Tibet.

Les artistes de Lhassa entre douleur, indignation et création.

Lundi 5 septembre 2011, par Li Xianting // Le Monde

Au Tibet, il existe une scène artistique vivante. Des peintres et des plasticiens n’hésitent pas à exprimer le désarroi d’un peuple en usant de langages contemporains, explique le commissaire d’une exposition, Le soleil brûlant du Tibet, qui a eu lieu à Pékin en 2010.

C’est au début des années 2000 que j’ai vu pour la première fois des oeuvres d’artistes tibétains, sur le catalogue d’une exposition organisée à l’étranger. En 2007, à la Galerie de la Porte-Rouge [à Pékin], j’ai pu encore admirer d’autres oeuvres qui m’ont impressionné. Elles se démarquaient complètement de l’art tibétain que j’avais pu voir auparavant et touchaient de près à la question de l’art et des cultures locales, à laquelle je m’intéresse depuis les années 1990. Parla suite, j’ai fait la connaissance d’artistes comme Cade, Nortse, Shelkawa, Choenyi Jampel et Huang Zhaji, qui m’ont été présentés par des amis. C’est alors que j’ai décidé d’inviter ces jeunes Tibétains à exposer au centre des beaux-arts Song zhuang, à Pékin.

Réalismes

Le Tibet est le centre du bouddhisme tibétain-(lamaïsme). L’art religieux mis à part, le Tibet a été soumis à partir des années 1950 à l’influence et à la domination de l’idéologie et du modèle linguistique venus des terres hans [ethniquement chinoises]. Même Amdo Jampa, le professeur de thangka [peinture sur tissu roulable] du dalaï-lama qui est devenu plus tard président honoraire de l’Association des artistes tibétains, a peint un tableau représentant Mao Tsé-toung et la vie nouvelle au Tibet. En 1954, lorsque le dalaï-lama s’est rendu à Pékin pour assister à la session de l’Assemblée nationale populaire, le peintre l’a accompagné et a fait remettre ce tableau au président Mao. Pendant son séjour à Pékin, Amdo Jampa a suivi un stage à l’Institut central des beaux-arts. Ses oeuvres mêlent des méthodes et techniques des tanka tibétains et le réalisme, tel son portrait du panchen-lama. Son mode de création et sa technique artistique ont par la suite influencé fortement l’art tibétain.

En 1974, la section de sculpture de l’Institut central des beaux-arts s’est transportée au Tibet pour y créer l’oeuvre intitulée La Colère des serfs tibétains, qui s’inscrit dans la lignée créatrice de Shouzuyuan [La cour des fermages - grand ensemble de sculptures devenu un classique du réalisme socialiste chinois]. Hormis son caractère d’instrument politique, La Colère des serfs tibétains a également eu un impact important sur la société.

En 1976, le peintre Chen Danqing a fait le voyage au Tibet, ce qui lui a permis de produire plusieurs peintures telles que Jinjun Xizang [L’armée entrant au Tibet], des modèles de réalisme socialiste à la soviétique, que la Chine appelle réalisme révolutionnaire. La fin des années 1970 et le début des années 1980 ont signalé la fin d’une période troublée. En 1980, Chen Danqing a créé Tableaux tibétains, une série qui marque une évolution du réalisme révolutionnaire vers le réalisme classique européen du xix’ siècle. Par la suite, des styles couleur locale ont lancé une mode tibétaine - qui ne représentait vraiment pas un progrès.

Dans le même temps, le Tibet devenait un endroit recherché par les artistes chinois amateurs de nouveauté. Dans une certaine mesure, leurs oeuvres dévoilaient leurs sentiments vis-à-vis du Tibet. De même, en 1985, le maître américain du pop art Robert Rauschenberg exposait à Lhassa après avoir exposé à Pékin. Mais ses oeuvres eurent un écho plus fort sur la scène tibétaine qu’en terre chinoise, où une nouvelle vague était en train de déferler.

Par art tibétain contemporain, je fais référence aux formes d’art qui expriment un vécu lié à la culture locale, en particulier au contexte politique et social. Durant mon séjour à Lhassa, en juillet 2oio, tout en admirant le travail d’artistes chinois —habitant au Tibet, j’ai recherché les oeuvres créées par les artistes locaux au cours des dernières années. Cè qui les démarque des oeuvres de la génération précédente, ce sont des choses que nous,observateurs étrangers, pouvons seulement ressentir de loin : une culture en pleine crise identitaire, des croyances sous tension, une religion corrodée, une culture en voie de destruction du fait des métissages, un environnement pollué, une sinisation d’une ampleur préoccupante, un consumérisme à l’occidentale de plus en plus intrusif.. Autant d’objets de souffrance pour les Tibétains  ! Ainsi, 30 Lettres de Nortse est constitué de trente énormes lettres de l’alphabet tibétain, faites de plaques de fer soudées, solidement lchées dans le. sol. En dépit diii cadre noir encerclant chaque lettre et des taches de rouille, elles veulent, par leur caractère inflexible, symboliser l’âme du peuple tibétain. Quant à l’o°uvre de Shelkawa intitulée Sans oreilles, elle est composée de peintures, de photographies et d’une performance qui rappelle une pratique bouddhique : on y voit un homme qui, malgré la colère et la tristesse, n’écoute rien, ne regarde rien, ne dit rien. Son attention est focalisée sur le son sacré des clochettes : il s’applique à rejeter tout trouble intérieur afin d’atteindre le calme et la paix.

