Les bonnes raisons ne manquent pas. Nous ne voulons pas que la Turque entre dans la Communauté Européenne.

Jeudi 4 mars 2010, par Karim Ouchikh // Le Monde

De nous libérer de cette « Europe » !

Nous en libérer n’est pas nous enfermer, nous recroqueviller et tourner le dos au monde...

Nous en libérer n’est pas, non plus, céder à d’illusoires lendemains fussent-ils peints avec talent.

Il est indispensable, sans trop attendre, d’établir un partenariat stratégique avec la Turquie.

Les nations européennes le peuvent-elle ? Istanbul n’est pas toute la Turquie...

Quelques réflexions de « poids » de notre ami Karim Ouchikh, après lecture de Nedim Gürsel...

Portemont, le 16 janvier 2010

Istanbul, la Turquie et l’Europe

Nedim Gürsel est un écrivain turc dont la réputation littéraire n’est plus à faire hors des frontières de son pays. Directeur de recherche au CNRS, à Paris, il est poursuivi actuellement en Turquie pour délit d’opinions, à la suite de la parution de son dernier roman « Les Filles d’Allah » (Le Seuil, 2009).

Dans une tribune récemment publiée dans les pages Débats-Horizons du journal Le Monde (édition des 31 janvier et 1 février 2010), sous le titre explicite « Istanbul, l’indispensable », Nedim Gürsel développe, non sans inspiration, sa vision d’une Turquie dont la proximité culturelle présumée avec l’Europe lui donnerait tout naturellement vocation à intégrer, au plan institutionnel, l’Union européenne.

Lucide, l’auteur n’ignore rien de l’hostilité croissante des européens à l’intégration programmée de la Turquie au sein d’une Union européenne qui se construit de plus en plus dans le dédain des peuples qui la composent. Sans doute, l’écrivain pressent-il même que ce sentiment profond plonge en Europe ses racines dans une mémoire collective qui conserve intacte, à l’égard de l’ancienne puissance ottomane, une défiance exempte de tout mépris.

Aux yeux de Nedim Gürsel, cette opinion est à ce point répandue dans les esprits européens, qu’elle requiert de lui l’obligation d’y répondre, en multipliant tous les contre-feux possibles.

« Que serait la vie dans l’Europe unie sans cette mégalopole si intimement liée à son histoire et qui est, en 2010, la capitale continentale de la culture ? ».

Ce sous-titre résume parfaitement la tonalité générale d’un article qui entend abuser le lecteur par l’utilisation habile d’un double leurre. L’Europe serait aujourd’hui désunie, comme écartelée sous l’effet dévastateur d’incessants combats fratricides.

Au prix d’une surprenante relecture historique des tensions qui n’ont cessé de caractériser, au gré des conflits armés, l’histoire tumultueuse de la Sublime Porte et des nations européennes, l’écrivain en vient à travestir le souvenir douloureux de ce tête-à-tête multiséculaire, pour mieux nous le présenter sous les traits d’une banale « relation passionnelle » qu’il importerait désormais de dépasser.

Au fond, selon la thèse implicite de l’auteur, l’Europe serait orpheline d’une unité continentale perdue. En renouant intelligemment avec cette mémoire partagée, l’Europe parviendrait, en cessant sa quête, à se réconcilier enfin avec elle-même. Ces raccourcis historiques, esquissés avec élégance, ne peuvent qu’encourir la critique immédiate !

De la bataille de Lépante aux sièges successifs de Vienne de 1529 et 1683, de la guerre de libération de la Grèce au seuil du XIXe siècle aux guerres balkaniques qui ont tant déchiré le continent européen ; Au crépuscule de ce même siècle, point n’est besoin ici de faire œuvre d’historien pour se convaincre, au vrai, que l’histoire agitée des relations entre la Turquie et l’Europe s’est avant tout construite dans l’épreuve incessante des affrontements militaires.

C’est bien cette réalité historique, constitutive d’une insondable ligne de fracture, qui demeure jusqu’à présent profondément ancrée dans l’inconscient collectif des peuples intéressés, en Europe comme en Turquie, même si, depuis lors, le développement de leurs échanges économiques et culturels, mutuellement profitables, a contribué heureusement à apaiser cette mémoire troublée.

Sauf à céder aux artifices les plus grossiers, on ne saurait davantage mettre la Turquie et Istanbul sur un même plan. Fondant son raisonnement sur une symétrie apparente, Nedim Gürsel voudrait nous dévoiler insensiblement la Turquie réelle au seul prisme, ô combien réducteur, de sa capitale économique.

