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Les Dangers des Drogues, et des Psychotropes

P Vaurs UMP Sarkozyste

Dimanche 28 août 2005, par Paul Vaurs // Santé

Pendant des années, nombre de médecins, d’éducateurs, de sociologues, d’anciens « drogués », d’associations ont travaillé à modifier les approches contemporaines de la toxicomanie. On ne parlait plus de « drogue » à moins d’accepter d’être considéré comme réactionnaire ou répressif ; On parlait de psychotropes, de dépendance, de comportement « toxico ». Force est d’admettre que la drogue et son approche, bien qu’elles aient changé, n’ont pas éliminé, pour le public, le drogué, même si ce dernier est moins souvent considéré comme pervers ou comme rebut de la société. Et l’on reconnaît aussi qu’« il n’y a pas de drogué heureux ». Pourtant, la drogue reste un objet incompris.

On la définissait naguère comme une « substance naturelle ou synthétique inscrite sur une liste annexée à une convention internationale et soumise à réglementation ». Mais la description, l’analyse, le traitement des conduites toxicomaniaques ont amené les spécialistes à une compréhension plus problématique et moins administrative du phénomène : Tout peut être drogue pour les individus ; Cependant, les troubles engendrés par tel ou tel produit (sucre, café, vin, cocaïne...) peuvent être distingués sous certains aspects, la rapidité d’apparition de l’addiction, son irrationalité relative, ses conséquences morbides, etc. Cela permet une description qui, tout en admettant une relative spécificité de la position « toxicomaniaque », n’évitera pas le problème de la nature des produits.

La relativité des classifications et des distinctions (« drogue dure », « drogue douce ») s’impose lorsque l’on sait que, outre les stupéfiants proprement dits (dont le nom servait autrefois à désigner une brigade de police spécialisée), les hallucinogènes et les amphétamines, plus de deux cents produits pharmaceutiques sont utilisés à des fins toxicomaniaques. De plus, l’usage détourné de solvants organiques (ou de produits de grande consommation qui en contiennent) a allongé et rendu plus fluctuante encore la liste des substances susceptibles d’être utilisées comme stupéfiants.

Mais aussi, à côté des « drogues de plaisir », utilisées, du moins les premiers temps, pour la découverte de sensations inédites et de paradis artificiels, la civilisation contemporaine a su produire des drogues que l’on serait tenté d’appeler « de besoin » : tranquillisants et excitants, qui, au-delà d’un usage thérapeutique fondé et vérifié, sont, parfois et même souvent, utilisés comme palliatifs ou comme adjuvants pour une bonne perception de soi-même au sein d’une civilisation dure ou menaçante.

On peut alors se demander : qu’est-ce qui fait le drogué ? Une réponse classique affirme : « Dans une quête avouée ou inconsciente, l’homme a recherché par les drogues des paradis artificiels pour échapper à ses conditions d’existence, soulager ses douleurs physiques ou morales, communiquer avec les dieux, sacrifier à des rites ou secouer l’ennui d’un ego trop fortement équilibré ou trop pauvrement structuré ». Pourtant, la drogue est aussi un produit « qui à doses faibles ou moyennes provoque chez l’homme des syndromes psychiatriques réversibles ». L’usage de tels produits dans la civilisation contemporaine inscrit la modification de conscience comme un but ou une exigence non négligeables de l’activité humaine. Aussi la société tente-t-elle d’établir un point de repère, un standard distinguant le bien et le mal, l’usage et la manie, en se servant des concepts de réversibilité et d’irréversibilité. Mais le maniement extrêmement délicat de ces concepts (l’escalade, inéluctable ou non ?) conduit souvent à faire de l’irréversibilité (« le » drogué qui ne s’en sort pas) la cause de la marginalité. Et c’est cette marginalité même qu’il s’agirait de réduire paradoxalement : Comme si la société ne pouvait avoir d’autre but et d’autre méthode que l’intégration, seul moyen de salut.

Mais la marginalité peut-elle être étendue aux trois millions d’alcooliques et aux quelques centaines de milliers d’adeptes du « joint », d’amateurs d’amphétamines ou d’héroïnomanes que compte la France ? Les « alcooliques dépendants » représentent entre un huitième et un neuvième de la population active du pays. Par ailleurs, la marginalisation de nombreux jeunes toxicomanes n’est pas vécue par eux comme l’effet d’un abandon ou d’une relégation de la part de la société, mais, au contraire, comme un refus volontaire ou une transgression de la part des drogués eux-mêmes : La « vraie » vie, pour eux, ne serait plus dans la société, mais en bordure ou à l’extérieur de celle-ci. La marge serait le refuge, la « contre-culture, la contre société nécessaire », sécrétée par la décomposition mortifère des sociétés existantes.

Les termes d’intégration et de marginalisation ne semblent donc pas totalement adéquats à une analyse cohérente du phénomène toxicomaniaque, même si certains résultats thérapeutiques orientent en ce sens la réflexion clinique et sociologique. Car les drogues, opium, peyotl, Cannabis, étaient connues et utilisées dans certaines aires culturelles comme des moyens thérapeutiques ou des instruments cultuels, alors que l’alcool, avant la conquête européenne, n’était pas une substance communément utilisée en Amérique du Sud.

En fait, il faut tenter de comprendre quelle distance fut comblée, à la fin du XIXe siècle, entre l’opium, produit médical chinois, déjà détourné grâce aux Européens à des fins psycho tropiques, et l’héroïne, pur produit de la science et de la technique occidentales. L’usage contemporain des psychotropes dangereux conduit à une interrogation complexe : Drogues, toxicomanies, dépendance, addiction forment-elles une constellation symptomatique d’un certain « refoulé » occidental ? En d’autres termes, comment les toxicomanies sont-elles liées aux divers développements scientifiques, médicaux, sociaux de la rationalité occidentale ?

