Les Rois de France à dater du V° SIÈCLE.

Une conversion très politique. Clovis, Père de la doctrine Royale.

Lundi 19 janvier 2009 // L’Histoire

Le jour de Noël 498, le roi des Francs se convertit en grande pompe au christianisme. En quelques heures, l’idéologie royale française se met en place pour les douze siècles à venir.

Il s’avance, nouveau Constantin, vers la piscine pour se guérir de la maladie d’une vieille lèpre et pour effacer avec une eau fraîche les sales taches faites anciennement. Lorsqu’il y fut entré pour le baptême, le saint de Dieu- l’évêque Remi de Reims - l’interpella d’une voix éloquente. « Dépose humblement tes colliers, Sicambre ! Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

En ôtant ses amulettes, Clovis, en ce jour de Noël 498, renoncent aux démons du paganisme, sous les yeux de la reine Clotilde et de plusieurs évêques. Ayant ensuite reconnu « Dieu tout-Puissant dans sa Trinité », le Roi des Francs, revêtu d’une tunique blanche et plongée dans la cuve baptismale jusqu’aux cuisses. Le Souverain reçoit le baptême des mains de Remi, qui lui verse trois fois de l’eau sur la tête puis le marque du signe de la Croix au front et peut-être en plusieurs endroits du corps avec le chrême, un mélange d’huile d’olive et de résine aromatique. Les guerriers les plus proches de Clovis, au nombre symbolique de trois mille, sont baptisés à sa suite. Deux de ses sœurs sont également, l’une, baptisée, l’autre, confirmée. Dans toute la cité, tentures multicolores sur les places et tentures blanches dans les églises, cierges resplendissants, odeurs suaves et fanfares marquent l’événement.

À dater de cette conversion, la France ROYALE va connaître 1 500 d’histoire. Que représentent 150 ans de république fasse à l’Auguste épopée Royale ?

Quel chemin parcouru depuis que Clovis, à 15 ans, succéda à son père, Childéric, comme chef de la tribu des Francs Saliens et gouverneur, pour le compte de l’Empire romain, de la Province de Belgique Seconde ! Tout son règne, et surtout son interprétation, pivote autour de son baptême, que seul a raconté, vers 580, l’évêque Grégoire de Tours. Moins pour établir la réalité des faits que pour montrer que Clovis était la réincarnation de David et surtout le successeur de Constantin : le merveilleux chrétien se mêle au récit proprement historique, ce qui a beaucoup fait pour son succès.

L’ascension de Clovis en Occident se fit en plusieurs phases. Il commença par établir sa domination entre la Loire et le Rhin sur ses concurrents, Romains et Germains. Il s’allia ensuite à des rois plus puissants que lui, l’Ostrogoth Théodoric en Italie et le Burgonde Gondebaud, dont il épousa la nièce Clotilde. Enfin, il s’associa à la force principale du temps, l’Eglise gallo-romaine et ses évêques, qui constituaient de plus en plus l’encadrement spirituel, mais aussi social, politique et économique des populations. La chance de Clovis était d’être né païen, contrairement aux Rois burgonde, ostrogoth et wisigoth prônant le christianisme arien, alors que la majorité des chrétiens d’Occident et d’Orient était catholiques romains. En adoptant cette religion, le roi des Francs s’assurait un soutien déterminant dans son entreprise de conquête.

Le premier roi chrétien d’Europe.

Comment en vint-il à se convertir ? La légende souligne l’influence de Clotilde, catholique, contrairement à son père et à son oncle ariens. Clovis et son père, Childéric, entretenaient les meilleures relations avec l’évêque de Reims, Remi. S’y ajoute l’épisode confus de la bataille dite de Tolbiac : vers 496, dans un combat indécis contre les Alamans, le roi des Francs aurait promis de se convertir au Dieu de Clotilde s’il lui donnait la victoire, ce qui ressemble un peu trop à Constantin au pont Milvius en 312. Le fait est que Clovis entreprit de se faire instruire et, partant en campagne en Aquitaine contre les Wisigoths en 498, prit- l’engagement, dans la basilique Saint-Martin, à Tours, de se faire baptiser à bref délai. Après l’empereur de Constantinople, Clovis était le seul souverain à professer le christianisme, mettant ainsi de son côté les véritables puissances de l’époque. Cette alliance féconde entre pouvoir civil et autorité religieuse devait marquer de son empreinte la monarchie. Elle aida à la fusion entre Francs « barbares » et Gallo Romains, relevant désormais de la même Eglise. Enfin, elle dynamisa la conquête par Clovis du sud de la Gaule, conclue par l’écrasante victoire de Vouillé en 507 sur les Wisigoths, ce qui acheva de donner au royaume une étendue et une durée impressionnantes. En 511, après avoir révisé la Loi salique et convoqué à Orléans un concile des évêques de son royaume, le premier du genre, le roi des Francs put se faire ensevelir dans l’église des Saints-Apôtres à Paris, au sommet de ce qui est aujourd’hui la montagne Sainte-Geneviève, du nom d’une sainte qui avait été proche de lui.

Ancêtre de la nation.

L’histoire de Clovis ne s’arrête pas à sa mort. L’événement de 498 fut utilisé et transfiguré pour fonder la légitimité et l’excellence des rois des Francs puis de France, jusqu’au sacre de Charles X en 1825. La première opération, digne du Saint-Esprit, est due à l’archevêque de Reims, Hincmar, qui vers 878, à la fin de l’Empire carolingien, dans une hagiographie de saint Remi, consigne cette légende : Le clerc qui devait apporter le chrême baptismal de Clovis ne parvenant pas à fendre la foule, une colombe plus blanche que neige apporta dans son bec une ampoule pleine de chrême saint ». Cette colombe ne pouvait être que celle du Saint-Esprit, intervenu directement, donc, pour consacrer le roi. En effet, le baptême est bientôt assimilé au sacre que, depuis Pépin le Bref en 751, le roi des Francs recevait en signe d’élection divine et de légitimité terrestre, ainsi placé à part dans l’ordre social. Le sacre, la colombe de Reims, le saint chrême, dont il est acquis qu’il est le même et se renouvelle depuis l’origine. Les instruments de l’idéologie royale française sont désormais en place.

Les fleurs de lis, au sujet desquelles il apparaît au XIV° siècle que Clotilde les aurait fait figurer sur l’écu de son mari, l’oriflamme, la loi salique durant la guerre de Cent Ans et même, au XV° siècle, la guérison des écrouelles sont rapportés au roi Clovis, décidément promu fondateur et mainteneur du royaume de France, voire ancêtre de la nation. Pour de Gaulle, qui s’y connaissait, c’était l’évidence. -L’histoire de France commence avec Clovis. »

« LA PAROISSE DE SAINT-DENIS RÉUNIT UN CERTAIN NOMBRE DE MALADES, QUI S’AGENOUILLENT AU PASSAGE DU ROI. CELUI-CI TOUCHE LA TÊTE, C’EST LE GESTE SACRAL, ET PRONONCE IA FORMULE "DIEU TE GUÉRIT, LE ROI TE TOUCHE. »

 A l’époque, la guérison relève du surnaturel. Le médecin en chef, c’est Dieu. Ce sont pourtant les saints qui font des miracles ! Le Roi serait-il Saint ? Nullement. Il est seulement sacré. Et ce don guérisseur est l’unique manifestation du caractère sacré de sa personne. Mais l’Eglise surveille et prend soin que le monarque ne devienne pas un saint. Un miracle sur une maladie spécifique telle que les écrouelles, c’est très bien. Mais il ne doit pas aller au-delà.

Comment évolue la cérémonie au fil des siècles ?

Malgré l’influence toujours forte de l’Eglise, son impact faiblit. Les philosophes des Lumières s’en sont évidemment moqués. Voltaire rappelle que la princesse de Soubise, maîtresse de Louis XIV, ne fut pas guérie « quoiqu’elle eût été très bien touchée ». La lente laïcisation des esprits, la Réforme aussi mettent le caractère sacral du roi à mal et le pouvoir thau-maturge en prend un coup. Au XVIll° siècle, Louis XV n’est pas très assidu : à cause de ses maîtresses, il refuse de communier et ne peut toucher les écrouelles. Charles X, lors de son sacre, en 1825, tentera de ressusciter le rite. Il sera le dernier.

Philippe le Bel, le visionnaire.

Il invente l’Etat moderne, gouverne avec ses conseillers et défie le pape. Portrait du plus controversé de nos monarques.

Que de critiques, que de polémiques, que de vindictes injurieuses doit subir, de son vivant, sa majesté Philippe le Bel ! Le pape Boniface VIII le traite sans ambages de - faux-monnayeur. Ses interlocuteurs le décrivent comme une « statue » dominée par des conseillers diaboliques, les fameux légistes qui, dit-on, prennent les décisions à sa place ! Mais si le souverain fait l’objet d’une telle controverse, c’est parce qu’il est un formidable novateur, le créateur, en un mot, de l’Etat moderne tel qu’il nous a été transmis à travers les siècles. Son règne est un bouleversement administratif et politique comme le royaume n’en a encore jamais connu... Sous son impulsion, les institutions se détachent de la personne royale et génèrent un corps de fonctionnaires de plus en plus nombreux. Le pouvoir politique s’exerce désormais à l’intérieur de frontières précises au tracé linéaire : Au royaume des Francs succède le royaume de France, dont Paris s’affirme la capitale.

C’est d’ailleurs au palais du roi, à Paris, que sont dès lors conservées les archives du royaume, là que siège le Parlement devenu la Cour de justice suprême. Pour la première fois, un souverain s’entoure en effet de nombreux spécialistes de droit romain formés à Orléans ou à Montpellier, qui, tel Guillaume de Nogaret, ont une véritable religion de l’Etat et luttent contre les prétentions du pape à dominer le pouvoir royal. Au XIX° siècle, Augustin Thierry et Guizot loueront la modernité des légistes de Philippe le Bel et en feront les pionniers d’un Etat bourgeois et laïque !

Mais le roi ne gouverne pas seulement avec les légistes : il s’entoure aussi d’experts, comme les banquiers Biche et Mouche, d’origine italienne, et il continue à prendre conseil auprès de la vieille aristocratie ou de petits nobles comme Enguerrand de Marigny. Par ailleurs, les légistes ne sont pas des bourgeois, mais des nobles ou des anoblis : l’Etat tel que le conçoit ce Roi novateur ne s’est pas construit contre la noblesse, mais avec elle. Il a surtout grandi dans le giron de l’Eglise. On ne peut en effet comprendre le règne de Philippe le Bel sans évoquer la mystique royale dont est habité le personnage. Car ce souverain a le sentiment profond d’être à la fois « empereur en son royaume » et chef spirituel de l’Eglise de France. Il lutte contre le pape pour défendre le salut de son peuple, ce qui lui vaut plusieurs bulles pontificales et excommunications. En 1297, il fait aboutir le procès qui canonise son grand-père, Saint Louis. Sa piété s’accroît encore quand meurt la reine, Jeanne de Navarre, en 1305. Et son intransigeance religieuse explique en grande partie la lutte qu’il mène contre les Templiers en 1307.