Istanbul est une ville mythique, magnifique et foisonnante, dont le rayonnement mystérieux produit assurément dans l’esprit de ceux qui la découvre une attirance sincère et l’auteur n’a pas tort de valoriser l’aura culturelle de l’ancienne Constantinople que nul ne saurait lui contester.

Cette mégalopole, qui tutoie à présent les quinze millions d’habitants, offre au surplus les mêmes traits de civilisation que ceux qui ont façonné le paysage des capitales européennes.

Se promenant de Rome à Lisbonne, en passant par Paris et Prague, avant que de ne s’arrêter à Istanbul, le curieux observera d’incontestables similitudes, partout manifestes, parmi ces remarquables agglomérations : les pratiques culturelles et urbaines, si semblables, des populations qui peuplent ces cités aussi bien que l’ouverture au monde des élites qui s’y déploient, sont en la matière autant de preuves qui attestent pareillement de cette connivence inattendue.

Mais la Turquie peut-elle se comprendre, en vérité, au seul miroir stambouliote ?

Avec un niveau de développement économique, social et culturel inégal, la Turquie n’a pas encore accouché, sur l’ensemble de son territoire, d’un modèle de société homogène, malgré les efforts engagés jusqu’à présent par les différents régimes politiques en place à Ankara.

Nul ne peut contester que bien des décennies ne s’écouleront avant que les immenses territoires agricoles de la rude Anatolie, encore marqués par un mode de vie ancestral, ne puissent avec succès se comparer à la Turquie des douces rives du Bosphore, en tous points occidentalisées.

Que la ville d’Istanbul soit la capitale culturelle de l’Europe pour 2010 ne changera en rien à cette réalité objective : dans l’immédiat, la Turquie et Istanbul restent, à bien des égards, des univers étrangers l’un à l’autre.

Mais il y a plus préoccupant pour l’avenir.

S’appuyant sur une institution militaire et une magistrature, toutes deux en perte de légitimités, le régime autoritaire turc ne contient qu’avec peine les aspirations religieuses pressantes d’une société civile en pleine mutation qui paraît se détourner aujourd’hui, sans regret, du modèle de développement occidental et laïc qui faisait jusqu’à présent de la Turquie kémaliste un exemple à nul autre pareil parmi les pays de culture musulmane.

Qui peut encore garantir que la Turquie contemporaine ne se transforme demain, au fil des scrutins électoraux, en un Etat crypto-théocratique inspiré de la République islamique d’Iran, sous l‘effet de l’activisme politique que manifeste, avec tant d’efficacité, le puissant parti islamiste AKP actuellement au pouvoir ?

Nedim Gürsel a un grand talent et beaucoup de courage, comme son œuvre littéraire et ses engagements politiques l’établissent manifestement. Cependant, il ne saurait suborner le lecteur tant la manipulation intellectuelle à laquelle il se livre si subtilement, ne parvient pas à dissimuler son inavouable dessein.

Chacun aura compris que la démarche de l’écrivain s’inscrit dans une logique des plus subversives, également à l’œuvre au sein de nos oligarchies politico-médiatiques : conditionner étroitement l’opinion publique, en persuadant en effet les Français que la très respectable Turquie a tout naturellement vocation à intégrer, en dépit de son poids démographique de près de 77 millions d’habitants, le territoire d’une Union européenne qu’elle partage pourtant si peu géographiquement.

Cette adhésion serait au fond rien moins que conforme aux intérêts bien compris de l’Europe et donc à ceux de la France !

Pour l’heure, la Turquie s’emploie, en toute discrétion, à mener à bien, avec la collaboration active d’une administration bruxelloise qui lui est tout entière acquise, les 35 chapitres d’une négociation, ouverte en octobre 2005, qui doit la conduire à adhérer en 2015 à l’Union européenne.

Sur ce sujet, les Français savent-ils seulement qu’ils ne disposeront, le moment venu, que peu de moyens de s’y opposer avec quelque chance de se faire entendre ? Nul ne peut oublier à ce propos que Nicolas Sarkozy a supprimé, à la faveur de la réforme constitutionnelle adoptée le 21 juillet 2008 avec la bénédiction de la majorité et la complaisance de l’opposition parlementaire, le verrou constitutionnel institué par Jacques Chirac qui imposait jusqu’alors de soumettre obligatoirement à référendum tout nouvel élargissement de l’Union européenne.

Pour autant, le sort de l’intégration programmée de la Turquie à l’Union européenne n’est pas définitivement scellé, car l’histoire de l’humanité nous apprend qu’il n’existe aucun déterminisme dans le cours des événements.