Aussi faut-il d’abord tenter de comprendre le sens social et psychologique de la toxicomanie et d’analyser les conditions de son apparition : car les produits de base dont sont tirées les substances psychotropes, non plus que leur usage traditionnel, ne sont sans doute pas les vrais responsables des toxicomanies.

Les paradoxes du corps mort

« Exposée en termes de défi, la position de l’anorexique renvoie paradoxalement à une obsession de la faim, du même type que la boulimie. Refuser la nourriture jusqu’à en mourir vaut bien mourir pour en avoir trop pris... ». « On reconnaît aussi la fonction de leurre de l’objet au sens psychanalytique, et le paradoxe du désir qui se referme sur le vide insaisissable.

Ce qui est ingéré, a, toute l’apparence de la nourriture, mais ne nourrit pas. » Il ne s’agit pas ici de voir dans l’anorexique un toxicomane qui s’ignore, ni de ramener l’« escalade » du drogué à une boulimie dont l’objet a changé. « Les aliments seuls exceptés, il n’est pas sur la terre de substances qui aient été aussi intimement associées à la vie des peuples, dans tous les pays et dans tous les temps que celles dont il faut, étudier les propriétés... » Encore faut-il noter que, dans une étude, « un Professeur » admettra des substances que nous considérons plus ou moins comme des aliments : vin, alcool en général, thé, café.

Mais l’important est de remarquer que l’usage, l’abus ou le manque dont il est question ne peuvent se ramener simplement à une hypothétique rationalité du besoin physiologique. Le désir qui anime l’animal humain organise un ensemble de biens, en continuelle variation, qui excède l’ensemble des besoins et oriente son équilibre selon une série besoin/plaisir/désir dans laquelle le dernier terme n’apparaît ni comme cause ni comme effet. En réalité, la distinction cartésienne de l’esprit et du corps se profile derrière toute théorie du besoin ; et, quand la religion prend le relais de la science pour parvenir à une hypothétique réconciliation de l’âme et du corps (par et au-delà de la prééminence de l’un sur l’autre), le besoin invoqué excède les simples nécessités vitales. Du besoin au désir, comme du corps à l’esprit, la question demeure inchangée : L’homme se donne-t-il pour but de se guérir de ses maux ou de s’en préserver ?

Mais les différents discours qui tentent d’expliquer l’absorption des produits psychotropes font tous référence à un certain plaisir, fût-ce sous la forme minimale de l’atténuation d’un mal d’être. C’est dans ce plaisir que l’être tout entier se trouverait emporté, jouissant d’un sentiment de lui-même qui excéderait tout autre sentiment cénesthésique ; il s’incorporerait ainsi non seulement du plaisir, mais aussi du vrai.

Cette remarque vaut d’ailleurs non seulement pour les habitués des drogues dures, mais aussi pour les alcooliques, qui prétendent souvent voir dans les êtres et même au-delà des êtres. Ici, la drogue rejoint l’illusion d’une adéquation heureuse, d’une part, des facultés mentales et, plus généralement, corporelles et, d’autre part, du monde dans un rêve d’une sagesse à la fois extérieure et réconciliée. Une telle interprétation fut nettement marquée au sein de la beat génération des années 1965-1970. Mais l’illusion de la réconciliation n’aurait jamais pu suffire à engendrer les vagues toxicomaniaques contemporaines. Sans doute le besoin de se droguer reste-t-il difficile à appréhender du fait même qu’il est conçu en termes de besoin : Si, comme le note un nutritionniste, « sur le plan individuel, l’alimentation doit non seulement être un objet nutritionnel, mais aussi faire plaisir et posséder une signification symbolique », si, de plus, l’aliment a une valeur coutumière dans la société où il est consommé, le peyotl a pu constituer une sorte d’aliment dans les sociétés ; Comme la coca dans les Andes, le cola en Afrique ou le vin en Europe occidentale. En fait, à ce stade, l’usage contemporain des drogues doit être référé à une conception plus complexe de l’équilibre de l’homme.

L’apparition d’un discours diététique, souvent plus scientiste que scientifique, peut à cet égard éclairer le doute qu’ont les sociétés développées au sujet de leurs besoins comme de leurs désirs. Sociétés de consommation, elles paraissent craindre de rencontrer les limites de leur rationalité comme on le voit, par exemple, dans le cycle classique où se succèdent somnifères, excitants et tranquillisants. Le corps social met en avant le devoir d’efficacité (ou encore, pourrait-on dire, de productivité) ; le corps organique n’aurait, dans ce contexte, qu’à obéir à l’obligation d’autoconservation.

Désir et plaisir ne devraient s’inscrire que dans ce réseau, et la nature diabolique des drogues tiendrait au fait qu’elles échappent à ce réseau et en abolissent la pertinence. Aussi la conduite toxicomaniaque apparaît-elle souvent comme un refus de cette rationalité sociale ; C’est l’équilibre individuel et subjectif qui lui est opposé, comme dans le cri d’Antonin Artaud : « Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale, qu’il peut honnêtement supporter ». En fait, la société contemporaine en est venue subrepticement à accepter une telle revendication : elle a simplement imposé la médiation d’un regard médical censé éliminer l’irrationnel du subjectif. Et, de ce fait, la « pharmacomanie » semble bien souvent être devenue une forme diluée mais instituée de la toxicomanie.