La naissance de l’impôt.

 Mais cet Etat naissant, qui porte en lui tous les germes de la modernité, est aussi un Etat qui coûte cher. Or Philippe le Bel n’a pas encore les moyens de sa politique. Il doit normalement « vivre du sien », c’est-à-dire du revenu de ses domaines, comme n’importe quel seigneur. Mais, à la fin du XIII° siècle, les revenus tirés de la terre sont en baisse, tandis que le prix des métaux précieux nécessaires au monnayage est en hausse. Dévaluations et réévaluations monétaires se succèdent, sans apporter de solution durable. Il faut pourtant payer la bureaucratie galopante et solder l’armée engagée dans la guerre contre la Flandre.

De cette nécessité naît l’impôt qu’Enguerrand de Marigny réclame aux clercs, nobles et représentants des villes, réunis à Paris en 1314. L’impôt reste cependant extraordinaire, et sa levée doit être soumise au consentement d’assemblées représentatives. La naissance de l’Etat s’accompagne donc d’un dialogue politique entre le roi et le pays : un dialogue inédit, qui oscille entre commandement et concertation, contrainte et amour des sujets, et qui témoigne encore de l’étonnante modernité de ce souverain.

Repères.

1268. Naissance de Philippe, fils de Philippe III et d’Isabelle d’Aragon. 1286. Philippe IV le Bel est sacré le 6 janvier. 1314. Mort le 29 novembre.

« Tous maudits, jusqu’à la septième génération » Le 13 mars 1314, avant de mourir sur le bûcher, Jacques de Molay, grand maître de l’ordre des Templiers et victime de la répression royale, lance cette célèbre malédiction. Tous les rois qui succéderont à Philippe le Bel seront marqués par un destin tragique et ne laisseront pas de descendance mâle. C’est la fin de la dynastie des Capétiens prédit-il !

Comment le roi s’invite chez les Français.

Joël Cornette est professeur d’histoire moderne à l’université Paris-VII Vincennes-Saint-Denis. Spécialiste de l’Ancien Régime, il est coauteur de « Souverains et Rois de France » (éd. Du Chêne).

Pas de pouvoir sans propagande. Joël Cornette explique comment les monarques ont inventé la communication politique.

Que sait l’homme du peuple de son roi, l’a-t-il seulement déjà vu ?

Les Souverains vont beaucoup à la rencontre de leur peuple. Ils se déplacent énormément, dans toutes les provinces du royaume. « L’entrée » du roi dans une ville est d’ailleurs toujours une cérémonie spectaculaire, une démonstration de force et de puissance qui coûte très cher à la ville qui doit la financer. Et la « vue » du roi est un événement marquant dans la vie d’un individu ou d’une famille. Mais cette rencontre reste tout de même exceptionnelle. Par définition, le roi ne peut être partout et les médias de masse ne sont pas encore là pour multiplier son image. La majorité des Français n’a donc jamais vu le souverain. Et pourtant, il est présent en permanence à leur esprit, dans leur imaginaire.

Pourquoi ?

Mais tout simplement parce qu’on leur parle du roi tous les dimanches, à l’Eglise ! Lors du prône, le curé transmet à l’assemblée des fidèles les décisions du souverain, sanctifie les victoires guerrières et ordonne des prières pour accompagner les événements qui marquent sa famille. Les naissances, les mariages, les maladies, les deuils... Tout ce qui se rapporte au roi, ainsi formulé au sein de l’Eglise, se situe donc dans le registre du sacré, associant la sacralité du roi à celle de Dieu.

Il y a tout de même aussi des images du souverain qui circulent...

Oui. En particulier à partir du règne de Louis XIII : Chaque année, un calendrier illustré par des représentations du souverain est diffusé dans toutes les provinces par des colporteurs qui se rendent jusque dans les villages et les hameaux les plus reculés. On le montre en Roi de guerre, invariablement victorieux, on ne retient que les hauts faits d’armes et les événements glorieux de l’année. Le roi est entouré en permanence d’une véritable équipe de « communicants », peintres, portraitistes, écrivains, poètes, historiographes, chargés de le présenter sous son meilleur jour. Il n’existe aucune image du roi qui ne soit construite, mise en scène.

Le roi serait une « idée », dans l’esprit des Français, plus qu’une personnalité réelle.? MÊME EN PLEINE CRISE, LE PEUPLE CRIE « VIVE LE ROI. »

Dans son journal, Valentin Jamerey-Duval (1695-1775), un paysan bourguignon de la fin du règne de Louis XIV, raconte qu’il imaginait le roi en géant. Un géant doté d’une voix tonitruante. Comme j’avais entendu parler plus souvent de la puissance absolue du roi que de la grandeur de Dieu, explique-t-il, je le croyais une espèce de divinité. Tout est fait pour que le peuple se représente le pouvoir comme quelque chose de surhumain, de surpuissant. Et le château de Versailles inscrit en quelque sorte cette surpuissance dans la pierre : c’est bien la démesure physique et visuelle qui frappe d’abord le visiteur. A mesure que l’on pénètre dans le palais et que l’on s’approche du saint des saints, là où réside le Roi, les matériaux se transforment : pierre, marbre, or enfin dans la chambre du souverain, organisée comme l’autel d’un dieu vivant. Songez aussi que les trois voies qui font face au château mesurent 70 mètres de largeur, alors que les rues parisiennes n’en font pas 10 mètres.

Au fond, le roi n’est pas considéré comme un homme...

Si, tout de même, car il est aussi vu comme un père, ou plutôt un « Super-Père » capable d’apporter abondance, prospérité et félicité à ses sujets. C’est un homme, mais c’est aussi plus qu’un homme. Voilà toute l’ambiguïté de la « nature » royale telle que l’a décrite l’historien Ernst Kantorowicz, double nature en fait, humaine et surhumaine.

Comment expliquer cette double nature, si difficile à saisir de notre point de vue contemporain.?

Le Roi est surpuissant car il détient la souveraineté, une souveraineté éternelle « le Roi ne meurt jamais » est une maxime fondamentale de la monarchie, mais en même temps le Roi vit, aime et meurt comme un homme ordinaire. Et à cet homme ordinaire on pardonne beaucoup. Dans un monde régi par l’Eglise où les écarts sexuels sont considérés comme un péché, les maîtresses et les bâtards du souverain sont ainsi parfaitement admis. Ils sont même la preuve de la vitalité du Roi et, donc, d’une certaine manière, de l’Etat qu’il incarne.

Le monarque est donc toujours aimé ?

Oui, car il est considéré comme naturellement bon. Le peuple est convaincu que, si des erreurs sont commises, c’est l’entourage du roi, toujours suspect, et non le souverain lui-même, qui est responsable. Même en pleine crise, quand le peuple est mécontent, accablé par les impôts, ré volté, il crie « Vive le roi », et le monarque apparaît comme immunisé, en quelque sorte, de la vindicte populaire. Il y a une scène célèbre, en pleine Fronde, un jour de février 1651, les Parisiens envahissent le Palais royal et découvrent le petit roi endormi, ou qui fait semblant de dormir. Ils sont ébahis, ravis, et observent son sommeil avec respect et admiration. Ces mutins, explique Mme de Motteville dans ses « Mémoires », se mirent tous auprès du lit du ROI dont on avait ouvert les rideaux, et reprenant alors un esprit d’amour, lui donna mille bénédictions. Ils le regardèrent dormir et n’avaient de cesse de l’admirer. Cette vue leur donna du respect pour lui. Ils désirèrent davantage ne pas perdre sa présence. En fait, c’est à Mazarin qu’ils en veulent, absolument pas au jeune Louis XIV.

Y a-t-il tout de même des souverains rejetés par le peuple ?

Oui, mais il faut qu’ils dilapident en quelque sorte la réserve d’amour naturel que leur porte la population. Voyez Louis XV à la fin de son règne de « bien-aimé », il devient le « mal-aimé ; voyez Louis XVI évidemment, mais là aussi en toute fin de règne (il n’a pas su cohabiter avec la Révolution). Il y a surtout Henri III (1579-1589). Lui, c’est le souverain à l’envers. Il n’est ni père ni guerrier, et n’apporte aucune postérité au royaume.

La critique est-elle admise ?

En France, le danger est grand de critiquer un Souverain, on risque l’emprisonnement. Et pourtant, il y a bien eu, parfois, désaveu du roi de France et de sa politique, notamment greffière. Mais les pamphlets et les polémiques viennent alors d’au-delà des frontières. D’Angleterre ou de Hollande, en particulier au temps de Louis XIV, où la presse est beaucoup plus libre et critique : le Roi-Soleil, vu d’Amsterdam, c’est Nabuchodonosor.

Vous décrivez un lien presque idyllique entre le peuple et son souverain. ll y a pourtant eu deux rois de France assassinés.

J’ai bien dit que la figure du roi était une construction, une idée, un mixte de réalité et d’imaginaire. Si le souverain qui est en place ne correspond pas à cette construction, comme c’est le cas d’Henri III, mais aussi d’Henri IV, à l’origine ROI protestant, alors il peut être légitime de le supprimer. Jacques Clément et Ravaillac (respectivement assassins d’Henri III et d’Henri IV) ont justifié leur geste ainsi. Ils ont même affirmé que leur bras avait été guidé par Dieu !

L’habit fait le roi, et parfois l’habit est trop grand pour l’individu...

Effectivement, il faut tout de même incarner la fonction. Toute l’histoire de la monarchie peut d’ailleurs se relire sous l’angle de la force physique du Souverain : les moments de monarchie absolue correspondent aux règnes de François 1er Henri II, Louis XIII et Louis XIV adultes. Mais lorsque le Roi est faible, parce qu’il est un enfant ou parce qu’il est malade, alors les forces de contestation s’engouffrent dans la brèche de souveraineté ouverte par un Roi jeune ou fragile : voyez les guerres de Religion (1562-1598) au temps de Charles IX, Henri III ; voyez les révoltes aristocratiques au temps de Louis XIII enfant (1610-1617) ; voyez la Fronde au temps de Louis XIV enfant (1648-1652). L’État, d’une certaine manière, c’est bien le Roi, la personne physique du Roi  ! Même si Louis XIV n’a jamais dit « l’État c’est moi », cette affirmation est bien la formule chimique de la Souveraineté à la française. Jusqu’à la Révolte de 1789...

Henri III tué par les pamphlets.