Au prix d’un sursaut politique des consciences, la voix des peuples européens peut encore s’imposer dans le débat public et enrayer une candidature turque qui n’a rien d’inéluctable ; pour autant que ce refus, exprimé avec égards, ne puisse demain être assimilé à une quelconque manifestation de malveillance à l’égard d’un pays dont l’amour-propre ne saurait légitimement souffrir, en ce domaine, du moindre sentiment d’humiliation.

L’œuvre de Claude Lévi-Strauss nous enseigne ici que la capacité des peuples à se différencier clairement les uns vis-à-vis des autres, sans haine ni faux-semblants, singulièrement dans le registre de la mémoire historique, est le premier réflexe à encourager dans une saine compréhension du noble sentiment d’altérité, sans lequel il ne peut y avoir entre ceux-ci ni respect mutuel ni volonté commune d’œuvrer ensemble.
Avec la perspective annoncée d’une intégration d’Ankara à une Union européenne aux frontières sans cesse élargies, la pensée dominante européiste entend imposer aux peuples européens une construction politique démesurée, tout aussi artificielle qu’idéologique, sous le fallacieux prétexte d’approfondir une coopération politico-économique qu’il importerait désormais d’intensifier en direction du vaste espace turcophone.

Echanges économiques France/Turquie

Avec plus de 11 Mds EUR d’échanges pour l’ensemble de l’année 2008, le commerce bilatéral entre la France et la Turquie a représenté un niveau jamais atteint, et affiche une progression de près de 10% par rapport à 2007.

A 5,7 Mds EUR, nos exportations vers la Turquie ont augmenté de 9% en 2008, soit très largement au-delà de la progression totale des exportations de la France sur l’ensemble du monde (+2,1%). Dans le même temps, les importations en France de produits turcs ont dépassé 5,3 Mds EUR, en hausse de 10% par rapport à 2007, soit pratiquement le double de la progression des importations totales de la France (+5,3% y compris énergie). Bien qu’en diminution par rapport à 2007, notre solde commercial reste positif (383 MEUR) mais tend, depuis l’année 2005, à s’équilibrer.

Depuis 2006, la Turquie demeure notre 12ème client dans le monde et le 5ème (devant le Japon) hors UE, avec des ventes françaises qui concernent en priorité, en 2008 :

  • les biens intermédiaires à hauteur de 1,8 Md EUR (dont en particulier chimie, plasturgie, produits métalliques, composants électriques et électroniques),
  • les produits de l’industrie automobile pour 1,3 Md EUR, qui ont progressé de près de 12% sur l’ensemble de l’année,
  • les biens d’équipements professionnels qui, bien qu’en baisse sensible par rapport à 2007 (-8%), représentent encore près de 1,2 Md EUR,
  • les biens de consommation, qui ne représentent « que » 745 MEUR mais ont augmenté de 16,5%, grâce au secteur « Parfumerie/Cosmétique/Pharmacie » (+24%).

Les importations françaises de produits turcs ont continué, eux-aussi, à s’inscrire en forte hausse (+11,4 % en moyenne sur les dix dernières années), confirmant la place du marché français comme débouché significatif pour la production turque. Les premiers postes de nos achats à la Turquie concernent :

  • les produits de l’industrie automobile (2,2 Mds EUR), soit +17% par rapport à 2007,
  • les biens de consommation (1,3 Md EUR), essentiellement les postes « habillement » et « équipement du foyer »,
  • les biens intermédiaires (1,1 Md EUR).

Ces bons résultats, qui s’inscrivent dans une tendance haussière des flux d’échanges entre les deux pays depuis l’accord d’union douanière avec l’UE (les produits agricoles et des IAA – exclus de cet accord – ne représentent que 4% du total de nos flux) ne sauraient toutefois cacher les temps difficiles qui s’annoncent : au cours du 4ème trimestre 2008, les échanges entre la France et la Turquie – qui avaient pu dépasser 11,5 Mds € en rythme annuel à fin octobre – se sont rapidement contractés.

Il n’en demeure pas moins que l’objectif de parvenir à un total d’échanges entre nos deux pays de 15 Mds EUR d’ici à fin 2011 sera poursuivi !

La Turquie et les nations européennes sont héritières de civilisations si dissemblables qu’elles ne sauraient sérieusement envisager demain de bâtir durablement leurs relations au sein d’un même territoire, qui serait à ce point disparate qu’il ne peut qu’être voué à l’échec. Autrement dit, il est plus que temps de rompre avec cette conception chimérique du destin commun de deux aires de civilisation qui demeurent aussi irréductibles l’une à l’autre.

De ce point de vue, l’amorce d’un partenariat stratégique à nouer avec la Turquie constitue bien l’alternative, véritablement fondatrice, que les nations européennes se doivent sans plus tarder de promouvoir auprès d’elle, en confiance et en vérité.

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