La « bonne » perception. Jouissance et mort. Le sida

Que soit en cause l’évaluation sociale ou l’évaluation personnelle, l’usage des drogues est ainsi lié à la perception que chacun peut avoir de son corps et de sa vie. Les substances qui ne nourrissent pas ont cet étrange privilège d’avoir toujours quelque effet sur la pensée. Louis Lewin écrit : « Rien dans la nature n’est peut-être plus extraordinaire, plus miraculeux que l’existence même de nos perceptions. Mais l’étude pharmacologique des agents un dépresseurs ou un excitants du psychisme, fait de la perception un phénomène plus miraculeux encore.

Certaines substances [...] confèrent à nos sensations, quand elles leur laissent leur forme accoutumée, une puissance de pénétration ou une durée qui dépassent les facultés normales du cerveau. » Certes, le modeste fumeur de cigarettes, le « cadre moyen » qui boit le dimanche une bonne bouteille ne sont guère conscients de ces modifications : pourtant, le fumeur dit souvent que « cela aide à réfléchir », ou le buveur que « cela ensoleille la journée »... Corps et tête, tout d’un coup, se trouvent étroitement mêlés. Alors que le consommateur moyen refusera l’idée d’une modification de conscience, il dit lui-même le contraire. Henri Michaux, pousse plus loin encore l’expérience et la démonstration : l’aventure (et ce terme rappelle le « voyage » des hippies) est de sentir, voir, percevoir « ce qui se dérobe », à savoir la nature même du penser.

La religion, qui, par-delà le narcissisme parental, fait de l’immortalité du moi (et même du corps) un dogme, répond là à l’exigence narcissique. Si l’on tient compte de l’extraordinaire lien qu’entretiennent traditionnellement les différentes religions (et même la religion catholique) avec les substances psychotropes, on comprend que celles-ci apparaissent comme des moyens que se donne l’homme pour être son corps et non seulement pour l’avoir. Dans cette confrontation, la question de la mort est fondamentalement inscrite en même temps que désavouée. Cette double position vis-à-vis de la mort trouve une expression comportementale saisissante dans la précipitation avec laquelle certains drogués courent vers les centres de soins dès qu’ils craignent un accident (overdose, mauvais produit, etc.), et, aussitôt qu’ils sont hors d’affaire, en ressortent pour retrouver leur poison.

Le refus de l’existence telle que se la représente le drogué (l’existence sociale) va jusqu’à la mort : Mais cette mort elle-même est un leurre, l’équivalent exact du psychotrope, qu’elle remplace quand celui-ci manque (violence, crime, etc.) ou qu’il est pris en trop grande quantité (overdose). Depuis le milieu des années quatre-vingt, le développement du sida a donné à cette confrontation avec le risque de mort (échéance inéluctable lorsque la maladie s’est déclarée) une dimension toute nouvelle.

En raison du mode de transmission du virus HIV, les usagers de drogue injectable, pour qui le partage des seringues est une habitude, y sont particulièrement exposés : au 31 décembre 1990, sur 14 762 cas de sida déclarés en France, 2 007 (13,6%) étaient des toxicomanes usagers de drogue injectable.

De plus, selon L’O.M.S., plus de la moitié des cas de transmission prénatale connus au niveau européen sont liés à la toxicomanie de la mère. Le risque s’étend donc bien au-delà du sujet lui-même ou de ses partenaires dans la consommation de drogue. L’association de la toxicomanie et du sida pose un problème de santé publique qui touche à la fois les niveaux de la prévention, des soins et de la prise en charge. Quant aux répercussions que le risque de contamination par le virus HIV peut avoir sur le comportement des drogués et sur la perception qu’ils ont des implications de la toxicomanie, elles restent mal mesurées mais ne sont certainement pas négligeables.

Poisons de l’esprit, drogues, « came »

En 1924, Louis Lewin, célèbre pharmacologue berlinois, présentait dans « Phantastica » la première classification de ce qu’il appelait non sans fascination les poisons de l’esprit. La connaissance biochimique des substances utilisées par les toxicomanes contemporains et des mécanismes physiques qu’elles induisent n’est encore qu’incertaine et fort controversée ; aussi cette classification reste encore couramment utilisée. Elle distingue :

  1. les euphorisants (Euphorica de Lewin), qui comprennent l’opium et ses dérivés (morphine, codéine, héroïne...), la coca et la cocaïne ;
  2. les hallucinogènes (Phantastica), qui regroupent le peyotl (mescaline), le chanvre indien et ses dérivés, l’amanite muscarine, les solanacées à alcaloïdes (belladone, Datura, jusquiame) ;
  3. les enivrants (Inebriantia), alcools, éther, chloroforme, benzène et dérivés ;
  4. les hypnotiques (Hypnotica), dont les barbituriques, le chloral, le véronal, le sulfonal, le kawa-kawa, etc. ;
  5. les excitants (Excitantia), parmi lesquels les drogues à caféine (café, thé, cola, maté, etc.), le camphre, le cat, le tabac et le bétel.

Cette classification fut modifiée en 1957 par deux neuropsychiatres français, Jean Delay et Pierre Deniker, qui distinguent : Les psycholeptiques, ou sédatifs ; es psychoanaleptiques, qui regroupent les excitants de Lewin, les amphétamines et de nombreux stimulants de l’humeur et antidépresseurs de synthèse ; enfin, les psychodysleptiques ou perturbateurs de l’activité psychique, parmi lesquels se retrouvent les hallucinogènes ou onirogènes, les délirogènes, les stupéfiants, l’alcool et ses dérivés.