Beaucoup d’autres oeuvres exposées à Pékin à l’automne aoio dans l’exposition Scorching sun of Tibet [Le soleil brûlant du Tibet] expriment la manière dont les Tibétains ressentent leurs conditions de vie. C’est le cas notamment des Moulins à prières de Gade, qui a gravé sur ces supports religieux les slogans de quatre générations de dirigeants chinois, des années 1950à nos jours. Faire tourner des moulins à prières est une pratique quotidienne des Tibétains : l’idéologie elle aussi est devenue un `çlassique quotidien de la vie tibétaine.

Détournements

Gade présentait aussi une autre oeuvre, Le Bouddha gelé. L’artiste a posé dans la rivière Lhassa un bouddha sculpté par ses soins dans de la glace, lequel a peu à peu fondu au fil du temps, pour finalement disparaître. Ce bouddha gelé a valeur d’image pour traduire l’impuissance et les regrets du peuple tibétain. L’exposition à la galerie Songzhuang montre de nombreuses oeuvres dans la même tonalité. Gonkar Gyatso, par exemple, a fait un portrait de bouddha à partir d’autocollants d’étiquettes de marque et d’images de mode, montrant ainsi avec force comment la culture consumériste ronge la terre sacrée qu’est le Tibet. Ang Sang, pour sa part, présente avec Dollar n° i un portrait de bouddha constitué de marques et de logos populaires sur fond de billets de i dollar. Citons enfin Kesang Lamdark et son bouddha fabriqué à partir de matériaux détournés issus de l’industrie chimique moderne, ressemblant à une coque trouée de toutes parts, et encore Jhamsang, qui, dans sa série Bouddhas, n’hésite pas à esquisser un robot à partir d’images de différents bouddhas.

L’idéologie, la culture consumériste et la sinisation corrodent la culture tibétaine. C’est ce qu’ont voulu dénoncer Yak Tseten et Tsekal avec leur stupa constitué de bouteilles de bière [voir p. 28]. En effet, la bière a aujourd’hui pratiquement remplacé la bière d’orge sur toutes les tables du Tibet, tout comme les restaurants proposant la cuisine du Sichuan [province limitrophe du Tibet] sont devenus omniprésents dans les rues de Lhassa. Les modes d’alimentation sonnent le glas d’une culture. La série de Tsekal Envol montre un personnage de bandes dessinées ressemblant à un moinillon, qui tantôt s’envole de manière comique dans les airs, tantôt porte des ailes à moteur, tantôt vole en compagnie d’un chat robot. Je ne sais pas s’il faut voir là le vrai visage du tibet…Lu Zongde, un artiste chinois né au Tibet, a peint pour sa part un tableau des coutumes tibétaines sur le mode comique dans son oeuvre Journal du Tibet. Il propose des scènes de la vie quotidienne, loin des clichés en vigueur en Chine traditionnelle, qui montrent toujours le Tibet plongé dans une atmosphère religieuse. Le Dessert noir de Zhang Ping, une artiste originaire du Hunan [centre de la Chine] venue s’installer au Tibet, mêle images de jeunes top models et statues bouddhistes. Sur l’un de ses tableaux, on voit une fille aux traits d’Avalokiteshvara [bodhisattva aux 1 000 bras,] tenant dans ses mains des sacs griffés, pour montrer que la mode est idolâtrée. Quant à Gade, il a peint plusieurs séries de tableaux à la façon des thaaigkas, des associations de symboles tirés de l’univers de la mode, de la politique et de l’histoire.

Les oeuvres touchant à la question de l’identité culturelle constituent une part importante de l’exposition. Par exemple, la série Garçons, à l’image des tourments de l’auteur, Tsering Nyandak, montre des scènes de catastrophes imminentes : l’expression désespérée du garçon drapé dans un lungta ou cheval de vent, drapeau à prières tibétain en lambeaux me fait penser au regard souvent mélancolique de l’artiste.

En ce qui concerne les styles des oeuvres, on note certes l’influence de l’art contemporain chinois et occidental, mais ,il faut souligner la créativité de ces artistes qui parviennent à réutiliser ou à réinterpréter la culture, les coutumes et les objets de la vie quotidienne de leur région. Un soir, au Tibet, je me promenais sur la place en face du palais du Potala. Depuis les années 1950, presque toutes les places de Chine sont un produit de l’idéologie. Ainsi, sur un côté de cette place construite sur le modèle de Tian’anmen se dressait également une gigantesque stèle. Cependant, à côté de ce monument était installée une de ces fontaines lumineuses pour spectacles musicaux qu’affectionnent de nombreuses municipalités aujourd’hui. Les jets d’eau s’élançaient t se dressaient au rythme de lausique. Les haut-parleurs crachaient des chansons à la mode qui résonnaient dans la nuit de Lhassa. Les touristes étaient aux anges face à cette féerie de lumières... Mais, en se retournant, on se retrouvait face au mystérieux et majestueux Potala [palais monumental bâti à flanc de colline, ancienne résidence du dalaï-lama et ancien siège du gouvernement tibétain, aujourd’hui lieu touristique] toisant fièrement ce bas monde agité. Brusquement, des sentiments d’indignation mêlés d’une tristesse indicible ont envahi mon coeur.

Répondre à cet article