Les O G M représentent-ils un danger ?

Mardi 9 janvier 2007, par Étienne LANDAIS et Michel SEBILLOTTE // Santé

Avec le développement de l’agriculture et de l’élevage, l’homme a cherché à modifier les êtres vivants. Il a appris progressivement à sélectionner les végétaux et les animaux qui répondent mieux à ses besoins en créant des variétés végétales et des races animales. Il sait également sélectionner les plantes ornementales et les animaux de compagnie.

Les modifications génétiques qui sont à la base de ces améliorations sont considérables. Par exemple, les chiens, aussi différents qu’ils soient, constituent une seule et même espèce qui est très apparentée au loup. Beaucoup de gens ignorent que l’homme a même su créer de nouvelles espèces. C’est le cas par exemple du triticale, croisement réussi de blé et de seigle, qui est utilisé à grande échelle par les agriculteurs. La nature elle-même n’est pas en reste puisque le colza est le résultat de l’hybridation spontanée de deux plantes et le blé de trois plantes différentes.

Les modifications génétiques que les hommes n’ont pas su faire, ils les ont rêvées et représentées. Les minotaures, les licornes ou le protégé du docteur Frankenstein sont là pour en témoigner.

Les hommes ont donc, dans ces matières comme dans bien d’autres, le souci de résoudre au mieux leurs problèmes d’intendance, mais aussi celui de créer d’autres mondes supposés meilleurs ou plus beaux. À ce propos, la découverte des lois de l’évolution et des lois de l’hérédité, au milieu du XIX° siècle, a permis progressivement de mieux comprendre les êtres vivants. En conséquence, le fait de connaître les règles de transmission des caractères génétiques a très notablement renforcé l’efficacité de la sélection biologique.

Par définition, cette sélection repose sur deux principes. Le premier est celui de la variabilité du vivant : les organismes subissent spontanément et de manière aléatoire des mutations génétiques. Le second principe est celui de l’adaptabilité du vivant à son environnement. Pour les espèces sauvages, la survie est fonction de leur degré d’adaptation à leur milieu de vie. Les espèces domestiquées, donc protégées par l’homme, sont sélectionnées par lui pour devenir plus prolifiques, plus rentables, plus belles, plus grosses, plus utiles, etc.

Depuis les années 1950, cependant, la génétique moléculaire et, avec elle, le génie génétique offrent aux communautés humaines des possibilités nouvelles. En agissant directement sur les gènes, ces nouvelles techniques, regroupées sous le nom de transgenèse, permettent d’élaborer directement des organismes génétiquement modifiés (O.G.M.) qui développent les caractéristiques souhaitées, sans faire intervenir le hasard. Les premières souris réellement transgéniques ont été obtenues en 1982. En 1994, la Food and Drug Administration américaine a autorisé la commercialisation du premier produit transgénique : une tomate à longue conservation mise au point par la société Calgene. Les premières plantes transgéniques résistant aux insectes et/ou aux herbicides sont arrivées sur les marchés américain et européen en 1996. Parmi elles, le maïs résistant à une chenille (la pyrale), le soja et le colza résistant à un herbicide. Tous ces produits résultent de lourds investissements en recherche consentis depuis des années.

Comme toutes les innovations majeures, les O.G.M. fascinent et inquiètent tout à la fois. Ils ont remporté un vif succès auprès des agriculteurs américains. Mais en Europe, tout d’abord, puis dans de nombreux autres pays, ils sont devenus un symbole des méfaits du néolibéralisme, un outil qui accentuerait les travers d’une agriculture exagérément productiviste. Les O.G.M., par leur puissance, leur souplesse et leur diversité, peuvent tout au contraire être un instrument important pour mettre en place une agriculture de qualité plus respectueuse de l’environnement. Les premières estimations indiquent que le maïs transgénique résistant à la pyrale contient nettement moins de mycotoxines cancérigènes que le maïs conventionnel et que le soja résistant aux herbicides réduit le nombre d’épandages de ces produits chimiques.

Culture d’O.G.M. dans le monde.

Établie pour le compte de L’I.S.A.A.A. (International Service for the Acquisition of Agribiotech Applications), un organisme de lobbying, cette carte entend montrer la progression irrésistible des O.G.M. dans le monde.