Dépendance et escalade

L’Organisation mondiale de la santé (O.M.S.), quant à elle, préfère classer les substances psychotropes soumises à contrôle par le type de dépendance qu’elles induisent : Elle distingue ainsi des dépendances morphiniques, cocaïniques, cannabiques. Malheureusement, cette notion de dépendance demeure très floue ; on peut tenter de la préciser en distinguant une dépendance psychique et une dépendance physique : Cette dernière correspondrait au besoin plus ou moins impérieux acquis par l’organisme d’une certaine quantité de produit nécessaire à assurer son équilibre.

Cette dépendance se manifesterait clairement par l’apparition d’un syndrome physique d’abstinence lors du sevrage, surtout si celui-ci est brutal. La dépendance psychique est définie par L’O.M.S. comme une « pulsion psychique à absorber périodiquement ou continuellement une substance pour en retirer du plaisir ou éloigner une sensation de malaise ». On notera que, à strictement appliquer cette définition, tabagisme et alcoolisme seraient les deux toxicomanies majeures de ce temps ! Mais ces définitions n’ont pas la clarté qu’on voudrait leur supposer : à quelles modifications biochimiques et métaboliques est donc due la crise de sevrage ? Si les toxicomanies morphiniques ou barbituriques entraînent une dépendance physique aisément observable, pourquoi est-il si difficile d’apprécier l’existence d’une dépendance physique chez les adeptes du cannabis ou ceux des amphétamines ? Enfin, pourquoi des produits aussi faiblement toxiques que le tabac ou le bétel engendrent-ils une réelle dépendance psychique ?

Aussi, en 1971, le docteur Varenne, de la faculté de médecine de Gand, a-t-il proposé une nouvelle classification où il distingue : les drogues engendrant une dépendance psychique et physique ainsi qu’un phénomène de tolérance (l’opium et ses dérivés, les analgésiques synthétiques, les barbituriques, l’alcool, certains tranquillisants) ; les drogues n’engendrant que la dépendance physique, accompagnée d’un phénomène de tolérance (tels les amphétamines, le L.S.D. et autres hallucinogènes) ; les drogues engendrant uniquement une dépendance psychique (tels la cocaïne ou le cannabis). Cette classification ne tient pas compte du tabac, qui est pourtant « toxicomanogène » ; de plus, le L.S.D. et les hallucinogènes ne semblent pas induire un véritable phénomène de tolérance poussant à augmenter les doses absorbées.

L’ambiguïté de la notion de dépendance psychologique entraîne une confusion dangereuse : la notion d’addiction toxicomaniaque, qui devrait ne s’appliquer qu’au cas où dépendance physique, dépendance psychique et tolérance se conjoignent, est couramment employée pour d’autres types de toxicomanie. D’autre part, la distinction, postulée plus que manifeste, entre dépendance psychique et dépendance physique engendre une distinction, elle aussi fort ambiguë, entre drogues « dures » et drogues « douces », par référence au type de dépendance que les unes et les autres sont censées engendrer.

Paradoxalement, ce sont les spécialistes qui refusent cette dernière distinction, qui, le plus souvent, affirme l’inéluctabilité de l’« escalade » qui conduirait tout habitué du cannabis à passer à l’héroïne. Pourtant, comme le disait un journaliste du Monde (2 févr. 1980) : « L’escalade serait automatique. Or, pour ne prendre que l’exemple des États-Unis, depuis vingt ans, il y a là-bas quarante millions de fumeurs (de joints), il n’y a que sept cent mille à huit cent mille héroïnomanes. Nous sommes donc dans la tranche des 5%, chiffre que nous avons toujours avancé, et non dans le cadre de l’escalade automatique. » C’est dire qu’il faut se méfier de cette notion, même s’il convient d’admettre que, pour 5% de la population toxicomane, cette escalade semble bien exister ; mais elle doit plutôt être référée à une structure psychologique propre à certains drogués, structure qui, dans l’état actuel des connaissances, n’a pu être dégagée.

La France entre toxicomanie et dopage

C’est la question des limites à la propriété de son propre corps qui, au-delà des risques sanitaires, est posée par la drogue. En France, c’est effectivement en termes de transgression et non de risques que la lutte contre la drogue s’organise.

Abstinence, désintoxication, éradication

Trois éléments se sont cumulés pour forger la politique française de lutte contre les drogues : la culture politique républicaine qui imprègne l’action publique, les conceptions du soin par le corps professionnel qui a obtenu le monopole de gestion de ces questions, enfin l’absence de politique de santé publique (A. Ehrenberg 1995, H. Bergeron, 1999).

La définition politique de la drogue est liée à la façon dont la culture politique démocratique conçoit la citoyenneté. Ce style politique est lié à une vision générale des rapports État-société qui conduit à employer la loi moins pour réguler des pratiques diversifiées que pour fixer des interdits et des normes : c’est le cas de la loi du 31 décembre 1970 qui étend à l’usage privé l’interdit pénal limité depuis la loi du 2 juillet 1916 à l’usage public. Cette politique se caractérise par un « triangle d’or » : l’abstinence comme idéalnormatif ; la désintoxication comme stratégie ; l’éradication des drogues de la société comme horizon politique.

