliénation des déterminations, et évidemment la sujétion de la femme est toujours considérée comme exemplaire. C’est presque une vérité établie que celle d’un écrivain auquel les femmes devaient leur libération.

Même si quelques représentantes des nouvelles générations font preuve d’insolence à l’égard de l’ancêtre, la valeur de référence des analyses du Deuxième sexe est rarement contestée. Il est vrai que Simone de Beauvoir a une consistance intellectuelle, dont on peut contester les contenus mais qui résiste malgré tout par l’affirmation orgueilleuse du refus de tout destin. C’est encore Danielle Sallenave, qui remarque qu’il y a entre Sartre et Beauvoir une différence décisive à ce propos. Sartre est lié à la prédestination calviniste de son milieu d’origine. Beauvoir, d’éducation catholique, n’a pas de destin mais se reconnaît dans une vocation.

On doit donc lui rendre hommage de cette liberté revendiquée jusqu’au bout, même si elle s’est accompagnée de beaucoup de ratages et si la fierté qui lui permit de s’épanouir ne va pas sans détresses et fuites en avant. L’idéologie chez elle n’a pas aboli la sincérité dont elle a fait, plus que Sartre, un des motifs essentiels de sa morale. Mais si on tente d’établir une sorte de bilan, d’évaluation générale d’une trajectoire philosophique, on s’affronte à quelques paradoxes de taille. Je ne reviens pas ici sur l’objection majeure que j’ai opposée au féminisme du Deuxième sexe. Vouloir d’une part libérer la femme de l’oppression masculine en lui refusant par ailleurs l’accès à un symbolique positif du fait d’un enfermement dans un imaginaire spéculaire infernal, c’était s’enfermer dans l’impasse où semble durablement compromise la cause des femmes. Mais le paradoxe sur lequel je voudrais insister concerne le rapport de Beauvoir à la pensée de Sartre.

En effet, Beauvoir a beaucoup abandonné d’elle-même en se ralliant corps et âme à la philosophie de son compagnon. La jeune normalienne n’était pas vouée à une orthodoxie idéologique, préférant le pluralisme des idées et la tolérance à la discipline d’une ligne de combat. Mais elle se rendit à la supériorité de celui qui incarnait la philosophie. Et la thématique de ce qu’on appelait existentialisme lui agréait assez en tant que justification de sa rupture avec son milieu clérical et bourgeois. D’une certaine façon, elle a conclu un pacte définitif avec cette liberté qui tranche avec toutes les appartenances possibles et les diktats de l’autorité. Sartre lui avait appris définitivement le refus d’être figé en objet, en adoptant la transcendance d’un sujet toujours en projet. Et toute sa vie n’avait été que l’illustration de cette autonomie radicale, en perpétuel déni des contraintes morales et sociales. En témoignent les volumes de ses Mémoires où elle a voulu raconter, le plus sincèrement possible, ce qu’il en avait été de sa libre existence. 

Sans vouloir revenir sur les multiples accrocs à la morale existentialiste, aux grands et menus mensonges qui ponctuent ce journal et mettent en cause cette fameuse sincérité, il faut bien aborder aussi le terrible drame que fut pour Beauvoir le retournement philosophique radical accompli par Jean-Paul Sartre, tout à la fin, sous l’emprise indéniable de Benny Lévy, l’étonnant comparse de ses dernières années. On sait maintenant qu’entre Beauvoir, sa fille adoptive Sylvie Le Bon et Benny Lévy soutenu inflexiblement par la fille adoptive de Sartre, Ariette Elkaïm, la lutte est au couteau. L’auteur de l’Étre et le Néant est devenu levinassien, il se réfère à la révélation biblique et renie ipso facto, tout ce qui fondait son athéisme cohérent et son humanisme solipsiste.

Pour le coup, Simone se trouve complètement flouée et c’est un démenti cinglant à la décision initiale, à son orgueil, à ce qui a tissé les engagements successifs des décennies depuis sa jeunesse. On sait maintenant que la compagne essentielle n’eut droit à aucun souvenir tangible du compagnon après la mort de Sartre, l’appartement ayant été déménagé par ceux qui avaient recueilli les ultima verba du grand homme. Celle qui avait pleuré de rage à la suite du reniement, se retrouvait obstinément seule, le pacte ayant été brisé.

Accuser Benny Lévy d’avoir circonvenu un vieillard n’était-ce pas humiliant pour elle. Sartre l’accuserait de le traiter comme un mort. Terrible !

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