Pour autant, ces produits ne s’imposeront pas aussi facilement que l’avaient espéré les firmes qui les développent. Selon leur sensibilité ou leurs engagements, les opposants aux O.G.M. évoquent les risques environnementaux, les conséquences socio-économiques (industrialisation de l’agriculture, mainmise de quelques multinationales sur le marché des semences...), l’érosion de la biodiversité ou l’avenir de l’agriculture vivrière dans les pays en développement. Les consommateurs, eux s’interrogent sur l’innocuité de ces nouveaux aliments.

Aux yeux du grand public, le débat qui se déroule autour de la notion d’agriculture durable a pour enjeu de réconcilier les pratiques agricoles avec la protection de l’environnement et des ressources naturelles. Cette idée est juste, mais la réalité est plus complexe. Le débat trouve sa source dans la crise dans laquelle est entré, depuis près de vingt ans, le modèle productiviste en place depuis l’après-guerre. La saturation des principaux marchés, la mondialisation des échanges, la montée en puissance de la grande distribution, l’évolution qualitative de la demande des consommateurs et l’hystérie sécuritaire qui prévaut désormais en matière d’alimentation, la priorité accordée à l’emploi, l’intérêt croissant pour la qualité du cadre de vie et l’aménagement du territoire... tout concourt à remettre en cause le cahier des charges de l’agriculture contemporaine.

Le développement durable (sustainable development) a été défini lors du Sommet de la Terre de Rio (juin 1992) comme un développement qui répond « aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ». C’est un concept d’origine politique, qui dépasse le seul constat de la nécessaire prise en compte, aux niveaux des politiques publiques, des exigences de la protection de l’environnement. Son application à l’agriculture ne va pas de soi, particulièrement dans le contexte français, profondément marqué par la crise du modèle de développement productiviste qui s’est mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Il importe donc d’identifier les acteurs sociaux qui participent au débat actuel sur l’agriculture durable et les enjeux dont ils sont porteurs. L’agriculture durable apparaît alors comme un outil nouveau au service de l’émergence d’une agriculture plurifonctionnelle, que l’on pourrait qualifier de « postmoderne », réinsérée dans une société urbaine.

La révolution agricole des Trente Glorieuses (1945-1975)

Après la Seconde Guerre mondiale, une mission claire est dévolue à l’agriculture : nourrir le pays et réduire sa dépendance alimentaire. Sur fond d’exode rural et d’urbanisation, un formidable mouvement de modernisation se met en place, dont les premiers acteurs sont les agriculteurs eux-mêmes. Il s’appuie sur le développement de l’ensemble des organisations qui permettent à l’agriculture de s’approvisionner, de vendre ses produits, de défendre ses intérêts, de bénéficier d’aides diverses, de coopérer avec la puissance publique.

Les efforts visent en particulier :

  1. les processus directs de production (amélioration variétale, fertilisation, apparition de molécules de synthèse pour la lutte contre les ennemis des cultures et la protection des récoltes et semences, amélioration de la production fourragère, politique sanitaire, modernisation des bâtiments d’élevage, etc.) ;
  2. l’amélioration de la productivité du travail, appuyée par la mécanisation qui s’étend à toutes les étapes de la production ;
  3. les infrastructures de collecte, de transport et de stockage des produits, qui exigent de très gros investissements ;
  4. les moyens de transformation des produits par les coopératives et les industries.

L’essor de l’industrie agro-alimentaire fait émerger peu à peu un puissant secteur industriel.

Le développement agricole est accompagné par un imposant dispositif législatif et réglementaire : loi sur le fermage (1945), lois d’orientation agricoles (1960 et 1962), loi sur l’élevage (1966). Les lois d’orientation instaurent une véritable « co-gestion » entre le gouvernement et la profession et explicitent le contenu du « contrat » passé entre l’agriculture et la nation. En échange de l’énorme effort de modernisation qui leur est demandé, les agriculteurs se voient garantir la parité sociale (équivalence des revenus et des modes de vie avec les autres catégories sociales), première revendication des militants agricoles de l’après-guerre, et le caractère familial des exploitations, sans parler d’une importante aide financière publique et de l’organisation des groupements de producteurs.