En France, la drogue concerne d’abord le statut de citoyen. Le législateur a considéré que la société doit imposer des limites à l’utilisation que chacun peut faire de son propre corps en contrepartie du droit à la santé et aux soins instaurés par la Sécurité sociale. Or il n’est guère habituel de trouver dans la loi pénale le moyen essentiel de promouvoir une politique de santé publique. Les parlementaires sont d’ailleurs conscients du caractère exceptionnel de cette loi du point de vue des libertés individuelles (J. Bernat de Celis, 1992). Définissant le drogué à la fois comme prisonnier de sa liberté, malgré les avis pourtant fort nuancés des psychiatres et des policiers auditionnés comme experts, et comme danger pour l’ordre public, la loi situe ainsi la drogue dans un rapport de tension entre trouble mental et délinquance. L’injonction thérapeutique, qui permet au drogué d’échapper aux foudres du pénal grâce à la prise en charge thérapeutique, opère un compromis entre les deux aspects du problème. Par conséquent, la loi de 1970 est une loi typiquement républicaine : le drogué est celui auquel on doit rappeler qu’il vit en société avant de l’empêcher de s’autodétruire.

Le style politique français traite une question collective comme un ensemble de cas individuels, instaurant une confusion entre registre clinique et politique. Indécise, la loi flotte entre légalité républicaine, trouble à l’ordre public, et norme clinique, trouble du rapport à soi. Cette conception conduit à lutter contre la drogue à partir de la justice et de la psychopathologie, comme s’il n’existait aucune autre médiation entre le sujet et la loi. Or les régulations institutionnelles ont une efficacité limitée ; de plus, il existe d’autres formes de régulation, autocontrôles, pressions sociales (A. Ogien, 2000).

Dans le prolongement de la loi de 1970 et de l’injonction thérapeutique est créé le secteur spécialisé qui obtient le monopole du soin des drogués. Les travailleurs sociaux et les psychiatres qui en ont la charge se réfèrent à un double modèle : celui de l’antipsychiatrie, qui permet une relation d’empathie, allant parfois jusqu’au fusionnel, avec leurs clientèles, et celui de la psychanalyse, qui implique que le patient se présente avec une demande libre, d’où leur hostilité à l’injonction thérapeutique. Ce double modèle constitue le soubassement de prises en charge thérapeutiques visant moins à pratiquer des psychanalyses de toxicomanes, restées très marginales, qu’à mettre en place des accompagnements non coercitifs ancrés dans une problématique de l’inconscient.

Les intervenants en toxicomanie sont divisés face à l’interdit pénal et généralement défavorables à la réduction de la prise en charge à la désintoxication, la drogue n’est pas une maladie, c’est un symptôme, comme à la médicalisation de la drogue qui est considérée comme une forme de contrôle social. Ce double modèle représente pour ces acteurs une ressource stratégique permettant d’éviter deux dangers : L’enfermement des toxicomanes dans les prisons ou leur internement en hôpital psychiatrique ; Jusqu’aux années 1960, les toxicomanes, souvent considérés comme psychopathes incurables ou pervers, se retrouvaient, en effet, dans les institutions asilaires. Bref, la drogue et la toxicomanie sont moins affaires de médecine et de santé publique que de trouble de la personnalité, ce qui, bien entendu, n’est pas faux, mais ne peut en aucune manière définir la totalité du problème.

Le troisième élément est l’absence de politiques de santé publique. Le risque de la contamination par le sida aurait dû avoir pour conséquence de redéfinir une partie du traitement des usages de drogues, ceux qui passent par l’injection intraveineuse, dans une perspective plus médicale et de déboucher sur une diversification de l’offre de soins. Ce changement de paradigme s’avérait d’autant plus nécessaire que les multiples pathologies somatiques des consommateurs abusifs de cocaïne et d’héroïne les plus désocialisés sont peu traitées par le système sanitaire français. Mais les autorités sanitaires et la médecine françaises n’ont guère été préparées à accueillir l’arrivée inopinée du VIH.

Car la prise en charge de la drogue souffre également d’un problème qui ne lui est absolument pas spécifique : S’il existe bien entendu des actions de santé publique, il n’existe pas de politique de santé publique. Cette absence a conduit, dans le cas de la drogue comme dans celui de la transfusion sanguine ou de la politique de dépistage, à sous-évaluer systématiquement le risque du sida comme ceux des hépatites B et C. L’histoire du système de santé montre que la France n’a jamais élaboré une véritable politique de santé publique et qu’elle est dominée par le modèle curatif de la clinique individuelle (M. Setbon, 1993).

Le triangle d’or abstinence désintoxication éradication ne conduit pas la République à se demander comment protéger l’individu de lui-même pour éviter qu’il ne s’autodétruise. Elle lui rappelle qu’il doit se conformer à la norme civique ou, à défaut, être soigné ou puni.

De l’interdit au risque

Le système français évolue néanmoins sur le plan sanitaire à la fin des années 1980 avec l’amorce de modifications pratiques notables : mise en vente libre des seringues en 1987, développement de programmes de substitution depuis 1993, autorisation de mise sur le marché de la méthadone et de la Buprenorphine en 1995, décision de créer dans chaque département un centre de distribution de produits de substitution. L’émergence de nouveaux acteurs de soin - associations de lutte contre le sida.

Médecins du monde et Médecins sans frontières -, l’influence croissante de nouveaux milieux de recherche en ce domaine, comme ceux des neurobiologistes et des pharmacologues, ainsi que le recours croissant d’héroïnomanes à la médecine générale contribuent à redéfinir la politique de la lutte contre les drogues en termes de risques à réduire. La circulaire du 31 mars 1995 officialise le tournant en autorisant les médecins généralistes à délivrer des produits de substitution (F. Lert, in A. Ehrenberg, 1998).