Le règne d’Henri III (1574-1589) est marqué par un développement spectaculaire de la propagande imprimée... par ses adversaires. Pour la première fois, la communication se retourne contre un souverain considéré comme un « anti-roi ». Les catholiques les plus intransigeants, réunis au sein de la Ligue à partir de 1584, s’en prennent d’abord au roi de Navarre, Henri de Bourbon, qu’ils refusent de reconnaître comme l’héritier de la Couronne parce qu’il est protestant. Contraint dans un premier temps de soutenir la Ligue, Henri III fait finalement mettre à mort les meneurs de ce parti : le duc de Guise et son frère le cardinal. Dès lors, la plupart des grandes villes se soulèvent. La mobilisation est entretenue par les prêches des religieux, par des textes imprimés et par des gravures, qui constituent déjà une forme de « sphère publique » dans laquelle « I’opinion » est avant tout fondée sur le partage de valeurs confessionnelles. Au cours de la seule année 1589-1562 libelles sont ainsi édités .à Paris et plusieurs dizaines à Lyon. Il s’agit de discréditer le roi en le présentant comme un monstre sanguinaire, ayant lâchement assassiné les princes catholiques, comme un hypocrite supportant l’hérésie au lieu de la combattre, comme un « bougre » pervers, voire comme un sorcier ayant pactisé avec le diable.

A partir de son nom (Henri de Valois), on compose l’anagramme « Vilain Hérodes », pour dénoncer sa cruauté, mais les libelles n’en appellent pas pour autant directement à le frapper : seul Dieu peut décider du sort réservé à ce mauvais prince. Les auteurs de ces pamphlets sont surtout des gens d’Eglise. Le plus célèbre est sans doute Jean Boucher, docteur en théologie et curé de Saint-Benoît à Paris, qui entreprend de retracer l’existence du souverain dans un texte intitulé « La vie et faits notables de Henry de Valois », dans lequel le monarque est présenté comme un tyran. La plupart des textes qui forgent définitivement la « légende noire » du dernier Valois - à commencer par ceux de Boucher - paraissent en réalité au lendemain du régicide accompli par le moine Jacques Clément, le 1er août 1589, car il faut légitimer le geste du dominicain en le comparant à celui de l’héroïne biblique Judith. Mais en définitive, c’est bien l’image d’Henri III composée par ses adversaires qui va passer à la postérité. Il sera désormais le roi « mignonne « , un prince débauché, incompétent et cruel, comparable à l’empereur Néron ou au roi assyrien Sardanapale.

LOUIS XI, un fauve.

Injustement noirci par l’Histoire, il n’a qu’une passion : le pouvoir. Il l’exerce avec un art extraordinaire de la tromperie et de l’espionnage.

Louis XIV parlera plus tard du « métier de roi ». Pour Louis XI, c’est un office. - Vous êtes officier de la Couronne, comme je le suis, écrit-il à Dammartin. C’est dire que le roi est avant tout le serviteur de cette « chose publique » que nous appelons aujourd’hui l’Etat. Il règne avec passion, une passion du pouvoir, certes, mais surtout une passion pour la Couronne, ce qui est précisément dire l’Etat. Si l’on excepte son goût pour les chiens et les chevaux, et le soin qu’il prend de faire acheter dans toute l’Europe les plus beaux et de s’en faire offrir, régner sera sa seule passion. Et régner, c’est travailler. A toute heure, et sans gaspiller son temps. Même dans les distractions qu’il s’octroie, et qui ne sont que rarement celles d’un prince de son temps - au point que ses ennemis feront de l’ironie sur la médiocrité de son train de vie, Louis XI travaille, et les ambassadeurs en savent quelque chose, épuisés qu’ils sont parfois après avoir chevauché toute la journée parce que le roi les a emmenés à la chasse pour leur parler affaires.

Il est capable de s’obstiner dans une vue politique portée sur le long terme. Rien ne le rebute, ni les échecs d’un jour ni les longues attentes, comme lorsqu’il convoite patiemment l’héritage de la maison d’Anjou. Attendre, oui. Renoncer, non.

Régner, c’est être maître du royaume. Tant qu’il y aura des princes dans le royaume, dira-t-il, le roi n’y sera pas le maître. Or Louis XI hérite en 1461 d’un royaume pacifié qui reconstruit ses ruines, mais d’un royaume où Charles VII, Charles le Victorieux, a été loin de régner sans partage. La carte politique est celle qui procède de quelques siècles de féodalité, c’est-à-dire d’appropriation de l’exercice d’un pouvoir qui n’est plus la puissance publique. Sur une carte s’inscrivent les lignages princiers, souvent issus de cadets de la famille royale qu’il a fallu doter pour réfréner leurs appétits. Un comte n’est plus, comme au temps de Charlemagne, l’administrateur mis par le roi à la tête d’un comté, il est le propriétaire de ce comté parce qu’il l’a hérité, acheté ou conquis. Et un duc n’est pas le représentant du roi dans son duché, il est le maître de ce duché. Et puis la France souffre encore des incertitudes nées de l’époque où régnait en théorie le malade Charles VI, incertitudes aggravées par la division de la France et qui ont conduit les princes à se reconnaître le droit d’être alliés ou ennemis du roi, donc à substituer à l’obligation de fidélité un droit de choisir. Tout cela fait que ceindre la couronne condamne à négocier, voire à combattre. Louis XI n’aura de cesse que, l’une après l’autre, les principautés s’effondrent. Elles étaient dans le royaume. Elles seront au roi.

Acheter, duper, mais pas transiger.

On ne verra donc pas la cour princière qui forme autour de tant de souverains un entourage plus porté aux rivalités, aux profits du pouvoir et au jeu des complots qu’au service de la Couronne. Louis XI est ménager de sa confiance. Elle ne se prête qu’à ceux qui doivent tout au roi et perdraient tout -leur place et la vie - à le trahir.
Ses ennemis ironiseront sur ces moyens de gouvernement, dauberont sur la mise du roi et feront des gorges chaudes sur la fortune d’un barbier. Louis XI préfère consacrer l’argent du royaume à l’achat de canons ou de consciences que le dépenser en fêtes et en parures. Et le bon peuple, qui souffrait naguère de la guerre étrangère et de la guerre civile, ne pleure pas quand la tête d’un prince ou d’un connétable tombe sous la hache du bourreau.

Cela dit, il faut souvent se battre. L’homme de cabinet que sera Louis XI s’est lui-même exposé quand les princes lui ont fait la guerre. A Montlhéry, il a défendu la route de Paris. Il a été gravement blessé. Cela ne l’a pas dissuadé de se porter en avant de ses troupes. Mais ce n’est pas ainsi que l’on fait la paix. Louis XI préfère « pratiquer », ce qui est tantôt acheter, tantôt faire se battre les » autres, souvent les deux.

Pratiquer, c’est conduire et parfois improviser la diplomatie des promesses politiques et financières, celle des marchés proposés ou rompus, des paroles à double entente. Ce sont les correspondances interceptées, les espions mis en place, les confidences passées au crible. Le roi doit tout savoir. Et il se mêle de tout. Le réalisme de Louis XI prend à l’occasion les allures d’une politique de négociant, voire de spéculateur. Puisque pratiquer l’autre, c’est l’acheter, c’est le duper. Mais ce n’est jamais transiger quant aux objectifs. Quand l’Anglais Edouard IV débarque en 1475 pour tenter la reconquête de ce qui a été l’héritage des Plantagenêts, Louis XI achète par le traité de Picquigny son rembarquement, et cela pour 75 000 écus, cependant qu’il acquiert à force de pâtés de venaison et d’excellents vins la chaleureuse sympathie de l’entourage anglais. On n’a pas fait assez attention au calcul : pour lourde qu’elle soit, l’indemnité ainsi versée au Trésor anglais est à peu près ce que coûterait une année de guerre si la guerre de Cent Ans reprenait pour cent ans.

Décider de tout.

Dire que le roi travaille n’a rien d’un vain mot. C’est à chaque heure que Louis XI entend les rapports, prend connaissance des correspondances, dicte ses lettres, ces centaines de lettres - beaucoup sont conservées et l’historien s’en félicite, dont la rapidité du style, les incessantes redites, la vivacité du ton et du vocabulaire disent à chaque ligne ce que le roi sait et ce qu’il veut. Et quand il organise un système de poste, c’est d’abord et avant tout pour lui : il ne peut être informé que le premier.

Si l’on en juge par sa correspondance, Louis XI ne fait pas sien le principe romain selon lequel le prêteur ne s’occupe pas des petites choses. Il ne cesse d’entrer dans le détail, et c’est avec précision qu’il donne ses instructions à ses ambassadeurs, qu’il dispose les pièces d’artillerie pour le siège d’une ville où il n’ira jamais, qu’il choisit ses officiers locaux. Qu’il s’agisse d’animer l’hostilité des cantons suisses contre le Téméraire, ou d’implanter l’élevage des vers à soie dans le val de Loire pour y développer une industrie nouvelle ; de juger des équilibres à ménager ou à rompre sur la carte des routes commerciales et des places financières, de mettre à profit l’information politique que lui apporte sur la situation des puissances italiennes une lettre interceptée ou de renoncer à tirer parti d’une exportation de draps français à Londres, Louis XI ne laisse à personne le droit de décider et de le faire savoir.

Au fil des siècles, surtout des derniers, l’image a été noircie à souhait par une caricature aux fondements idéologiques. Parce qu’il rompait avec des façons d’être qui passaient pour royales, parce qu’il préférait son cabinet de travail aux bals et aux tournois et parce qu’il se fiait plus à son barbier qu’à son connétable, on a peint un être mesquin. Parce qu’il envoyait à l’échafaud quelques grands barons qui le trahissaient et qu’il tenait en prison un cardinal qui avait organisé un complot, on a dénoncé sa cruauté. Parce qu’il craignait la mort, on a oublié son courage. Il n’était pas « le Bon » et il n’était pas non plus « le Beau ». Dévot à l’ancienne manière et friand de pèlerinages alors que s’annonçaient la nouvelle spiritualité et la Réforme, peu porté vers les lettres ou vers les arts alors que fleurissaient l’humanisme et la première Renaissance : tel était l’homme qui faisait le contrepoint du « bon roi », du juste Saint Louis, du fastueux François 1er , du populaire Henri IV. Mais la France qu’il laisse à son fils en 1483 est une France prospère, une France qui a achevé la reconstruction si largement amorcée sous Charles VII. Et surtout une France en paix.

Une popularité qui ne doit rien au hasard.

HENRI IV, Prince de la propagande.

Il a l’art de la « petite phrase », cultive la connivence avec le peuple et se fabrique une image flatteuse. Portrait d’un grand communicant.

Soldats, ralliez-vous à mon panache blanc. Chacun connaît la fameuse apostrophe prêtée à Henri IV à la veille de la bataille d’Ivry (14 mars 1590) afin de galvaniser ses troupes. La formule, version allégée des propos royaux tels que les- rapporte Agrippa d’Aubigné, est une belle illustration du genre oratoire d’Henri IV, tissé de gasconnades, de saillies et autres phrases à l’emporte-pièce qui font mouche. Henri IV cultive ce parler et veille à sa divulgation, à la source d’une connivence amusée avec son peuple, tout comme il porte la plus grande attention à la facture de ses portraits et à leur diffusion publique.