Parallèlement, la politique agricole commune (P.A.C.) se met en place, à la suite du traité de Rome (1957), avec trois principes : libre circulation des produits agricoles ; unicité des marchés et des prix à l’intérieur du Marché commun ; préférence communautaire et solidarité financière entre pays membres. Cette politique se traduit surtout par un système de soutien des prix, qui se met en place en 1967-1968, avec des résultats incontestables sur le volume de la production et les revenus agricoles.

Au début des années 1970, le pari de l’autosuffisance est gagné et la balance commerciale française des produits agricoles et alimentaires devient excédentaire. Les agricultures des différents pays redeviennent donc concurrentes, ce qui renforce la nécessité d’augmenter la productivité du travail et de la terre.

Il ne suffit plus de produire pour vendre, et la qualité des produits devient un facteur essentiel. Les préoccupations des consommateurs relatives aux effets de l’alimentation sur la santé se font jour. En témoigne par exemple, à la fin des années 1960, le rejet de l’huile de colza, en raison de sa richesse en acide érucique, présumé cancérigène. On commence aussi à se préoccuper de certains effets écologiques négatifs du productivisme agricole et des politiques d’aménagement de l’espace qui, ne sont destinées qu’à accroître la production (remembrement, assèchement et mise en culture des marais, etc.).

C’est alors que se développe une controverse entre ceux qui, raisonnant à court terme, souhaitent prolonger le plus longtemps possible une période faste et ceux qui prennent conscience que les temps ont changé, tel Jacques Poly, futur responsable de l’Institut national de la recherche agronomique (I.N.R.A.), appelant en 1978 une agriculture « plus économe et plus autonome ».

Au nombre des partisans du changement, des économistes alarmés par l’augmentation vertigineuse des dépenses de soutien des marchés, des mouvements écologistes et des scientifiques inquiets de certaines évolutions des pratiques agricoles et de la dégradation du milieu et désireux de prospecter d’autres voies de développement, des hommes politiques et des citoyens inquiets de l’accroissement des disparités entre pays, entre régions et entre agriculteurs. Ils demandent l’ouverture d’un débat sur les modèles de développement de l’agriculture et sur ses fonctions dans la société. Face à eux, les organisations paysannes, majoritairement dominées par les bénéficiaires de la politique agricole commune, les industries de l’« agrofourniture » et beaucoup des techniciens du développement agricole s’accrochent à l’idéologie du progrès technique et de la compétition internationale.

Parallèlement, des innovations continuent à voir le jour sur un rythme accéléré : Produits phytosanitaires moins agressifs, machines permettant de réduire les doses d’intrants, sélection de végétaux plus résistants aux ravageurs et pathogènes, obtention de variétés de colza « zéro-érucique » puis « zéro-glucosinolate », développement de la lutte biologique, apparition d’aliments pour le bétail adaptés aux objectifs de production, etc.

Pour limiter la production agricole, l’Europe des Dix instaure, en 1983, les quotas laitiers qui permettront de réduire la collecte de lait. D’autres mesures suivent en 1988 pour limiter les volumes de céréales et d’oléoprotéagineux bénéficiant de la garantie des prix. Les résultats en sont insuffisants et, la progression des dépenses budgétaires se poursuivant, une réforme générale de la P.A.C. s’imposera en 1992.

Cette période se solde en définitive, en France comme dans toute l’Europe, par un nouvel accroissement de la production agricole. Malgré l’émergence progressive d’exigences de qualité et de respect de l’environnement, le développement reste presque partout sous la dépendance du court terme et de la recherche du profit, dans un contexte économique où le jeu de la réglementation européenne pèse souvent plus lourd que les lois du marché.

Vers un nouveau cahier des charges pour l’agriculture

La réforme de la P.A.C. (1992)

La réforme de 1992 inverse le cours des choses. Le principe est de « découpler » les aides et la production, en n’intervenant non plus à travers le soutien des prix mais au moyen d’aides directes aux agriculteurs (primes à l’hectare, à l’animal), assorties d’une obligation de retrait d’une partie des surfaces pour les grandes cultures (mises en jachère), d’une interdiction d’augmenter la taille des troupeaux pour les éleveurs.

