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Aquilino Morelle annonce son soutien à la candidature d’Arnaud Montebourg.

Mardi 7 juin 2011 // La France

Dans une interview accordée à Libération le 30 mai, Aquilino Morelle annonce officiellement son soutien à la candidature d’Arnaud Montebourg. Aquilino Morelle est docteur en médecine et ancien élève de l’ENA, ancien conseiller et plume de Lionel Jospin à Matignon, et professeur associé à Paris I et Sciences-Po Paris. C’est un soutien de poids pour Arnaud Montebourg.

Il y a quinze jours, le think tank Terra Nova suggérait au Parti socialiste de ne plus chercher les suffrages de la classe ouvrière et de viser plutôt « les diplômés, les jeunes, les minorités, les femmes ». Conseiller politique de Lionel Jospin à Matignon de 1997 à 2002, Aquilino Morelle lui répond.

Le PS doit-il renoncer à reconquérir les classes populaires ?

Certainement pas. Ce serait une faute politique et morale. Une faute politique, car les classes populaires - les ouvriers et les employés - ne sont pas une sorte de noyau en voie de contraction, comme on veut parfois les présenter. Ce discours sur la « fin de la classe ouvrière » nous a été asséné pendant vingt-cinq ans par certains sociologues et a été repris récemment par le cercle de réflexion sociolibéral Terra Nova. Le seul problème de cette thèse, c’est qu’elle est inexacte. Si les classes populaires se sont évidemment transformées, elles existent toujours et le prouvent régulièrement par leur vote, comme ce fut le cas lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen. Notre échec collectif à convaincre cet électorat a signé nos défaites de 1995, 2002 et 2007. En cette année de commémoration du 10 mai 1981, l’exemple de François Mitterrand devrait nous inspirer. La reconquête des milieux populaires est difficile, mais indispensable : il le savait, lui. Et il a réussi, en 1981 et en 1988, à rassembler une majorité des voix ouvrières sur son nom : c’est cet élan qui lui a donné la victoire. Voilà la leçon à méditer.

Et sur le plan moral ?

La politique, en tout cas à gauche, ne peut pas être un « calcul » : quel groupe social me rapporte combien de voix ? Cette catégorie est-elle plus ou moins récalcitrante ? Telle « stratégie » électorale est-elle plus ou moins « difficile » ou « risquée » ? La politique, à gauche, c’est une analyse de la société et de ses inégalités et, ce qui en découle, une volonté de combattre celles-ci quelle que soit la « difficulté » du combat. Les seules questions qui valent pour un socialiste sont : qui veut-on défendre ? Mieux, qui doit-on défendre ? Quels sont ceux de nos concitoyens dont la vie est la plus dure, ceux qui subissent les inégalités sociales les plus grandes ? Que peut-on apporter aux citoyens, et non : qui me rapporte combien ? Olivier Ferrand et la fondation Terra Nova utilisent et diffusent une vision marketing de la politique, dans laquelle le consommateur remplace le citoyen, qui considère la société comme un marché à gagner et pour laquelle les idées ne sont que des produits à vendre au plus grand nombre. Une vision dans laquelle seule compte « l’efficacité électorale » et qui aboutit à la perversion de la politique et à la régression de la démocratie. Il faut refuser cette approche de la politique, parce qu’elle est cynique, mais aussi parce qu’elle est surtout naïve : car elle conduirait en effet à la faillite morale, mais aussi à l’échec électoral qu’elle prétend précisément conjurer…

Aux dernières élections cantonales, le vote ouvrier s’est largement porté sur le FN ?

Précisément ! Quand Marine Le Pen a décidé récemment de séduire les classes populaires, elle s’est mise à employer un langage et des thèmes qui sont ceux, normalement, de la gauche : la défense de l’emploi, les hausses de salaires, le progrès social… Et si l’on en juge par les sondages, cela marche ! Alors, pourquoi lui abandonner nos thèmes et nos valeurs ? Le Front national a déjà su subtiliser à la gauche la nation, va-t-on le laisser désormais faire main basse sur la République, sur l’égalité et la justice sociale ? Laissera-t-on Marine Le Pen devenir définitivement la porte-parole des classes populaires ? Ce serait honteux. Or il y a de quoi être inquiet : dans la note de Terra Nova, la présentation faite des classes populaires est caricaturale et même insultante : des gens repliés, fermés, pessimistes, racistes et intolérants, définitivement acquis au FN. Une France « ringarde », forcément ringarde, irrécupérable… Face à elle, « la France de demain », décrite, elle, comme « tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive », celle des classes moyennes, diplômées et jeunes.

En 1999, lors d’un discours à La Rochelle, Lionel Jospin avait proposé une « nouvelle alliance de classes ». L’idée est-elle obsolète ?

La position défendue par Lionel Jospin en 1999 était juste politiquement et moralement et elle le reste aujourd’hui. Il s’agissait de nouer, ou plus exactement de renouer, une vraie alliance entre les milieux populaires et les couches moyennes. Cette alliance est d’abord conforme à la vocation du PS : la défense des plus faibles et le service de l’intérêt général. Elle est aussi parfaitement réalisable et réaliste : même s’il existe des différences de sensibilité politique entre ces groupes, bien des préoccupations sont susceptibles de les rassembler : l’avenir de la jeunesse, la précarité sociale, la stagnation des salaires, l’insécurité, l’asphyxie de l’école, le délabrement de l’hôpital et les inégalités dans l’accès aux soins, le laminage des services publics. Les classes populaires et les classes moyennes, ensemble, sont et font le peuple de France : et sans le peuple, la gauche ne sert plus à rien, elle n’est plus rien.

Le retrait de DSK modifie-t-il les termes du débat ?

Non. Ces idées ont malheureusement commencé à diffuser et la tentation pour certains socialistes d’abandonner les classes populaires à leur sort et de se concentrer sur les classes moyennes, jugées plus « cool » et plus « sympas », est réelle. On le mesure à l’insistance avec laquelle certains socialistes privilégient des « valeurs culturelles » (lutte contre le racisme, contre l’homophobie, engagement univoque pour la construction européenne) au détriment de la question sociale, qui restera pourtant centrale dans la France de 2012.

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