Dans l’affrontement iconographique qui l’oppose à ses adversaires - les zélés de la Sainte Ligue catholique -, Henri s’est entouré d’artistes et d’artisans chargés de mettre en images ses faits d’armes et les moments décisifs de sa geste. A Pau, Tours ou Paris, les peintres attitrés du souverain multiplient les tableaux qui servent de matrice aux gravures surgies sous les burins de Jean Leclerc, Thomas de Leu ou Léonard Gaultier et aux placards de l’imprimeur James Mettayer. Avec ces procédés, la même oeuvre est reproduite sur des supports de plus en plus ordinaires et d’un coût modique, propice à une ample diffusion. Les portraits du roi sont alors connus bien au-delà du cercle limité des cours étrangères ou des chancelleries et le visage d’Henri IV devient familier à tous ses sujets.

Dans cette entreprise de popularisation du roi, les propagandistes sollicitent les images des dieux et des héros de l’Antiquité redécouverts à la Renaissance et en attribuent les insignes à Henri IV. Au début de son règne (1589), le souverain doit conquérir son royaume et les images d’un roi guerrier fleurissent. Henri est représenté à cheval ou en pied, épée au côté, bâton de commandement en main, buste cuirassé, casque empanaché sur la tête ou posé à ses pieds. Il est Hercule, Mars, Persée, il vole de victoire en victoire et reçoit l’allégeance de ses sujets. Une image fréquemment déclinée le montre, cavalier hiératique et vainqueur posant devant une ville qui vient de le reconnaître comme roi. Le triomphe militaire assuré, Henri IV paraît sous les traits de l’Hercule gaulois obtenant le ralliement de ses sujets par ses paroles et son éloquence. Une fois couronné, d’autres portraits le montrent en majesté, dans ses vêtements du sacre.

Le panache et l’écharpe blanche.

En contrepoint à cette plasticité de l’image royale selon les enjeux politiques immédiats, les propagandistes emploient sans désemparer deux marqueurs d’Henri : le panache et l’écharpe blanche. Zébrant le buste royal, nouée sur l’épaule, l’écharpe apparaît vers 1562 comme l’emblème que les protestants opposent à la croix annexée par les armées catholiques. Henri de Navarre, prince réformé, la porte. Devenu Roi de France, converti au catholicisme (1593), il reste fidèle à l’écharpe désormais reconnue comme un symbole royal et l’insigne des Français qui lui sont fidèles. Dans les années 1590, quiconque veut afficher son soutien ou son ralliement à Henri 1V arbore la fameuse étoffe qui orne maints portraits de fidèles et de serviteurs d’Henri IV, tel Sully. Ainsi, le Roi a mobilisé tous les vecteurs de l’information et de la propagande politique pour brosser le portrait flatteur de sa personne, justifier sa politique et brocarder ses adversaires ligueurs. Tableaux, jetons, médailles, estampes, panégyriques ont contribué à tresser des couronnes de laurier à un prince victorieux de l’adversaire espagnol et accoucheur de l’édit de Nantes (1598), et à « fabriquer » des images du roi, autoritaire et débonnaire, vainqueur et magnanime, guerrier et pacificateur.
Henri IV se plaisait à dire qu’il avait conquis son royaume par la volonté de Dieu et à la pointe de son épée. Il faut y ajouter son sens aigu de l’information et de la communication politique qui l’incite, plus qu’aucun souverain avant lui, à susciter une vague d’images toujours flatteuses... et appelées à une étonnante postérité.

François 1er, Le Roi Gargantua.

Par Laurent Bourquin
Professeur d’histoire moderne à l’Université du Maine.

Courtois mais colérique, timide mais fougueux jusqu’à l’imprudence, François 1er est un ogre raffiné, aussi contradictoire que son temps : la Renaissance.
Rabelais s’est-il inspiré de François 1er pour imaginer le personnage de Gargantua ? On peut le supposer tant le roi de France et le roi de papier se ressemblent. François est un homme de haute stature pour son temps - environ 1,80 mètre - qui aime, à l’image du géant humaniste, la bonne chère et les exercices de plein air. La chasse est l’une de ses plus grandes passions, surtout la chasse à courre, qu’il pratique avec une fougue et une compétence extraordinaires. De nombreux témoins, épuisés, racontent ces folles matinées passées à suivre pendant des heures le train d’enfer imposé par le souverain, jusqu’à ce que celui-ci ait enfin rejoint et achevé à la pique le gibier qu’il convoitait. Ace petit jeu, François manque d’ailleurs perdre la vue en 1519, après avoir violemment heurté une branche, et même la vie lors d’une chute de cheval qui le plonge dans le coma pendant deux jours...

La chasse, c’est une façon de faire la guerre en temps de paix, et donc d’accomplir au quotidien l’une des missions essentielles du roi de France. Les joutes et les tournois organisés à la cour ont le même but : reproduire les rites, les gestes et les sensations du combat, car les jeunes aristocrates, le roi étant le premier d’entre eux, partage tous une même culture guerrière. Un jour de 1521, par simple divertissement, François fait avec ses compagnons le siège d’une maison tenue par le comte de Saint-Pol. Mais le jeu tourne mal, au cours de l’assaut final, qui ressemble à s’y méprendre à un véritable combat, il est assommé par une bûche enflammée et se retrouve une fois de plus, pendant plusieurs jours, entre la vie et la mort. Henri II, qui héritera de la passion paternelle pour les jeux violents et dangereux, mourra lui-même d’un accident de tournoi en 1559.

Mais le roi n’est pas seulement ce casse-cou viril dont les exploits risqués donnent des sueurs froides à la cour. II est aussi, comme Gargantua, un homme cultivé, brillant et beau parleur. D’un naturel plutôt réservé, il est capable d’entretenir de longues conversations sur n’importe quel sujet dès lors que la glace est rompue. Il se pique même d’écrire des poésies : environ deux cents ballades, épîtres et rondeaux lui sont attribués. Sans compter la fameuse formule qu’on lui prête, sans véritable preuve : « Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie. »
Un homme qui aimait les femmes.
Il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches, et François 1er apprécie les jolies femmes, qu’il poursuit de ses assiduités sans aucune vergogne. Ainsi, la reine Marie elle-même, la jeune épouse de son prédécesseur Louis XII, se plaint que le jeune prince se soit montré « importun à son égard en diverses affaires concernant son honneur » ! Peu de temps après, on apprend que l’impudent entretient désormais une liaison avec la femme d’un haut magistrat...

Son accession au trône lui permet enfin de multiplier les conquêtes sans plus provoquer d’incidents. Un ambassadeur anglais raconte ainsi que le roi, après la chasse, aime à se détendre entouré d’« une multitude de dames et demoiselles » dont la compagnie lui est habituelle.. Parmi ces jeunes filles, que toute la cour appelle « la petite bande », se distingue la principale maîtresse de François, Anne d’Heilly, duchesse d’Etampes, qu’il a probablement rencontrée en 1526 après avoir passé plus d’un an de captivité en Espagne. Belle, intelligente et ambitieuse, elle sait se faire écouter de son amant et tente de placer ses amis et les membres de sa famille aux charges les plus lucratives du royaume. Sans doute son influence a-t-elle été exagérée, car elle n’est pas la seule à régner sur le coeur du roi. Sa première épouse, Claude, pourtant boiteuse et très effacée, est sincèrement aimée par cet époux volage, dont elle ne peut, d’évidence, satisfaire l’appétit insatiable. Sa plus grande défaite. Lors de la bataille de Pavie, première guerre contre Charles Quint, François 1er est fait prisonnier.

Uune rançon pour le Roi prisonnier.

Dans les rues de Paris, le 6 mars 1525, se répand une « douloureuse nouvelle » : François 1er , qui assiégeait Pavie pour reconquérir le Milanais, y a été vaincu et capturé par les troupes de Charles Quint le 24 février. Des mois de négociations vont être nécessaires pour aboutir à un accord. Le roi de France tente d’imposer l’idée d’une rançon, mais Charles Quint ne veut lui rendre sa liberté que contre la restitution de la Bourgogne, selon lui injustement confisquée à la mort de son arrière-grand-père Charles le Téméraire par le roi Louis XI. Charles obtient gain de cause au traité de Madrid (14 janvier 1526). Mais François 1er libéré, refuse de respecter le traité, bien que ses deux fils aînés soient gardés en otages à sa place. La guerre reprend en Italie. Charles Quint cède finalement sur la Bourgogne, moyennant une énorme rançon de 2 millions d’écus d’or (traité de Cambrai, août 1529). Tous les sujets du roi, clergé et noblesse en tête, doivent contribuer à son rassemblement. La cause en paraît juste et le consensus est réel, même si chacun tente d’alléger son propre fardeau. Et partout les délais sont considérables. Le roi a confié à un de ses proches, Montmorency, l’organisation des opérations. L’argent afflue lentement au château de Bayonne et les Espagnols s’impatientent. Montmorency les rassure en leur montrant dans une salle du château « deux monceaux d’écus qu’ils trouvèrent beaux ». A dire vrai ils l’étaient, et peu de gens jamais en virent de tels, et à les regarder les yeux étaient éblouis ». Le 1er juillet 1530, enfin, à la frontière franco-espagnole, 1,2 million d’écus sont versés comptant, soit 4,2 tonnes d’or, le plus gros transfert de fonds de toute la Renaissance. Le reste du paiement suivra. Pour l’heure, les sacs d’écus sont directement échangés contre les deux otages, auxquels s’ajoute une soeur de Charles Quint appelée à devenir... la nouvelle Reine de France.

Il faut sauver Louis XIII.

Ecrasé par la figure du cardinal, malmené par les manuels scolaires, Louis XIII fut pourtant un monarque exceptionnel.

Louis XIII est un roi oublié, maltraité par l’Histoire, éclipsé par le panache blanc de son père, Henri IV, occulté par l’éblouissante renommée de son fils Louis XIV. Regardons son élèbre portrait par Philippe de Champaigne : sa physionomie ingrate, son visage émacié et froid, sa moustache et sa mouche donnent l’impression d’un être solitaire, effacé, austère, mélancolique. Rien d’étonnant à le voir fuir son mal-être dans la chasse. Les romantiques Alfred de Vigny dans « Cinq-Mars », Victor Hugo dans « Marion Delorme », Alexandre Dumas dans « Les Trois Mousquetaires » en font une sorte de Roi fainéant sans grande personnalité, d’« esclave couronné « écrasé par Richelieu, l’homme rouge, ministre tentaculaire et omnipotent, qui tient d’une main ferme les rênes de l’Etat. Si son règne a eu quelques vertus, tout le mérite en revient au « grand cardinal » Il est le flambeau. Le roi, c’est la lanterne / Qui le sauve du vent sous sa vitre un peu terne. (Victor Hugo).