Les résultats sont nets. La production est maîtrisée, les stocks communautaires diminuent rapidement. En cinq ans, les exportations de blé régressent de près de moitié. Selon le ministère chargé de l’Agriculture, les revenus agricoles ont progressé en moyenne de près de 40 % depuis 1993, mais leur structure a fondamentalement changé, puisque les subventions d’exploitation contribuent en moyenne pour plus de 30 % à la formation du revenu. La réforme profite aussi aux industries agro-alimentaires : la baisse des prix des matières premières agricoles exerce un effet positif sur la valeur ajoutée du secteur, qui dépasse désormais largement celle de l’agriculture.

Pourtant, tout n’est pas réglé. La concentration des moyens de production et la baisse accélérée du nombre des exploitations (moins 4,4 % par an de 1988 à 1997) entraînent des inégalités sociales de plus en plus criantes, aggravées par la répartition des aides, dont 80 % vont aux 20 % des agriculteurs qui ont les plus gros revenus ; la tendance à l’industrialisation de l’agriculture se renforce ; la protection de l’environnement reste le parent pauvre de la réforme... Surtout, la réforme n’a pas allégé le poids budgétaire de la P.A.C., de plus en plus contesté par le monde non agricole comme par les partenaires européens, alors que s’approchent les nouvelles échéances d’élargissement de l’Union. Cette réforme de la P.A.C., qui n’a pas remis fondamentalement en cause le modèle de développement antérieur, n’a pas redonné une légitimité à la politique agricole.

Les nouvelles mesures de réforme adoptées à Berlin en mars 1999 dans le cadre global de l’Agenda 2000 apparaissent dans ce contexte comme un simple replâtrage.

Un nouveau contexte.

L’Union européenne est le principal interlocuteur des États-Unis dans les négociations relatives au commerce international, notamment pour ce qui concerne les produits agro-alimentaires, dont elle est le premier importateur et - derrière les États-Unis - le deuxième exportateur mondial. Leur commune volonté de libéraliser les échanges et d’effacer progressivement les barrières tarifaires a dominé l’accord de Marrakech, qui a marqué en 1994 le passage du G.A.T.T. (General Agreement on Tariffs and Trade) à l’Organisation mondiale du commerce (O.M.C.). Cet accord a en outre instauré de nouvelles règles pour lutter contre l’usage de plus en plus fréquent des barrières non tarifaires : c’est désormais au pays qui y recourt de démontrer leur bien-fondé. Ainsi, l’Europe s’est trouvée sommée d’apporter la preuve scientifique des risques sanitaires qu’elle invoque pour interdire son marché à la « viande aux hormones » ou aux produits des végétaux génétiquement modifiés en provenance du continent américain. Cela confère à la recherche agronomique un nouveau rôle, auquel elle n’est guère préparée. Le dernier mot reviendra cependant aux consommateurs : L’avenir des agricultures européennes est donc en partie entre leurs mains.

Pour l’heure, la faiblesse des mouvements consuméristes et leur manque de relations avec le monde professionnel agricole laissent le champ libre aux stratégies des intermédiaires de l’industrie et de la grande distribution ; ceux-ci s’affrontent pour la conquête de marges fortement accrues par la baisse continue des prix à la production (moins 50 % entre 1970 et 1996, tandis que les prix à la consommation sont restés stables). Dans cette lutte ouverte, la mondialisation des échanges et l’émergence de firmes multinationales créent des situations dominantes qui menacent les libertés des producteurs comme celles des consommateurs. La tendance à l’uniformisation qui en découle est cependant contrebalancée par un mouvement constant de segmentation des marchés, qui renforce le poids des critères de qualité. Ainsi, tandis que la part de l’alimentation dans la consommation des ménages se stabilise depuis quelques années, après avoir diminué durant des décennies (20,3 % en 1980, 16,4 % en 1997), la part des produits de qualité est en augmentation, ce qui entraîne une remontée, encore modeste, des prix. Ainsi s’ouvrent, pour les agriculteurs européens, de nouvelles voies de développement.

Un contrat social à renouveler.

