Les affaires Russe des Mères porteuses.

12 500 euros le bébé.

Samedi 15 mai 2010 // Le Monde

Le « ventre porte-bonheur » est un accessoire assez élaboré qui ressemble à une grande poche à attacher sur l’abdomen que l’on remplit d’un rembourrage de mousse de plus en plus épais à mesure que les semaines passent. Si on le porte sous des vêtements amples, on a tout à fait l’allure d’une femme enceinte. Grâce à quoi, les collègues d’Oxana Zvereva (les noms de certaines personnes évoquées dans ce reportage ont été changés à leur demande) ne soupçonnent pas une seconde qu’il s’agit d’un artifice. Elle a récupéré ce « ventre » auprès d’une autre femme qui avait souhaité faire croire à une grossesse et il paraît qu’il aurait été confectionné voici une dizaine d’années par une costumière retraitée de la Taganka (célèbre théâtre de Moscou).

Oxana simule en ce moment une grossesse de vingt-cinq semaines. De fait, elle attend bien un enfant : un de ses ovocytes a été fécondé et implanté dans l’utérus d’une mère porteuse. « Ce faux ventre est une sorte de talisman, assure-t-elle. Je suis la septième qu’il aide à être enceinte ». Nous discutons toutes beaucoup sur Internet, et lorsque, je l’ai eu, j’ai tout de suite su que tout ira bien. Oxana occupe un poste à responsabilité dans une très grande entreprise commerciale. Il lui arrive de passer à la télé. Elle vient d’avoir 33 ans, et tente d’avoir un enfant depuis qu’elle en a 20. Elle a ainsi connu à peu près tous les drames possibles, mort du fœtus in utero, fausses couches à répétition, avortement thérapeutique à un stade avancé de la grossesse, et plusieurs fécondations in vitro qui ont échoué. Il y a six mois, après dix ans de tentatives infructueuses qui lui ont coûté quatre millions de roubles [100 000 euros, une vraie fortune dans le contexte russe], elle a enfin pu découvrir lors d’une échographie une ombre qui battait en rythme sur l’écran. « C’est son cœur que vous voyez là. C’est votre bébé », lui a confirmé le médecin.

L’équipe médicale m’a félicitée, et j’ai éclaté en sanglots, se souvient Oxana. La mère porteuse aussi s’est mise à pleurer, mais discrètement, blessée qu’on la traite en simple incubateur. Alors, la radiologue lui a expliqué avec beaucoup de pédagogie que l’enfant qu’elle portait lui était seulement confié pour un temps, et que cette grossesse représentait une énorme responsabilité, mais n’était qu’un travail provisoire, très bien payé d’ailleurs ?

La mère porteuse va toucher 500 000 roubles [12 500 euros]. Si on divise cette somme par neuf, cela fait plus de 55 500 roubles par mois, auxquels il faut en ajouter 15 000 qu’Oxana lui verse pour ses besoins quotidiens [soit un total de 1 760 euros par mois, à peu près le triple du salaire moyen]. Aujourd’hui, les mères porteuses russes intéressent non seulement les familles pour lesquelles elles constituent la seule chance d’avoir un enfant qui soit biologiquement le leur ; [selon l’Académie russe des -sciences médicales, environ six millions de femmes et quatre millions d’hommes souffrent d’infertilité dans le pays], mais aussi des femmes qui ne souhaitent pas abîmer leur corps en vivant une grossesse et un accouchement, ou qui sont trop prises par leur travail pour s’en absenter plusieurs mois. Il y a aussi des parents qui ont perdu un fils, et qui veulent malgré tous des petits-enfants, ainsi que des « touristes de la procréation », des étrangers dont les pays interdisent le recours à des mères porteuses, voire des hommes qui veulent un enfant mais pas de femme. En Russie, la fonction de mère porteuse est légale, ou plus exactement n’est pas illégale, puisque les textes précisent que toute femme majeure en âge de procréer a le droit de recourir à une fécondation artificielle et à l’implantation d’un embryon. Konstantin Svitnev dirige Rosjurconsulting, le plus important cabinet russe spécialisé dans le droit de la famille et la gestation pour autrui. Il réclame sur le sujet « une législation détaillée », car, explique-t-il, il arrive que les parents biologiques divorcent pendant la grossesse et refusent de récupérer l’enfant une fois qu’il est né, l’abandonnant à son sort ainsi que la mère porteuse ; ou qu’ils disparaissent dans la nature en apprenant que l’enfant à naître est porteur d’une pathologie. Il arrive aussi que la grossesse de la mère porteuse se passe mal et affecte sa santé, voire la rende stérile. On a même vu des cas d’escroquerie où des intermédiaires proposaient, en fait de mères porteuses, des femmes déjà enceintes qu’ils avaient dissuadées d’avorter.

Par ailleurs, la législation actuelle considère que l’enfant appartient à la mère qui l’a mis au monde. Elle doit donc signer immédiatement un document par lequel elle renonce à ses droits et accepte que des tierces personnes deviennent officiellement les parents du bébé. « Voilà quinze ans que des spécialistes se battent pour faire voter une loi qui changerait cet état de fait, car vous imaginez le champ que cela laisse à toutes sortes de chantages et de pressions », précise M. Svitnev.

Parfois, outre une mère porteuse, un don d’ovocytes est nécessaire. Les cliniques spécialisées dans la fécondation in vitro disposent de fichiers de donneuses, mais les futurs parents préfèrent souvent ignorer les manières « civilisées » et se débrouiller seuls, grâce à Internet, qui regorge de sites spécialisés, où l’on peut lire des annonces telles que : « Donne ovocytes. Prix :60 000 roubles. Moi :1, 65 m, mince, yeux gris, cheveux blond foncé. Peut envoyer ma photo et celle de mes enfants. »

« Il ne nous a pas fallu beaucoup de temps pour trouver une donneuse d’ovocytes », explique Nadejda Potapova, de Moscou. J’ai noté les numéros de téléphone des femmes de moins de 25 ans (l’âge est très important pour la qualité), avant d’en choisir deux d’après photo. C’étaient celles qui, physiquement, étaient le plus proche de mon mari et moi. Nous avons pris des ovocytes chez les deux pour ne pas savoir de qui serait finalement l’enfant. Je suis très reconnaissante à ces deux femmes, mais je ne voudrais en aucun cas les revoir un jour.

C’est après que le plus dur a commencé, quand il a fallu trouver une mère porteuse. Pour plus de sûreté, Nadejda a tenu à la proximité géographique. Il fallait donc une femme vivante à Moscou ou en périphérie. En moyenne, avant de trouver la bonne personne, les parents biologiques rencontrent cinq de dix candidates. La mère porteuse doit être prête à ce que, pendant neuf mois, sa vie entière appartienne à d’autres.

Olga Botchenkova a entendu ce terme pour la première fois, il y a déjà longtemps, lorsque la télé avait diffusé des reportages sur la chanteuse Aliona Apina, qui avait eu recours à une mère porteuse pour avoir sa fille, « il y a une dizaine d’années ». En février 2009, Olga a étés licencié de l’entreprise où elle travaillait comme comptable. Mère célibataire, elle a une fillette de six ans. Elle voudrait avoir sa chambre, des animaux de compagnie et des plantes vertes, mais pour l’instant nous vivons avec ma mère dans une seule petite pièce, une sorte de baraquement. À 27 ans, Olga est donc la candidate idéale. En bonne santé, résistante, déjà maman, elle vit en province, près d’Orenbourg à plus de 1 200 kilomètres au sud de Moscou, et a grand besoin d’améliorer sa situation matérielle.

Répondre à cet article