Les manuels d’histoire élémentaire reprenaient la même antienne. Sous un dessin du manuel Nathan (1954-1967), on peut lire cette légende : « Richelieu, le tout-puissant cardinal, est le vrai roi. » Et les ouvrages actuels de l’enseignement supérieur ne sont pas en reste, qui parlent de la « France de Richelieu « , de l’« armée de Richelieu ». Louis semble oublié, passé à la trappe ! Tout récemment ne vient-on pas de publier un disque intitulé « Musiques au temps de Richelieu », alors que le cardinal n’a jamais été, au contraire du Roi, un grand mélomane ?...
Or, quand on lit les Mémoires du temps, l’abondante correspondance de Richelieu, quand on examine attentivement l’extraordinaire document clinique qu’est le journal du médecin du roi, Jean Héroard, qui, de 1601, date de naissance de Louis XIII, à la mort du praticien en 1628, a tout noté au jour le jour de la vie quotidienne de son patient, on est frappé du décalage existant entre l’image du monarque reflétée par la postérité et sa vraie personnalité.

 Dès l’enfance, Louis, tout en étant d’un naturel bon et aimable, peut se révéler autoritaire, tenace, colérique, susceptible, agressif même avec ses demi-frères, les bâtards royaux, qu’Henri IV a l’idée étonnante de faire élever avec lui. « Les valets ne doivent pas manger avec leur maître ! » rétorque-t-il lorsqu’on veut l’attabler avec le petit Verneuil, fils d’Henriette d’Entragues. Il était d’autant plus difficile à gouverner, disait son précepteur, Vauquelin des Yveteaux, qu’il semblait être né pour gouverner et pour commander aux autres. Il avait une cuisante jalousie de son autorité.

Ces traits, loin de s’effacer à l’adolescence, s’affirment au contraire à l’âge adulte. Sans doute ce roi n’est-il pas d’une intelligence fulgurante, mais il est loin d’être un médiocre. Il a une mémoire remarquable et surtout une très haute conscience de son état, le sens inné de la Majesté et de la Dignité Royales, une jalousie aiguë de la grandeur, une immense passion pour la gloire de la France, traits qu’il conjugue étrangement avec une extrême simplicité personnelle. Louis XIII a une sensibilité d’artiste, un fol amour de la musique. Ne compose-t-il pas des motets et des ballets ? A cela il faut ajouter un singulier goût du secret, des coups d’éclat. A 16 ans, en 1617, ne supportant plus d’être tenu en lisière par sa mère, l’ambitieuse Marie de Médicis, qui s’accroche au pouvoir par pure vanité, il complote contre elle avec un petit groupe de fidèles, consentant même à l’exécution sommaire de Concino Concini, son tout-puissant favori.

Impétueux au combat. Son énergie s’exprime aussi à la guerre, où il manifeste un grand courage et une fermeté impétueuse, aussi bien à l’île de Riez, contre les protestants, en 1622, qu’au pas de Suse, contre le duc de Savoie en 1629, ou lors de la reddition de Corbie en 1636, alors que les armées hispano-impériales marchent sur Paris. Louis XIII est le dernier grand roi de guerre., à la manière médiévale, n’hésitant pas à charger à la tête de ses troupes, partageant la précaire vie du soldat dans les camps. Dans ses campagnes militaires.

Louis XIV affectionnera ses aises, n’oubliant jamais de faire installer ses lustres de cristal sous sa tente, de convoquer ses courtisans et ses vingt-quatre violons ; Louis XIII, quant à lui, couche sur la paille dans des masures abandonnées la veille par l’ennemi.

Revers de la médaille, Louis XIII n’a pas que des qualités royales. Mesquin, vétilleux, tatillon, trop soupçonneux, le monarque manque sans doute de largeur de vue. Son épouse, la reine Anne d’Autriche, en souffre. C’est qu’il se méfie de cette Espagnole trop coquette qui refuse obstinément de devenir française. Et de fait, pendant la guerre, elle trahira.

En réalité, l’homme s’efface toujours devant le souverain. Il accomplit son devoir d’Etat sans faiblesse, mais sans recherche de glorification personnelle. Il fait corps avec sa fonction. Homme fragile, diminué, souffrant de bégaiement, constamment malade, Louis XIII est atteint d’une entéropathie chronique (qui se transformera en maladie de Crohn) -, inquiet, neurasthénique, tourmenté, mais homme debout, jamais démissionnaire, constamment attaché à faire prévaloir sur ses désirs et ses inclinations le service de son royaume, la construction de son Etat, reléguant au second plan ses sentiments, ses penchants, sa piété filiale, son engagement conjugal. Il a tout sacrifié à la France.

« Louis le Juste »

On met souvent en avant son rigorisme, son intransigeance, sa raideur native, sans souligner qu’il est aussi un roi qui pardonne, et généreusement, à condition qu’on le lui demande. Sa mère, son frère, sa femme, le duc de Lorraine en sont témoins. C’est un roi qui souffre de la misère de son peuple. Non, il n’a rien d’un coeur de pierre, inaccessible à la pitié. Au contraire, il est vulnérable, mais il sait se dominer, se ressaisir, laissant finalement parler le devoir - si cruel soit-il - plutôt que les impulsions du coeur.

On ne saurait comprendre ce grand roi sans sa piété scrupuleuse. Il écrit des offices en latin, voue pendant la grossesse de la reine en 1638 son royaume à la Vierge Marie (c’est le fameux voeu de Louis XIII encore célébré tous les 15 août) et meurt quasiment dans les bras de Vincent de Paul à 41 ans, rongé par sa maladie intestinale. Son règne est capital dans l’histoire des Temps modernes. La face du monde change. La France connaît une profonde métamorphose, accouche dans la douleur, les convulsions et les soubresauts internes, de la société nouvelle et de l’Etat rationnel. De cette mutation nécessaire, « Louis le Juste » a été l’un des artisans majeurs.

Il ne s’agit nullement de diminuer les mérites de Richelieu. Louis XIII a eu la chance de rencontrer cet homme d’exception, énergique et de bon conseil, qui a mis sa fulgurante intelligence et son indéfectible ardeur à son service. En 1624, celui-ci entre au Conseil, en 1629, il devient Principal ministre, et l’année suivante, après la fameuse journée des Dupes, qui marque la rupture définitive du roi et du cardinal avec Marie de Médicis, exerce la pleine autorité que le souverain consent à lui déléguer.

Mais qu’aurait-il été sans Louis XIII ? Sans ce monarque tragique, sans sa passion de la grandeur et de l’indépendance, sans sa volonté de surmonter les ressentiments, y aurait-il eu un Richelieu ? Comment ne pas comprendre que ce n’est pas parce que Louis a fait choix d’un ministre d’une envergure exceptionnelle qu’il a renoncé à gouverner et à être pleinement roi ! Il a admis sa complémentarité, accepté - lui si jaloux de son autorité - cette étrange cohabitation avec l’un de ses sujets. Ce n’est pas un chemin parsemé de roses : solitaire, susceptible et ombrageux, Louis XIII a du mal à supporter le tempérament dominateur du cardinal. Fébrile et nerveux, le Premier ministre vit dans la crainte constante d’être congédié et disgracié ou, pis, de connaître le sort tragique de Concini.

Leurs rapports, faits d’admiration mutuelle et de crainte, sont complexes et évoluent avec le temps, passant de la pleine confiance au moment du siège de La Rochelle (1627), confiance confirmée avec éclat lors de la journée des Dupes (1630), à une terrible méfiance en 1642, quand le prélat croit que le monarque veut se débarrasser de lui et le remplacer par le grand écuyer, le marquis de Cinq-Mars. Un règne de transition. Richelieu inaugure une nouvelle figure politique, celle du Premier ministre, qui n’est plus un « favori », comme Concini, le duc de Lerma ou Buckingham, mais partage les mêmes convictions de gloire et de grandeur que le roi, de son côté ravi d’utiliser ses réseaux de clients et de fidèles pour faire progresser son pouvoir. Si le souverain met tout le poids de son autorité au service de cet homme, c’est lui qui, en dernier ressort, tranche et décide - et avec quelle brutalité parfois ! - au nom du bien commun qu’il incarne ! « Je m’estime heureux, écrit Richelieu, quand de quatre propositions deux lui sont agréables. » Et d’avouer : « Les quatre coins du cabinet du roi sont plus difficiles à conquérir que tous les champs de bataille d’Europe.

Ainsi, sans Louis XIII, pas de Richelieu, mais sans Richelieu, pas de Louis XIII. Leur oeuvre est commune. A eux deux, ils ont porté l’Etat à bout de bras, jusque dans la maladie et la souffrance partagées. Ils ont été les maîtres artisans d’une monarchie renouvelée, plus solide. Ils laissent une oeuvre immense.

A la mort du roi, en mai 1643, les menaces extérieures se sont affaiblies. La France a su préserver son indépendance face au risque de démantèlement ou d’absorption dans une entité habsbourgeoise. L’étau de la maison d’Autriche s’est desserré. L’Allemagne est ravagée, réduite à l’impuissance pour près d’un demi-siècle, l’Espagne, à genoux, avant d’être à terre quinze ans plus tard. Le royaume a récupéré de facto des provinces essentielles pour sa sécurité, l’Artois, une partie de la Flandre wallonne, le Roussillon, et s’est avancé en Lorraine et en Alsace.

A l’intérieur, le roi s’est progressivement imposé face aux Grands, aux puissantes révoltes populaires, à l’hydre des conspirations, aux terribles fauteurs de trouble, Marie de Médicis, Gaston d’Orléans, frère cadet du monarque, Anne d’Autriche. Louis a porté de rudes coups au parti protestant, véritable Etat dans l’Etat, s’est emparé - avec quelle détermination ! - de sa place principale, l’indomptable La Rochelle, combattant les huguenots en tant que force sécessionniste et non pour leurs convictions religieuses. L’unification du royaume n’a jamais été si poussée, l’autorité royale si affirmée. Or un pouvoir fort était à l’époque une nécessité absolue face à l’extrême diversité de la société et à la menace constante de chaos et d’émiettement féodal. Ce règne représente une transition entre l’Etat moderne émergent et un monde qui disparaît irrémédiablement. Louis XIV ne l’a pas reconnu, mais il a eu la chance d’avoir un tel père. Son règne, en effet, ne peut vraiment se comprendre sans celui de son géniteur. Tout était en place pour l’épanouissement de la monarchie administrative, que l’on appelle improprement « monarchie absolue », y compris les grands outils de l’Etat, l’armée, la marine, la diplomatie, le renseignement, sans compter les arts et les lettres, en plein bouillonnement créatif. Outre son ardeur et sa jeunesse, Louis Dieudonné, achevant dans la plénitude l’oeuvre de son père, a apporté la pièce manquante que la personnalité timide et effacée de ce dernier n’osait poser sur l’échiquier royal : la théâtralisation du pouvoir, la mise en scène de son propre personnage, la volonté de vivre en représentation. Le reste, tout le reste, était déjà présent, le système allégorique, l’exaltation du soleil royal, jusqu’au petit « château de cartes » de Versailles.