La normalisation progressive de la situation socio-économique du secteur agricole se traduit par une perte du contrôle que les agriculteurs exerçaient sur l’espace rural et sur les orientations de l’agriculture elle-même. Le lien contractuel formalisé au début des années 1960 ne prévoyait pas que, l’objectif d’auto-approvisionnement atteint puis bientôt dépassé, une fraction des agriculteurs français, favorisés par les prix garantis, allait se lancer aux frais du citoyen-consommateur européen dans la conquête des marchés mondiaux. Il ne visait pas à faire de l’agriculture française la puissance économique internationale de premier plan qu’elle est aujourd’hui devenue, ce qui n’a en soi rien d’illégitime, mais outrepasse à l’évidence les termes du contrat initial.

Pour avoir oublié ces vérités simples, certains agriculteurs en sont venus à ne plus considérer le soutien des prix comme une contrepartie et un signe de solidarité, mais comme un dû. Supportant mal les critiques de plus en plus vives contre l’agriculture productiviste et ses effets pervers, ils ont vécu la réforme de la P.A.C. comme la rupture abusive d’un contrat à bénéfices communs, sans voir que ce contrat s’était depuis longtemps vidé de sa substance, du point de vue du citoyen-consommateur, dont les attentes ont considérablement évolué.

Un nouveau modèle de développement : l’agriculture plurifonctionnelle et durable.

Vers la fin des années 1980 émerge en France la notion d’agriculture plurifonctionnelle et durable qui met l’accent sur les nouvelles fonctions de l’agriculture : protection de l’environnement et de la biodiversité, entretien de l’espace rural, production de paysages, aménagement du territoire. Elle fait une plus large place aux aspirations nouvelles de la société et redonne de la légitimité aux aides publiques. Cette notion permet en effet d’avancer sur la voie de la rémunération des différentes fonctions de l’agriculture et donc du découplage des aides et de la production.

Popularisée par le rapport Brundtland (1987), la notion de développement durable a émergé aux États-Unis au début des années 1980, à la faveur du tournant politique pris par la majorité des composantes du mouvement écologiste. Reconnaissant la légitimité du développement économique et social, celui-ci a cherché à concilier les exigences de ce développement avec celles de la protection des ressources et des milieux naturels. Aux objectifs écologiques et économiques initiaux se sont ajoutés à Rio des objectifs sociaux, politiques et géopolitiques, voire culturels. Cet élargissement multiplie les points de vue possibles sur la notion de durabilité.

Dans la pratique, le discours sur la durabilité délaisse souvent la globalité originelle du concept de développement durable pour ne traiter que de gestions sectorielles durables : la notion d’agriculture durable en est un exemple. Le débat porte sur les modalités d’une gestion plus respectueuse de l’environnement, sur le souci de la transmission patrimoniale aux générations futures et sur les modalités de l’application du « principe de précaution », qui appelle à prévenir les risques, notamment écologiques, sans attendre que leur réalité soit établie de manière indiscutable. L’accent est souvent mis sur des questions d’ordre technique plutôt que moral et socio-politique. D’un débat de société centré sur les fins, on passe à un débat de techniciens centré sur les moyens.

En dépit des difficultés, l’idée de développement durable fait son chemin. La politique agricole en constitue un domaine d’application privilégié. Si les mesures agri environnementales, apparues en 1985 puis renforcées en 1992, n’occupent toujours qu’une place marginale dans la politique agricole commune, en France, la loi d’orientation agricole de 1999 fait une large place à la notion d’agriculture plurifonctionnelle et durable, en instaurant les contrats territoriaux d’exploitation(C.T.E.).

Le contrat territorial d’exploitation, institué par la loi d’orientation agricole de 1999, est un contrat d’un nouveau type, passé pour cinq ans entre l’État et un agriculteur, à propos du projet global de développement de son exploitation. Il comporte trois volets : économique, territorial, environnemental. Contrat individuel à caractère facultatif, le C.T.E. s’inscrit dans une convention collective concernant localement un ensemble d’agriculteurs et prenant la forme de contrats types dont les dispositions s’appliquent à chacune des exploitations signataires.