Le cadre cognitif et les croyances traditionnelles en matière de toxicomanie changent (H. Bergeron, 1999). À la référence au couple toxicomanie interdit, associée à une perspective de guérison ayant pour horizon l’abstinence, tend à se substituer la référence à une polarité addiction risque, associée à un accompagnement de longue durée : La dépendance aux drogues est désormais considérée comme une pathologie chronique à laquelle répondent des programmes de maintenance visant à assurer une bonne qualité de vie aux patients, sur le modèle traditionnel des pathologies chroniques en médecine et des psychoses en psychiatrie. À un type de personne pathologique que l’on espérait guérir succède un type de personne dysfonctionnelle que l’on entend soutenir. C’est la fin du « triangle d’or ».

La nouvelle politique est officialisée dans le plan triennal (1999-2001) de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie : « L’évolution des modes de consommation, notamment chez les jeunes (polyconsommation, fragmentation des lieux et des modes d’usage, consommation de drogues de synthèse associées à l’alcool, au tabac, aux médicaments ou au cannabis, usage détourné de médicaments, prise concomitante de produits dopants, extrême fréquence du recours à plusieurs produits) conduit à rechercher une approche qui tienne compte de l’ensemble des conduites addictives, quel que soit le statut juridique du produit concerné » (M.I.L.D.T., 1999). Un cadre administratif et financier global est instauré, quel que soit le statut juridique des substances. La distinction entre usage, abus et dépendance, mise en avant par les cliniciens depuis longtemps, est au cœur de la nouvelle politique, centrée sur une approche globale des conduites à risques et des comportements de dépendance. Un diplôme d’études spécialisées en « addictologie » est créé et les professionnels commencent à mettre en place des cliniques des addictions.

Se droguer, se soigner, se doper ou la reconfiguration de la drogue

Cette nouvelle politique se développe dans un contexte où le statut médical et social des médicaments psychotropes, anxiolytiques, hypnotiques, antidépresseurs , connaît de profonds changements. Ces médicaments entrent dans le débat public au cours des années 1970 via le thème du contrôle social par l’État, le corps médical et l’industrie pharmaceutique, alliés en la circonstance pour faire marcher ensemble le profit commercial et la tranquillité sociale. Le débat se déplace au cours de la seconde moitié des années 1980. La publication à l’été de 1988 d’un Guide des 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement provoqua des réactions scandalisées, parce qu’il était un plaidoyer pour le « droit au dopage » dans une société de compétition exacerbée.

Au début de l’année suivante, un rapport signé par cinq professeurs de médecine critique la surconsommation et le mésusage des anxiolytiques et des hypnotiques. Les controverses reprennent au cours des années 1990, avec le lancement d’une nouvelle classe d’antidépresseurs, dont le Prozac est le chef de file. Leurs effets secondaires réduits et leur toxicité faible ainsi que leur facilité d’emploi en font des médicaments d’élection pour la médecine générale, auparavant rétive à prescrire ces molécules, et permettent d’étendre le traitement à des symptômes dépressifs « légers ». Prescrits, dit-on, à tort et à travers, ces médicaments serviraient plus au confort des consommateurs qu’à l’amélioration de leur santé.

Ces débats jouèrent un rôle catalyseur pour remettre en cause deux frontières jusque-là acceptées : l’extension de la notion de drogue à ces médicaments (on peut se « camer » en les ingérant) et leur sortie du champ de la pathologie vers celui de la consommation, via le thème du confort. Les médicaments psychotropes sont, en France, les substances révélatrices d’un déplacement des représentations des usages de la drogue : Ils tendent à se transformer en moyens d’augmenter ses performances et son confort psychique. Ces « drogues » se présentent comme un adjuvant chimique permettant de « tenir » dans des formes de socialité exigeant moins de l’obéissance et de la discipline que de l’initiative et de l’action.

L’entrée des médicaments psychotropes dans l’épidémiologie de la drogue favorise le brouillage des frontières entre drogues illicites et psychotropes prescrits. L’extension de l’usage du mot « dopage » hors du domaine du sport est une manière d’enregistrer confusément ce brouillage. On n’est ni dans la maladie, le couple normal pathologique, ni dans la transgression, le couple permis défendu, mais dans l’amélioration de soi, la démultiplication de ses propres possibilités dont il faut tester les limites et mesurer les risques. La désinhibition par des substances est un corrélat de la culture de l’action individuelle et de la revendication identitaire dans laquelle nous sommes actuellement voués à vivre.

Le débat sur la dépénalisation

L’échec des politiques prohibitionnistes et répressives a relancé le débat autour des propositions concernant la dépénalisation de l’usage et la légalisation du commerce des drogues. Les discussions que mènent les spécialistes sont souvent peu claires pour l’opinion publique en raison de la confusion qui existe entre la « dépénalisation de l’usage » et la légalisation proprement dite. Dans le premier cas, il s’agit d’autoriser la possession de petites quantités de drogues destinées à la consommation personnelle ; dans le second, de mettre en vente libre des produits jusque-là frappés d’interdiction. Si ces deux mesures vont bien dans le même sens d’une « libéralisation », on ne peut en aucun cas tirer argument des effets de la première pour prévoir ceux de la seconde.