Le roi soldat

C’est au front, en combattant en première ligne, que le roi de France gagne l’amour du peuple et l’estime des nobles. Gare aux souverains qui négligent le combat !

Par Joël Cornette.

Des chausses bleu-violet, des éperons d’or et une épée, Joyeuse. Voilà les trois premiers objets, à forte charge symbolique et émotionnelle, que le roi reçoit lors de son sacre dans la cathédrale de Reims.

En acceptant l’épée de Charlemagne, Joyeuse, célébrée dans les chansons de geste « la plus ancienne et la plus riche de celles conservées à Saint-Denis », le souverain est érigé en roi de guerre avec pour fonction primordiale la défense armée du royaume. Remise au prince avant même l’onction et tous les autres attributs de son autorité - la couronne, le sceptre, la main de justice-, cette épée est le signe tangible d’une souveraineté « armée », sans partage et sans limites, accordée par Dieu.

-Vous me trouvez vieilli ?- demanda un jour Louis XIV, alors qu’il posait pour Mignard. Le peintre répondit : « Il est vrai, sire, que je vois quelques campagnes de plus tracées au front de Votre Majesté. - Peut-on mieux dire l’identification d’une image à une fonction ? Le portrait du monarque est ici, presque génétiquement, celui d’un roi de guerre, une guerre « peinte sur le visage », comme disaient les contemporains.

Parce qu’il est le premier des gentilshommes, le monarque se doit en effet d’assumer, en personne et sur les lieux mêmes des combats, sa fonction de « roi des batailles ».
François 1er est sans doute le souverain qui incarne avec le plus de force l’importance de ce devoir de guerre. D’abord par la victoire, éclatante : 1515, Marignan. Une victoire accompagnée d’images fortes comme celle du Preux Bayard faisant le Roi chevalier sur le champ de bataille. Par ce geste, le souverain souhaite rendre hommage aux idéaux chevaleresques et transformer la victoire militaire en apothéose de l’ordre de la noblesse, l’ordre des bellatores, principaux soutiens de la monarchie. Mais cette place centrale du roi chevalier au coeur de la mêlée guerrière n’est pas sans risque. Car, après la victoire, il y eut la défaite, dramatique : on oublie souvent que, dix ans après 1515, à Pavie, le roi chargea à la tête de ses gendarmes et qu’il fut battu, blessé, humilié. Et fait prisonnier.

Le tumulte des armes. Nombreux furent les monarques qui assumèrent vaillamment leur fonction de roi de guerre : Henri II, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. L’« Histoire du Roy Henry le Grand », écrite par Mgr Hardouin de Péréfixe, le précepteur de Louis XIV, fut un des livres préférés du Roi-Soleil, qui aimait entendre et réentendre interminablement le récit des prouesses militaires de son grand-père Henri IV, arborant son panache blanc au coeur des batailles. Louis XV lui aussi prit part au combat. Sa présence, lors de la guerre de la Succession d’Autriche, notamment à Fontenoy, coïncide d’ailleurs avec la période où il fut le « Bien-Aimé » pour l’opinion publique. Car le surinvestissement de la personne royale dans le tumulte des armes est un facteur de puissante identité politique et de cohésion sociale.

Voyez, en guise de contre-épreuve, les images négatives des monarques qui n’assument pas cette fonction belliqueuse. Louis XVI, bien évidemment, mais aussi Henri III. Et ce n’est peut-être pas un hasard s’il s’agit là des deux rois les plus critiqués, les plus désacralisés de l’Ancien Régime, deux rois victimes aussi : du couteau de Jacques Clément pour l’un, de la guillotine républicaine pour l’autre...

Henri III souhaitait construire une souveraineté fondée sur autre chose que la guerre, notamment par la mise en scène théâtralisée d’une distance entre le roi et les grands à partir de l’écran constitué par les mignons. Mais la noblesse guerrière traditionnelle fustigea violemment l’élégance et l’aspect efféminé de ces mignons. Car un véritable noble ne doit sentir que l’odeur forte du camp et du champ de bataille. Et cette critique atteint aussi le souverain, accusé de ne pas jouer son rôle naturel de roi de guerre. Pour Machiavel, l’une des fâcheuses conséquences que négliger les armes entraîne pour un prince, « c’est qu’on vient à le mépriser, abjection de laquelle il doit sur toute chose se préserver. »

L’année 1693 marque cependant un tournant décisif dans cette identification du souverain français à la fonction de chef de guerre. Cette année-là, le 9 juin exactement, après quelques semaines de campagne dans les Flandres, Louis XIV décide de rentrer prématurément à Versailles. Il annonce à cette occasion sa décision de ne plus jamais paraître à la tête de ses troupes ni de se rendre à la frontière. Stupeur et émotion au sein de l’armée et parmi les courtisans ! « L’effet de cette retraite fut incroyable », raconte Saint-Simon, alors jeune mousquetaire, jusque parmi les soldats, et même parmi les peuples. Le maréchal de Luxembourg,malgré plusieurs tentatives, il alla jusqu’à se mettre à deux genoux devant le roi-, fut incapable de modifier la décision royale. Partagés entre la surprise, l’indignation et le désespoir, les officiers généraux en firent le sujet principal de leurs conversations ; les sous-officiers en parlèrent -avec une licence qui ne put être contenue-, et les ennemis n’en purent ni n’en voulurent contenir leur surprise et leur joie.

Combattre sous les yeux du roi. Ecoutant de toutes ses oreilles cette étrange nouvelle, le jeune mousquetaire, futur duc de Saint-Simon, dit avoir éprouvé un -étonnement inexprimable.
Il faut voir en effet dans cette décision le signe d’une transformation majeure de l’Etat royal. Le roi quitte la tête de son armée parce qu’il souhaite prendre de façon permanente et effective la direction de l’Etat. Une autre dimension de la souveraineté, en croissance continue tout au long de l’Ancien Régime, s’affirme officiellement ce jour-là : celle d’un Etat administrateur, dépersonnalisant les actions et les fonctions. Le souverain, quittant le champ de bataille, devient avant tout le gestionnaire de la chose publique.

Mais cette décision porte en elle-même une contradiction dont les conséquences seront lourdes pour le devenir de la monarchie. Car, malgré ce changement de cap, nous sommes toujours dans une société aristocratique, dans laquelle le regard du roi reste essentiel pour légitimer la bravoure des aristocrates, le mérite exhibé, reconnu, récompensé dans le feu de l’action, c’est-à-dire à la guerre. Ainsi, en 1633, Etienne Bachot dans son « Tableau de M. le Maréchal de Schomberg », rapporte les multiples charges du maréchal à la vue du roi », et les blessures reçues, toujours sous les yeux du souverain : voilà bien l’essence du mérite nobiliaire. Le Roi-Soleil a contribué à « hyperpersonnaliser » la culture du service.

Mais la monarchie louis-quatorzienne a aussi complètement redéfini la notion de mérite en la normalisant, en l’étatisant, comme le concrétise la création de l’ordre du tableau, en 1675, qui manifeste une nouvelle échelle de valeur. Avec l’ordre du tableau, la valeur individuelle est remplacée par un automatisme de promotion, lié aux services et à l’âge. Le mérite se décline désormais en termes d’application, de précision, de valeur, de travail. Ce n’est plus la personne qui compte, mais l’adaptation à une fonction. Dans ce contexte, la personne du roi peut, sinon doit nécessairement, disparaître, et c’est bien le service de l’Etat, à présent, qui l’emporte. La monarchie ne parviendra jamais à résoudre cette contradiction entre le caractère personnel d’un service dans le cadre d’une société aristocratique et le caractère impersonnel d’un Etat machine, administratif, qui fait du souverain un roi nécessairement absent et caché, et de la guerre une guerre de cabinet.

On pourrait dire que seule subsiste désormais la « représentation » du roi de guerre. Car, au moment où le roi disparaît des champs de bataille, on commence à édifier sur les places publiques des statues de bronze figurant Louis XIV en imperator.

« JUSTE AVANT SON DÉCÈS, LOUIS XIV FAIT L’ULTIME AVEU DE SA RESPONSABILITÉ DANS LA SITUATION DÉPLORABLE DU ROYAUME ET DE SES SUJETS. »

Le roi d’Espagne Charles Il à laissé à sa mort, le 1er novembre 1700, un testament qui fait l’effet d’une bombe : alors que les puissances européennes espéraient un partage de son empire, c’est Philippe, duc d’Anjou et petit-fils de Louis XIV, qui succédera à Charles sur le trône espagnol. Le 9 novembre, le Roi-Soleil présente en ces termes son petit-fils à la cour, alors réunie à Fontainebleau : « Messieurs, voici le roi d’Espagne. » Or, dans l’esprit du monarque, il n’est pas question qu’en acceptant ce testament Philippe renonce à ses droits sur la couronne de France. Folle ambition ! Car là se situe incontestablement l’apogée du règne du Grand Roi.

Liguées contre la France et ses appétits démesurés, les puissances européennes entament en 1701 la guerre de la Succession d’Espagne. Ce sera la dernière et la plus longue que devra mener Louis XIV. Marquée par une dramatique série de défaites françaises, elle s’achève treize ans plus tard par les traités d’Utrecht et Rastatt. C’est un moindre mal, mais tout de même un affaiblissement du rayonnement français. Philippe V reste roi d’Espagne, reconnu en Europe comme légitime successeur de Charles II, après sa renonciation à tous ses droits à la couronne de France.

Mais il doit accepter, et Louis XIV avec lui, le démembrement de la monarchie espagnole. Il ne conserve plus que l’Espagne et ses domaines coloniaux. En outre, la France doit céder à l’Angleterre, en Amérique du Nord, le territoire de la baie d’Hudson, l’Acadie et Terre-Neuve. Plus grave encore : elle doit lui concéder des avantages commerciaux de premier ordre qui contribueront à faire du royaume anglais la première puissance maritime et coloniale.

Un bilan tragique. Déjà frappés par la guerre et la sur-fiscalité qu’elle entraîne, les sujets de Louis XIV sont victimes, dans la dernière partie du règne, de deux terribles crises de subsistance aux effets catastrophiques. En 1692, un printemps et un été anormalement pluvieux entraînent des récoltes désastreuses et une augmentation du prix des grains, qui bientôt viennent à manquer un peu partout. La récolte de 1693 est elle-même assez médiocre, et c’est l’addition de ces deux années qui provoque le drame. Une fois leurs réserves épuisées, les paysans n’approvisionnent plus les marchés et sont eux-mêmes condamnés à la disette et, dans les cas les plus graves, à la famine. Pendant ces trois années terribles, les épidémies, notamment de typhus, font des ravages parmi les populations sous-alimentées. A l’échelle du royaume, le bilan est tragique : en deux ans, la population est passée de 22,25 millions d’habitants à 20,75 millions ! L’hiver 1709 enfin, d’une exceptionnelle rigueur, détruit les récoltes et a, de ce fait, les mêmes effets que la crise de 1693 : le prix des grains quadruple en quelques mois et ne baisse qu’à l’été 1710...