Le C.T.E. est le principal outil de la politique agricole en faveur d’une agriculture multifonctionnelle et durable. Huit objectifs sont retenus et pourront donner lieu à l’attribution de primes : la valorisation qualitative des produits, la diversification des activités, le maintien ou la création d’emplois, la gestion qualitative et quantitative de l’eau, la valorisation des surfaces en herbe, les actions en faveur de la biodiversité et des zones humides, la gestion des paysages et du patrimoine naturel et culturel, la prévention des risques naturels.

L’émergence des C.T.E. représente l’aboutissement d’un processus de construction sociale progressive des problèmes d’environnement et d’évolution des mentalités vis-à-vis de la place de l’agriculture dans la société. Derrière le discours sur une agriculture plus durable et plus « citoyenne » s’ébauche ainsi le contrat social de demain. Peut-être la durabilité représentera-t-elle pour l’agriculture des prochaines décennies un « moteur » aussi efficace que l’ont été les mots d’ordre de parité sociale et de productivité au cours de la période précédente.

La difficile traduction des principes du développement durable en termes opérationnels

Comment rendre opératoires ces principes abstraits ?

Les principes d’une gestion durable doivent d’abord être traduits sous la forme d’un ensemble cohérent de valeurs-objectifs. Ces dernières doivent ensuite être déclinées en un ensemble de critères de performances pour déboucher sur l’élaboration de normes et de références pour agir : c’est le travail des scientifiques, des techniciens et des professionnels. Il s’agit en effet, d’une part, d’établir un « diagnostic de situation », qui joue un rôle essentiel dans la prise de conscience et la formation du consensus nécessaires au déclenchement de l’action ainsi que dans la définition de son contenu, d’autre part, de guider et évaluer l’action.

Un consensus se dégage sur un certain nombre des valeurs-objectifs d’une agriculture durable, parmi lesquelles l’équité sociale, l’emploi, l’occupation équilibrée du territoire, la préservation de l’environnement et de la biodiversité, la qualité des produits.

Les composantes de la durabilité, au niveau des exploitations agricoles.

La durabilité du développement des exploitations agricoles peut s’apprécier à partir des quatre principaux types de liens que l’exploitation entretient avec son environnement :

  1. le lien économique, c’est-à-dire l’insertion de l’activité productive des exploitations dans les filières amont et aval ;
  2. le lien social, c’est-à-dire l’insertion des agriculteurs dans la société ;
  3. le lien entre générations, où l’idéal de solidarité entre générations s’incarne dans la transmission des exploitations (un des fondements du système de l’agriculture familiale) ;
  4. le lien écologique ou environnemental, avec pour enjeu principal la préservation sur le long terme des ressources naturelles et de la biodiversité.
  5. Quatre performances de durabilité des exploitations agricoles sont ainsi identifiables :
  6. la viabilité, qui dépend d’abord du niveau moyen des revenus (production, primes et subventions diverses, revenus non agricoles...) et de leur sécurisation ;
  7. la « vivabilité », qui traduit la qualité de vie de l’exploitant et de sa famille ;
  8. la « transmissibilité », qui est très liée à la place occupée par l’agriculture dans la dynamique locale de développement ainsi qu’à la représentation sociale des métiers de l’agriculture et des modes de vie des agriculteurs ;
  9. la « reproductibilité » environnementale, dont la première composante est la qualité écologique des pratiques agricoles, appréciée à travers leurs effets sur les ressources naturelles (le sol, l’eau, l’atmosphère...).

Au niveau des agricultures locales

La réflexion doit se prolonger au niveau des agricultures locales : il n’y a pas d’exploitations vivantes dans des agricultures mortes ! Une démarche comparable à celle qui a été appliquée à l’exploitation permet d’identifier à ce niveau des variables indicatrices de la durabilité : ouverture de la profession agricole sur la vie politique et sociale locale, participation à l’organisation des filières et maîtrise collective de la qualité des produits mis sur le marché, diversité et complémentarité des systèmes de production en présence, notamment en termes d’occupation du territoire, de qualité des paysages produits.

Au niveau des modèles de développement .