Le cas espagnol et le modèle néerlandais

L’Espagne est le seul pays de la Communauté européenne, après que l’Italie eut modifié sa législation en 1990, dont la loi prévoit la dépénalisation de l’usage. L’article 344 du Code pénal, révisé par la loi du 25 juin 1983, exprime clairement le fait que la détention de stupéfiants pour usage personnel est « légale ». Une nouvelle loi de 1988 renforce la répression visant le trafic sans modifier cette disposition. Elle n’a pas enrayé l’épidémie d’usage de drogues qui s’est déclenchée après la chute du franquisme, même si le nombre des toxicomanes 50 000 selon les évaluations officielles reste encore inférieur à celui de la plupart des grands pays d’Europe. À l’automne de 1991, des habitants de quartiers populaires se sont mobilisés dans de nombreuses villes d’Espagne contre les dealers au cours de campagnes où n’étaient pas absents xénophobie et racisme, visant en particulier les gitans et les immigrés. Le gouvernement espagnol envisage de modifier sa législation afin d’être en accord avec les exigences de la Convention des Nations unies et celles des autres pays européens.

Aux Pays-Bas, contrairement à une croyance très répandue dans les opinions publiques des autres pays, la possession d’une drogue pour usage personnel est interdite par la loi. Mais les juges, à la suite d’un rapport de la commission Baan en 1972, distinguent, au niveau des sanctions, les drogues dures « présentant des risques inacceptables » (héroïne, cocaïne, L.S.D.) des drogues douces (produits du cannabis). Cette distinction, qui se fonde sur le critère du « risque », a été introduite dans la législation et implique une diminution des peines pour la détention et la vente au détail des secondes jusqu’à concurrence de 30 grammes. Cela équivaut, dans la pratique, à une légalisation de fait du cannabis au niveau de la consommation et de la vente au détail, spécialement dans les deux cent cinquante coffee shops d’Amsterdam et dans la partie occidentale du pays.

Mais on ne peut isoler cette mesure du contexte global de la politique à l’égard des consommateurs, qui mise sur l’intégration sociale du phénomène de la drogue et de ses usagers. À ce titre, l’expérience néerlandaise peut être considérée comme un véritable « laboratoire social ». Elle insiste sur l’éducation et la santé publique. L’éducation est destinée non pas à mettre en évidence les dangers de la drogue, mais à développer la responsabilité individuelle et l’autodiscipline. Dans ce contexte, la répression passe au second plan. D’ailleurs, de nombreux hauts responsables de la police sont partisans de la légalisation.

Le second critère qui guide la politique néerlandaise est celui de « la réduction des dommages (harm reduction) », ou « interventions à basse limite », par opposition aux traitements à « haute limite » impliquant une suppression totale des drogues. Cette notion est issue d’expériences menées en Angleterre, dans le comté de Merseyside dont Liverpool est le centre le plus important. Comme le note un spécialiste, Henk Jan Van Vliet, elle se fonde sur l’idée qu’un « monde complètement libéré des drogues est une illusion, comme on peut le vérifier dans le cas de l’alcool et du tabac [...] ; La société doit apprendre à faire face à une certaine quantité de drogues illicites.

Le problème posé par les drogues est un problème social normal et non un problème spécial ». « L’abstinence » n’est pas l’objectif premier, mais « l’objectif final dans une hiérarchie d’objectifs de réduction des dommages, comme une série de réseaux de sécurité : réseau de services sociaux et de médecins ; aide facilement accessible ; réhabilitation sociale des toxicomanes ; utilisation des médecins généralistes et des services liés au bien-être des jeunes ». Une des pratiques découlant de cette conception est la distribution aux toxicomanes de méthadone, produit de substitution, qui ne cause pas à la santé les dommages de l’héroïne, mais maintient le toxicomane dans une situation de dépendance. 30% de la méthadone à Amsterdam est fournie par les médecins de famille. Le remplacement des seringues est également généralisé.

Bien que les résultats du « modèle néerlandais » donnent lieu à des interprétations contradictoires, le nombre des toxicomanes s’est stabilisé entre 15 000 et 20 000 depuis le début des années 1980. De 70 à 80% d’entre eux sont contrôlés par les différents services de la communauté. L’incidence du sida sur les toxicomanes est faible (jusqu’en juillet 1990, seuls 9% des cas étaient liés à la drogue) et n’augmente pas depuis le début de l’épidémie. Mais l’effet non souhaité de cette politique, c’est qu’elle attire les toxicomanes des pays voisins : sur les quarante-deux morts par overdose à Amsterdam en 1989, quatorze seulement étaient néerlandais.

Les thèses anti-prohibitionnistes

Aux arguments qui se fondent sur les échecs des expériences de dépénalisation aux Pays-Bas et surtout en Italie et en Espagne, les partisans de la légalisation du commerce et de la consommation des drogues font remarquer que de telles tentatives sont précisément limitées par leur aspect partiel et localisé et qu’on ne pourra tirer de conclusions qu’à partir d’une libéralisation généralisée au niveau mondial sans aucune exception.

Cependant, ce n’est pas sur le plan de la consommation que se placent d’emblée les anti-prohibitionnistes, mais sur celui de la lutte contre la criminalité. En France, le débat a connu une relance particulièrement remarquée avec le discours prononcé le 8 janvier 1987 par Georges Apap, procureur de la République, lors de la séance de rentrée du tribunal de Valence. Il résumait les arguments en détaillant « les effets pervers de toutes les interdictions : elles favorisent le trafic ; elles renchérissent les produits en raison des risques encourus par les trafiquants ; elles induisent une délinquance spécifique destinée à se procurer des fonds pour acheter des drogues chères ; elles incitent à l’altération des produits, les rendant plus dangereux encore ».