Louis XIV atteint un âge fort avancé pour son temps puisqu’il fête en 1708 ses 70 ans. Vieillissant, le roi est donc témoin des tourments de son peuple. Le 9 août 1715, il se plaint d’une douleur à la jambe gauche que Fagon, son premier médecin, toujours sûr de lui, attribue à une sciatique. Les jours suivants, il n’interrompt pas ses activités, mais, à partir du 21, il ne quitte plus son lit, miné par la fièvre due à la gangrène. Le 25, il se confesse et reçoit l’extrême-onction en public. Et le lendemain, quatre jours avant son décès, il fait venir le petit dauphin Louis, son arrière-petit-fils, et lui adresse quelques mots recueillis par l’entourage : -« J’ai trop aimé la guerre, ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les grandes dépenses. Prenez conseil en toutes choses. Tâchez de soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux pour n’avoir pu faire ». Etonnant éclair de lucidité, le roi fait là l’ultime aveu de sa responsabilité dans la situation déplorable du royaume et de ses sujets.

Avant Louis XIV jamais encore un ROI n’avait justifié devant les Français les raisons de sa politique.

Un roi plus humain.

L’interminable guerre de la Succession d’Espagne, qui met la France aux prises avec l’empereur, l’essentiel de l’Empire, l’Angleterre et les Provinces-Unies, est bien plus justifiable que les précédents conflits du règne : les Bourbons ont pour eux le testament de Charles II et l’enjeu pour la France est le contrôle économique de l’Espagne et de son empire mondial. Mais la guerre surgit, c’est vrai, après une paix trop brève et il faut soutenir à bout de bras la nouvelle alliée. Après des débuts heureux, les armées du grand-père et du petit-fils sont refoulées d’Italie et d’Allemagne, puis des Pays-Bas. En 1708, Lille tombée, la France est menacée d’invasion. Pour soulager ses sujets épuisés, Louis XIV se montre alors prêt à leur sacrifier ses intérêts dynastiques. C’est à eux que, via les gouverneurs, il s’adresse avec une digne simplicité pour leur expliquer que l’intransigeance adverse empêche toute paix honorable. Jamais encore un roi n’avait justifié devant les Français les raisons de sa politique ! Et face au péril, le pays répond : en 1709, un bain de sang à Malplaquet bloque l’invasion.

Avec les traités de 1713, la France trouve sa place dans le système d’équilibre européen instauré par l’Angleterre. Il y a désormais deux monarchies bourboniennes, comme il y avait deux Habsbourg avant 1700. Si l’abbé de Saint-Pierre peut alors imaginer ce que serait une paix perpétuelle avec un congrès permanent de diplomates, la réalité est plus prosaïque, faite de dettes, de rivalités coloniales, de revendications espagnoles ou autrichiennes. Mais ce long conflit a rendu l’Europe plus sage. Sauf au Nord-Est, elle est enfin en paix. Elle le restera tant que Versailles et Londres demeureront d’accord. Infatigable, Louis XIV envisage au printemps 1715 une réconciliation franco-autrichienne, que Louis XV mettra en oeuvre en 1756.

En outre, malgré les difficultés croissantes de la Marine royale, la prospérité du XVIII° siècle a commencé sur les littoraux. Déjà enrichis lors du conflit précédent, les Malouins ont fait de leur ville (Saint-Malo) un port mondial au dynamisme éblouissant. Ils ne se contentent plus de la course en Europe et de la contrebande aux Caraïbes. Ils se lancent dans des opérations très ambitieuses contre Rio en 1711 et dans le Pacifique pour importer l’argent américain en France, dans l’océan Indien. On ne gagne pas à tous les coups, mais les malouinières, ces élégantes maisons des champs bâties par les armateurs autour de Saint-Malo, nous rappellent les fortunes édifiées. L’essor maritime et commercial saisit aussi les ports qui peuvent commercer avec les îles à sucre des Antilles en échappant au blocus ennemi : Bordeaux et Marseille notamment, où la fin du règne n’a rien de tragique. Le grand négoce tire derrière lui bien des trafics qui pénètrent loin dans les terres. Cette France-là s’ouvre à d’autres horizons.

Une humble résignation.

Mais un drame se joue au même moment à la cour. En 1711 et 1712, les Bourbons de France sont près de disparaître. Louis XIV voit mourir son fils, le Grand Dauphin, suivi dans la tombe par l’aîné de ses petits-fils et sa femme, et enfin par le duc de Bretagne, le premier de ses arrière-petits-fils. Frappé au cœur de cette famille dont il était si fier, il fait face avec une constance frémissante et une humble résignation à la volonté divine. Un autre monarque, humain et inattendu, apparaît. Le plus grand Louis XIV se révèle peut-être dans l’extrême vieillesse. La mort de son fils le laisse muet et en larmes devant ses ministres stupéfaits. Mais la charge de l’Etat et le cérémonial de la cour l’aident à supporter les deuils suivants. Quand même le paisible séjour à Marly ne contient plus l’excès de la douleur, il reste un refuge et une présence : Saint-Cyr et Mme de Maintenon. L’épouse secrète mérite plus que jamais le nom que le roi lui avait donné : « Votre Solidité ». Ils entourent de leur affection le frêle dauphin orphelin et entendent le préparer à être un homme et un roi. Sur son lit de mort, Louis XIV lui recommande de ne pas imiter son goût pour la guerre. Mais à l’entourage, qu’il incite à ne pas céder à la désunion, il parle encore en ROI. « Je m’en vais, mais l’État demeurera toujours. »

Ils ont tant aimé Paris.

9 Hectares.

C’est la superficie de l’Île de la Cité à la période gallo-romaine. Elle fait aujourd’hui... 17 Hectares ! L’île a en effet peu à peu annexé les îlots qui l’entouraient. Ses dernières conquêtes, l’île des Juifs et l’île aux Vaches, furent soudées à leur grande sœur au XVI° siècle pour y construire le Pont-Neuf. De pleines charrettes de « gravoir » - gravats - de Paris furent déversées pour les réunir. Les rois n’ont pas vécu qu’à Blois ou à Chenonceau. Ils se sont aussi offert de grandioses demeures parisiennes. Voyage sur leurs traces au cœur du Paris royal.

L’Île de la Cité, coeur de Paris, a joué dans l’histoire de la France du Moyen Age un rôle essentiel. Sur deux plans : religieux, dans sa partie orientale, avec ses nombreuses églises, puis son éblouissante cathédrale Notre-Dame ; politique, dans sa partie occidentale, avec son Palais royal, sans cesse remanié et embelli, lieu de décisions capitales, de secrets d’alcôve inavouables - on est presque en face de la tour de Nesle -, de crimes sanglants, sans compter les sombres exploits de discrets bourreaux. Ce Palais royal conserve quelques beaux restes engoncés dans l’énorme palais de justice.

Les beaux restes bien visibles : d’abord la tour de l’Horloge, de plan carré, offerte par Philippe le Bel, la première horloge de Paris. Ses sonneries réglaient le travail des Parisiens qui moquaient « l’horloge du palais qui va comme il lui plaît ». Ensuite les deux tours de la Conciergerie (tour d’Argent et tour de César), sans doute construites au temps de Saint Louis, puis, un peu en retrait (par pudeur, sans doute), la cruelle tour Bonbec, où d’astucieux spécialistes travaillaient les suspects au corps et au fer rouge. Mais le cadeau le plus parfait du vieux palais au Paris d’aujourd’hui, c’est la Sainte‑Chapelle, joyau admirable que cernent les bâtiments du palais de justice, invisible depuis le boulevard du Palais et englué dans une cohue de préfabriqués déshonorants.

Petit rappel : Louis IX (1214-1270), futur Saint Louis - pas si saint que cela, selon le dernier ouvrage d’Alain Minc, avait acheté à Baudouin II, empereur latin désargenté de Byzance, les reliques de la Passion du Christ peu à peu rassemblées par les vieux empereurs byzantins. Et d’abord la couronne d’épines, en 1239, puis un peu plus tard la lance, les clous, des morceaux de la croix, etc, acquis pour la somme de 135 000 livres. Un prix exorbitant, mais qui allait donner à la France, dans la très chrétienne Europe, une aura exceptionnelle. Il fallait un écrin éclatant : ce fut la Sainte-Chapelle, verre et pierre, incroyable châsse de lumière, apogée de style gothique, construite en six années pour (seulement) 40 000 livres et consacrée le 26 avril 1248.

Voilà pour les beaux restes du palais de la Cité. Voyons les disparitions que nous révèle la restitution présentée. Et d’abord la Grand-Salle. Le plus ancien témoignage à son propos concerne Robert le Pieux (996-1031), fils et successeur d’Hugues Capet, qui fait édifier une première salle du roi, surélevée par Saint Louis, puis métamorphosée par Philippe le Bel. Louis VI le Gros (1108-1137), comme de juste, fit bâtir la grosse tour, un fort donjon, assez semblable à celui qui sera le « pivot » du premier Louvre de Philippe Auguste.

Grand guerrier, grand politique, ce roi-là (1180-1223, quarante-trois années de règne) fut aussi un très grand bâtisseur. Avant son départ pour la troisième croisade (1190), Philippe Auguste lança la construction de la première enceinte fortifiée de Paris et, hors de celle-ci, celle du premier Louvre, simple (mais très puissante) forteresse. Avec un double objectif : l’enceinte assurait la protection des Parisiens ; le château, à l’extérieur, celle du roi en cas de révolte populaire.

Le nez sensible de Philippe Auguste.

« Son » palais - qu’il adorait -, c’était celui de l’Île de la Cité. Mais le roi avait le nez sensible. Parfois, lorsqu’il contemplait la Seine de sa fenêtre, le vent lui apportait les odeurs pestilentielles que dégageaient les rues boueuses de sa bonne ville. Il convoqua bourgeois et prévôt. Et les rues furent pavées. En 1194, le 3 juillet, à Fréteval, près de Vendôme, le roi connaît un échec fort humiliant. Richard Coeur de Lion bouscule sèchement son armée, le contraignant à une fuite sans gloire. Philippe Auguste s’échappe en abandonnant les chariots portant son trésor, son sceau et les archives royales. Le trésor renfloua Richard ; la perte des archisves fut une leçon pour Philippe, qui décida de centraliser ces documents - et ceux qu’apporterait l’avenir - dans un lieu vraiment sûr créant l’embryon de nos Archives nationales.