La notion de développement durable doit enfin s’appliquer aux modèles de développement, c’est-à-dire à l’ensemble plus ou moins cohérent des grands choix techniques et économiques qui déterminent l’évolution de l’agriculture et de son intégration dans la vie économique globale. Les analystes s’accordent pour conclure que l’existence de trajectoires de développement durable est largement conditionnée par la dynamique du progrès technologique. Malheureusement, les discussions sur les technologies nouvelles ont tendance à « oublier » de considérer les grands choix qui déterminent le contexte dans lequel ces technologies prennent leur sens. Or ce sont ces choix-là, c’est-à-dire ceux qui définissent les modèles de développement eux-mêmes, qui sont réellement déterminants pour l’avenir !

L’agriculture moderne est devenue un « mégasystème technologique », à l’instar du nucléaire ou de la médecine. Et comme les autres systèmes technologiques, elle est de plus en plus soumise à des risques qui sont eux-mêmes d’origine technologique. Ces risques sont de deux types principaux :

a) Les risques technologiques majeurs, caractérisés par une probabilité très faible mais des conséquences très graves. L’apparition de l’encéphalopathie spongiforme bovine et sa transmission à l’homme est un bel exemple.

b) Le rejet par la société des techniques utilisées, qui peut aussi entraîner des conséquences très importantes. Le boycottage du « veau aux hormones » ou, plus récemment, l’affaire de la contamination des viandes par la dioxine témoignent de la prégnance de ce type de risque dans le domaine agricole, en raison de l’hypersensibilité de nos sociétés en matière de santé et de sécurité des aliments.

De telles crises manifestent le caractère non durable de certains modèles techniques de développement. Favoriser l’évolution vers un développement durable tout en évitant ces crises constitue donc un objectif pertinent. Le problème clé est celui de la prévision et de la gestion des risques. Cela suppose notamment de rechercher les contradictions porteuses de crises futures, de définir les moyens d’infléchir les évolutions en cours, lorsqu’elles ne s’engagent pas sur des perspectives durables, d’apprendre à appliquer le principe de précaution sans tomber pour autant dans l’immobilisme.

Cette analyse doit aujourd’hui se prolonger par celle de l’insertion du modèle de développement agricole dans le modèle de développement global. C’est en effet au niveau de cette articulation que se situent certaines contradictions majeures, dont on est encore loin d’avoir pris la mesure. On doit par exemple apprendre à penser l’avenir de l’agriculture par référence à la ville. C’est pourquoi la période de transition qui s’est ouverte avec la fin du modèle des Trente Glorieuses est loin d’être close.

La durabilité, capacité à corriger des déséquilibres successifs.

Sur quel laps de temps les modèles de développement doivent-ils être durables ? S’il s’agit de deux ou trois générations successives, le modèle précédent, qui a dominé pendant presque un demi-siècle, n’a-t-il pas été durable ? Rétrospectivement, une réponse possible consiste à dire qu’un modèle a été durable si la période durant laquelle il a produit des effets positifs excède largement celle durant laquelle il a exercé des effets négatifs. Cette définition a du moins le mérite de souligner que l’idée de durabilité ne peut être interprétée que comme une succession de déséquilibres corrigés et que l’effort doit porter en priorité sur la conception de mécanismes d’adaptation.

En matière agricole plus encore qu’en d’autres domaines, la tendance est à réglementer. Or la résolution des problèmes liés au développement agricole, par nature locaux, complexes et spécifiques, s’accommode très mal de la rigidité et de l’uniformité réglementaires. L’extension continuelle du champ de la réglementation se fait au détriment de l’initiative individuelle et collective. Elle est d’autant plus contestable qu’elle prétend s’appuyer sur des connaissances scientifiques, dont elle ignore souvent la portée et la fonction sociales.

« Utopie positive » s’il en est, la notion de développement durable est de ce point de vue lourde d’ambiguïtés, en raison de son contenu a priori très (trop) normatif. Or le grand défi actuel consiste à inventer des organisations capables de s’adapter, à réhabiliter la responsabilité des différentes catégories d’acteurs locaux, à créer des enceintes de négociation nouvelles leur permettant de participer ensemble à la construction des solutions et, plus profondément encore, à troquer l’idéologie du modèle unique contre une culture de la diversité, véritable ressort d’une durabilité conçue comme un processus adaptatif.

Étienne LANDAIS
Michel SEBILLOTTE

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