Un avocat, Charles-Henri de Choiseul-Praslin, dans un livre intitulé La Drogue, une économie dynamisée par la répression, va plus loin en s’efforçant de démontrer comment une répression qui ne saisit que 10% des drogues en circulation fait le jeu des trafiquants. Pour lui, le seul moyen d’empêcher les gigantesques profits de ces derniers, de démanteler leurs bandes armées et d’éviter qu’ils ne constituent par leur pouvoir corrupteur une menace pour les institutions démocratiques serait de confier aux États le monopole de la vente des drogues.

Les tenants de l’économie libérale, en particulier le prix Nobel d’économie Milton Friedman, l’ancien secrétaire d’État américain au Trésor, George Schultz, et une équipe de The Economist de Londres, dans un article manifeste du 2 septembre 1989, font remarquer que, dans des sociétés de libre entreprise, la drogue est un des seuls produits qui échappent à la loi du marché. N’allant pas jusqu’à en faire un produit comme les autres, ils proposent que les taxes perçues par l’État sur sa vente libre soient précisément consacrées à la lutte contre la toxicomanie qu’elle pourrait engendrer.

Des médecins, des psychologues ou des sociologues évaluent, quant à eux, les effets positifs que la légalisation pourrait avoir sur la consommation. Ainsi Anne Coppel, s’appuyant sur l’esprit du modèle néerlandais, estime qu’il conviendrait de parler non de « légalisation » mais de « domestication » de la drogue. Elle remarque que l’interdiction, en « alimentant les fantasmes », est en elle-même un élément incitatif. D’autres se placent sur le plan de l’éthique en revendiquant la liberté de chacun à disposer de son corps tant qu’elle n’entrave pas celle d’autrui ou ne perturbe pas l’ordre social.

Prohibitionnisme et commerce passif

Historiquement, les thèses prohibitionnistes, qu’elles concernent des produits comme l’alcool ou les drogues illicites, ont, elles aussi, une forte connotation morale, tout en s’accompagnant d’arguments sanitaires et sociaux. Cette argumentation n’a pas perdu de sa force aujourd’hui. Un fonctionnaire du ministère de la Santé, Jean-Paul Jean, remarquait en 1989 : « Toute prise de position, en cette matière, contient un message... Quel est le système de valeur d’une société qui admettrait la légalisation des drogues ? » Francis Curtet, médecin psychiatre, ajoute : « La drogue, c’est un appel au secours. Alors il ne faut pas laisser la possibilité aux gens de sedétruire. » Mais des réponses sont également apportées aux arguments juridiques et économiques des anti-prohibitionnistes.

Ces derniers envisagent la légalisation de produits comme le cannabis, la cocaïne ou l’héroïne qui, consommés sous contrôle, ne sont pas immédiatement destructeurs. Mais, en se fondant précisément sur la démarche du toxicomane qui s’adresse à des produits interdits, Francis Curtet remarque qu’il faudra aussi légaliser le L.S.D., dont une seule prise peut être mortelle, le crack ou l’ice (méthamphétamine), « sinon les marchés parallèles s’organiseront sur les produits qui resteront interdits ». De même, l’âge autorisé pour l’achat des drogues pose un problème difficile à résoudre : on imagine mal la vente de tels produits à des mineurs, ou à des enfants de moins de treize ans ; il suffira à ces derniers de s’adresser à leurs aînés pour obtenir relativement facilement ces produits dangereux.

Enfin, et c’est l’argument qui traverse les thèses prohibitionnistes, « la légalisation produirait un effet d’appel dont on ne peut absolument pas maîtriser les conséquences. Plus un produit est présent sur le marché, plus il y a de consommateurs potentiels qui y ont accès. On aboutirait donc à ce que beaucoup plus de gens se droguent ».

Si les thèses des anti-prohibitionnistes sont très solidement argumentées en ce qui concerne les effets de la légalisation sur le plan de la criminalité organisée, des profits illicites et même de la santé, par contre, faute d’études prospectives, elles ignorent l’impact d’une telle mesure sur l’usage des drogues. La seule référence est celle de la prohibition de l’alcool aux États-Unis dont la répression, tout en favorisant les activités des gangs, avait néanmoins fait baisser la consommation. Mais il s’agissait de revenir à une situation acquise et non de proposer une situation nouvelle.

C’est un juriste, le professeur Francis Caballero, qui, dans son Droit de la drogue, a formulé un ensemble de propositions cohérentes concernant les formes juridiques et économiques que pourrait prendre la légalisation des drogues. « Le commerce passif vise à supprimer les règles qui, dans le commerce moderne, constituent un encouragement à produire, vendre ou consommer. » Pour atteindre ce but, il faut créer un monopole national auquel sont interdits tous les procédés de promotion de ventes. L’usage doit être discret, l’incitation prohibée. Enfin, la vente est accompagnée d’informations quant à la dangerosité du produit et de propositions concernant la désintoxication de l’usager.

Cependant, si les thèses en faveur de la légalisation, qui s’expriment en particulier à travers la Ligue internationale anti-prohibitionniste (L.I.A.) créée le 31 mars 1991 à Rome et appuyée entre autres par le Parti radical italien et la Drug Policy Foundation basée à Washington, rencontrent un écho favorable de la part de nombreux intellectuels et de cadres, elles se heurtent à l’hostilité quasi générale des pouvoirs publics. Il est à craindre que, si le trafic continue à se développer en mettant à profit la dégradation de la situation économique et politique dans de nombreux pays, ceux-là mêmes qui refusent aujourd’hui le débat soient amenés à proposer une légalisation hâtive qui ne permettrait pas de s’entourer de toutes les garanties nécessaires lorsqu’on envisage un problème aussi grave.

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