Le bon Saint Louis (1226-1270), dans le même souci, moins d’un siècle plus tard, fit édifier, au flanc de la Sainte-Chapelle, un élégant bâtiment - réduction de l’autre -dont le rez-de-chaussée servait de sacristie tandis que l’étage recevait le précieux Trésor des chartes. On doit à ce roi d’autres bâtiments : la grande salle sur l’eau, qui plus tard portera son nom, et, très probablement, la Conciergerie et ses deux tours, où il recevait les pauvres pour leur donner lui-même l’aumône et le pain. Quant à la justice qui lui était chère, il la rendait parfois à Vincennes, mais plus souvent dans les prestigieux jardins du palais sous une des treilles du verger qui s’étendait sous ses fenêtres. Celui qui apporta les plus importants changements au palais, c’est Philippe le Bel (1268-1314). Son chef-d’œuvre, hélas, disparu dans un incendie en 1617 était la nouvelle Grand-Salle, conçue pour répondre aux besoins de l’administration dans les domaines judiciaire et financier, en plein développement depuis Saint Louis.

La superficie de la salle est plus que doublée (700 mètres de longueur, 27 mètres de largeur) par rapport à la précédente. Elle se présente comme une double nef, avec de hautes voûtes en berceau, lambrissées, reposant sur d’élégantes colonnes. L’endroit est un lieu public, une « salle des pas perdus ». Le roi fit aussi construire les grands degrés, superbe escalier d’apparat qui desservait la galerie des Merciers, à cette époque,ce mot désignait tous les marchands, et, delà, la Grand-Salle. De même il fit reconstruire le Grand-Pont (celui qui reliait l’île à la rive droite), qu’une crue avait emporté en 1296. Les ponts de cette époque, comme aujourd’hui encore le Ponte Vecchio de Florence, portaient des boutiques habitations bien serrées. Les changeurs régnaient sur celui-là, mais aussi les orfèvres et les bijoutiers qu’attirait la proximité du Roi et de la Cour. Dernier point concernant Philippe le Bel. A cette époque, l’île de la Cité était entourée d’îlots. C’est sur l’un d’eux que, sous les yeux du souverain, fut brûlé vif le grand maître de l’ordre des Templiers, Jacques de Molay.

Charles V, surnommé le Sage, grand roi, avait mal débuté dans son ascension vers le pouvoir. Fils aîné de Jean III le Bon, il avait assisté, à 18 ans, avec ses frères, à la désastreuse bataille de Poitiers (19 septembre 1356) où le roi chevalier est fait prisonnier, envoyé à Londres et taxé d’une énorme rançon. Deux ans plus tard, le sort remet ça. Etienne Marcel, prévôt des marchands en révolte, somme le dauphin Charles de lui livrer deux de ses conseillers, le maréchal de Normandie et le maréchal de Champagne. Refus.

Le lendemain, le 22 février 1358, Marcel, soutenu par 3000 de ses partisans coiffés du chaperon bleu et rouge, les couleurs de Paris aujourd’hui encore, force les portes du, palais et gagne la chambre du prince où il fait assassiner les deux conseillers. Le dauphin, couvert de sang, craint pour sa vie. Le prévôt des marchands le rassure et l’évacue en le coiffant de son propre chaperon. De ce drame le dauphin, devenu Charles V, conserve un profond rejet du palais de la Cité.

Charles V s’installe au Louvre.

C’est pour cela qu’il fera de la triste forteresse du Louvre un superbe palais, très proche de l’image si belle qu’en ont donnée les frères Limbourg dans leurs « Très riches heures du duc de Berry », et dont les excellentes fouilles de 1984-1986 dans la partie sud-ouest de la cour Carrée ont confirmé la pertinence. En 1364, à la mort de son père, le dauphin (Charles V) charge Raymond du Temple de transfigurer le château fort. Raymond du Temple y parviendra en quatre ans. Il fait percer partout de belles fenêtres, surélève les tours, crée deux nouvelles ailes, au nord et à l’est, multiplie les appartements. Son chef-d’oeuvre, souvent imité : la Grand-Vis, un escalier d’honneur, en saillie sur la façade de l’aile nord, qui dessert les appartements de la reine et ceux du roi. Là, sur la gauche, au fond d’une grande salle, une chambre « de sieste » ouvrant sur la tour de la Librairie, où étaient conservés, sur trois étages, un millier de manuscrits, chose exceptionnelle pour cette époque sans imprimerie. Charles V, roi intellectuel était un grand lecteur qui, avant Montaigne, avait sa « librairie », c’est-à-dire sa bibliothèque.

Ridiculisé par l’Histoire : LA VÉRITÉ SUR LOUIS XVI.

Par Jean-Christian PETITFILS
Historien.

Benêt, réactionnaire, apathique ? Erreur ! Le Monarque, intelligent et moderne, souhaitait faire alliance avec le peuple pour accompagner la Révolution. Si seulement les nobles l’avaient laissé faire...

L’image d’Epinal est dans tous les esprits : Louis, en bras de chemise, cheveux en bataille, affairé en sueur à sa forge dans les combles de Versailles, frappant le fer ou limant une serrure. S’il n’est pas à son atelier, il passe sort temps à la chasse, conjurant une obésité menaçante par de rudes exercices physiques. « Le pauvre homme » dira de lui sa femme, Marie-Antoinette, à qui il sera incapable de faire un enfant durant sept ans. Ce monarque débonnaire, bien intentionné, certes, mais lourd, apathique, dramatiquement faible, est surpris et saisi par la bourrasque révolutionnaire. Prisonnier d’une éducation traditionnelle, il meurt guillotiné à 38 ans, sans avoir rien compris des temps nouveaux...

Or, plus qu’une caricature grossière, ce portrait est foncièrement erroné. La personnalité de l’homme est difficile à cerner. - Deux boules de billard huilées que l’on s’efforcerait en vain de tenir ensemble, dit son frère le comte de Provence. Il a le culte du secret. « J’aime mieux, dirat-il à son avocat Malesherbes, laisser interpréter mes silences plutôt que mes paroles. »

Louis XVI est intelligent, cultivé, possède une mémoire prodigieuse. Il connaît bien l’anglais, lit les journaux de Londres et s’intéresse aux débats de la Chambre des communes. Il a un goût prononcé pour la marine, domaine dans lequel il a acquis de remarquables connaissances. Il joue un rôle déterminant dans la reconstitution de la marine royale, qui contribue à la victoire sur l’Angleterre et à l’indépendance américaine.

Il aime sans doute la chasse, mais prise davantage la lecture, se passionne pour les sciences, pour la géographie. C’est lui qui rédige en partie les instructions de La Pérouse. L’analyse de sa correspondance révèle des capacités remarquables en politique étrangère, où il peut en, remontrer à son ministre Vergennes. Il sait faire preuve de grande fermeté, notamment vis-à-vis de l’Autriche, malgré les pressions de sa femme.
 
Cela dit, il ne faut pas occulter ses faiblesses, sa timidité maladive, son caractère influençable, sa difficulté à s’arrêter à une décision et à s’y tenir. Excellent dans la connaissance, savant, intelligent, intuitif, il pèche souvent dans l’action.

Une expérience novatrice

Mais cessons d’en faire un réactionnaire borné. De son avènement, en 1774, à la réunion des états généraux en 1789, conscient de la nécessité de moderniser l’Etat, il n’a eu de cesse de vouloir réformer son royaume. Il fait adopter un statut pour les protestants, prend des mesures en faveur des juifs, abolit la torture. Il encourage l’expérience libérale de Turgot. Surtout, en 1786, il investit toute son autorité dans l’expérience Calonne, visant à promouvoir au moins en partie l’égalité fiscale, ce dont ne veulent ni les parlements ni la majeure partie de la noblesse. Contre cette expérience novatrice se lève une violente réaction aristocratique. Son rejet par l’Assemblée des notables en 1787 est le tournant du règne : il plonge le roi dans un état de profonde dépression et lui fait perdre totalement confiance en lui.

L’alliance entre le trône et le peuple contre les féodalités nouvelles, que souhaitait le roi, a échoué. La monarchie, souffrant d’un tragique déficit de communication, a toujours manqué de relais au sein de l’opinion. Louis XVI aurait pu être le meilleur Roi possible pour la Révolution. Il a finalement été a rejeté par elle. L’accaparement par les états généraux, devenus Assemblée nationale, de la plénitude de la souveraineté (les 17-20 juin 1789) ne laisse aucune place à une construction équilibrée, comme l’a réalisé la Révolution anglaise de 1688, qui a limité concrètement le pouvoir royal sans se poser la question de la souveraineté. L’échec de la monarchie constitutionnelle, l’absence de contre-pouvoirs dès le commencement sont, hélas, à l’origine des terribles dérives autoritaires et sanguinaires qui suivront.

La fin tragique du Roi ouvrira la porte aux terrifiants révolutionnaires. La France connut un atroce génocide qui ne prit fin qu’à la mort du sanguinaire Robespierre. Le consulat était composé d’une équipe de corrompus ; Cette mascarade de pouvoir, permit au despote Bonaparte de s’emparer du pouvoir en tant que Premier Consul. Malgré sa réussite dans des guerres qui aujourd’hui encore continuent à fasciner certain Français. Bonaparte auto proclamé Empereur des Français, fut un Dictateur sanguinaire. Sa dernière bataille à Waterloo et sa défaite fut un soulagement non seulement pour le peuple de France, mais aussi pour toute l’Europe.

Le retour à la bonne vieille Monarchie a été ressentie comme un espoir de paix et de liberté.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’État républicain qui nous entraîna dans des guerres coloniales immondes faisant des centaines de milliers de victimes, et dans deux guerres mondiales aux atrocités rarement atteintes. La France est devenu une république à cause du Prétendant au Trône de refuser le drapeau tricolore qu’il trouvait ensanglanter suite aux horreurs de la guerre civile que déclancha le gouvernement révolutionnaire ce drapeau avait été rougis par les milliers de Français mort sur l’échafaud.

Par la suite, le Dictateur Napoléon Bonaparte a saigné le peuple de France en exportant la terreur au-delà des frontière Européenne, avec comme emblème le drapeau tricolore.

Il faut cependant reconnaître que la République a fait des actions bénéfiques, mais ces actions auraient pu être réalisés si les révolutionnaires avaient accepté qu’en 1791 la France qui était devenue une Monarchie Constitutionnelles puisse ( comme se fut le cas en Angleterre) continuer à être l’emblème vivant d’un Royaume qui avait besoin de paix pour se reconstruire.

La République qui n’a de cesse de nous abreuver de ces fameux Droits de l’Homme a été à partir de Jules Ferry, et sous l’impulsion de ce dernier, un Régime Colonialiste. Il y a-t-il autres choses de plus malfaisant que d’aller en Afrique, dans la Péninsule Indochinoise et ailleurs de par le monde, coloniser des peuples en commettant les pires barbaries ? Non, la République Française n’est pas un exemple ni nos enfants, ni pour la planète.

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