Les Chinois de Chine populaire, non merci.

Vendredi 19 août 2011, par Pan Xiaoling // Le Monde

Chine populaire

Face à l’arrivée massive de Chinois du continent, les Hongkongais s’interrogent sur l’identité future de leur territoire. L’analyse d’un journal cantonais.

Début mars, Lawrence étudiant en troisième année à l’Université chinoise de Hong Kong, a rejoint le groupe du réseau social Facebook baptisé "Forces autochtones de Hong Kong". Peu de temps auparavant, le gouvernement local avait décidé d’octroyer une alllocation de 6000 dollars hongkors [550 euros] à tous les adultes résidents permanents de la Région administrative spéciale (RAS) [pour compenser la hausse des prix]. Certaines associations militaient pour que ce droit soit étendu aux nouveaux immigrés qui résident sur le territoire depuis moins de sept ans. L’idée des Forces autochtones de Hong Kong était simple. Il s’agissait de s’opposer à l’attribution de prestations sociales aux nouveaux venus.

Lawrence n’aurait jamais cru que la création de ce groupe allait déclencher un tel mouvement : deux jours seulement après sa création, le groupe comptait déjà plus de 400 membres. Tout a commencé par l’appel d’une nouvelle venue à la hotline de la télévision, où elle exposait ses griefs. Très vite, l’enregistrement a été publié sur YouTube sous le titre : "Une immigrée aigrie par la pauvreté reproche au gouvernement d’être injuste !" Diffusé sur Facebook, l’enregistrement a été consulté plus de 120 000 fois en quelques jours.

Le 6 mars, un premier défilé de protestation "contre un budget à courte vue" a rassemblé une dizaine de milliers de manifestants dans le centre de Hong Kong. Sur le trajet, des heurts les ont opposés à des nouveaux migrants. Le 8 mars, un nouveau groupe s’est créé sur Facebook avec une description encore plus provocante : "Les nouveaux immigrés n’ont pas droit aux 6 000 dollars. C’est une allocation réservée aux résidents permanents. Rassemblons plus de 100 000 soutiens à notre cause !" En moins d’une semaine, plus de 80 000 personnes ont rejoint le groupe.

Le 10 avril, Lawrence et près de 200 autres internautes ont défilé dans les rues en scandant : "Non aux allocations aux nouveaux immigrés !" Mais le ressentiment exprimé semblait alors s’être étendu à l’ensemble des ressortissants de Chine populaire, nouveaux ou non. Des manifestants s’indignaient contre les Chinois qui pillent le lait en poudre pour bébé [considéré plus sur a Hong Kong, à la suite de scandales alimentaires sur le continent] ou s’en prenaient aux femmes qui viennent accoucher sur le territoire, approuvant la limitation de leur nombre annoncée récemment [afin de soulager des services surchargés, voir CI n°1069, du 28 avril 2011].

Ces derniers jours, la Ligue Tonggen d’entraide des femmes nouvellement arrivées à Hong Kong croule sous les appels. Au bout du fil, ce ne sont que sentiments de peur et de stupéfaction. Les nouvelles arrivées sont en effet la cible directe de la polémique soulevée par cette distribution d’argent. Entre 1986 et 2009, le nombre de mariages sino-hongkongais est passé de 16 451 à 22 339 par an. Dans plus de 80 % des cas, la femme est chinoise et le mari hongkongais. Ces épouses de Hongkongais s’installent dans la RAS avec une autorisation d"aller simple", mais sans permis de séjour permanent et ne peuvent bénéficier ni d’une couverture sociale ni de logements sociaux. Elles ne disposent pas non plus du droit de vote.

Ces jeunes femmes représentent l’essentiel de la catégorie dite des "nouveaux immigrés". Selon les statistiques, de 2004 à fin février zoii, sur les plus de 310 000 immigrés arrivés à Hong Kong avec un permis d’aller simple en poche,73,7% étaient des femmes, principalement des nouvelles mariées originaires de Chine populaire. Le cas de la secrétaire de la Ligue Tonggen, Yang Mei, avaleur de modèle. Arrivée il y a onze ans, elle dispose désormais d’un permis de séjour permanent Son foyer, composé de cinq personnes, a emménagé en 2005 dans un logement social. Sa fille aînée a réussi à entrer à l’Université publique de Hong Kong. Dans son bureau, situé dans le quartier de Mongkok, Yang Mei passe le plus clair de son temps à gérer les demandes d’aide de toutes sortes des nouvelles venues. Mais, récemment, les questions se sont surtout concentrées sur un sujet : Va-t-on pouvoir toucher l’allocation de 6 000 dollars ?

Après son arrivée, en 1971, sir Murray McLehose, le gouverneur anglais resté le plus longtemps en poste à Hong Kong, avait pris une série de mesures pour régler les problèmes sociaux provoqués par la forte hausse de la population.hongkongaise. Il avait lancé plusieurs projets d’infrastructures publiques majeures, dont celui des lignes de métro, ainsi qu’un plan décennal de construction de logements. Grâce à ces initiatives, le sentiment d’une identité hongkongaise est né chez ceux qui oint bénéficié de ces mesures sociales. Puis, à la faveur de la croissance économique, lesentiment d’appartenance a évolué en un fort sentiment de supériorité. Dès lors, les nouveaux immigrés en provenance d’une Chine populaire arriérée ont été traités comme de lointains cousins, des gens pas comme nous. Jusque dans lés années 1980, cette ville coloniale avait un système proche de celui qui est prôné par les conservateurs britanniques, avec une fiscalité peu importante et des prestations sociales réduites. L’accent était mis sur la nécessité de construire sa réussite à la force du poignet.

Certains Hongkongais ont l’impression que les Chinois se sont abattus sur leur territoire tels des criquets, mais cela ne correspond pas du tout à la réalité selon un membre du Conse4législatif (Legco). S’ils ne sont p-4s installés à Hong Kong depuis au moins sept ans, ils ne peuvent prétendre aux prestations sociales qu’en cas d’extrême pauvreté. Fin février 2011, seules 17000 demandes avaient été accordées et elles ne concernaient que 5% de l’ensemble des bénéficiaires de prestations sociales. Les médias hongkongais ont beaucoup parlé de l’afflux de Chinois dans le territoire, en particulier du "nombre excessif de riches chinois qui font main basse sur les demeures de luxe et provoquent une flambée des prix de l’immobilier à Hong Kong", de l’achat de lait en poudre ou des femmes phénomènes s’inscrivent dans une logique d’amélioration de leur mode de vie, résultant d’une plus grande aisance financière et d’une hausse de leur pouvoir d’achat. En revanche, la majeure partie de la société hongkongaise ne voit que les habitudes exécrables des nouveaux riches chinois, qui ont fait fortune en un laps de temps extrêmement court mais dont l’éducation et les manières n’ont pas évolué.

En réalité, la plupart sont des hommes d’affaires, des stars et des experts de haut niveau, qui ont une fortune considérable et une position sociale reconnue. Ils sont assez discrets dans leurs déplacements et agissements, ce qui est bien perçu. Dès qu’ils le peuvent, ils obtiennent un statut de résident permanent à Hong Kong et continuent en général de développer leurs affaires en Chine populaire. Ils ne prennent quasiment aucune ressource destinée aux Hongkongais. Leur objectif en s’installant à Hong Kong est clair : faciliter leurs déplacements dans le monde entier.

Quant aux familles qui se rendent à Hong Kong pour donner naissance à leur enfant, les 39 000 dollars hongkongais [3 600 euros] de frais d’accouchement ne constituent pas un obstacle pour l’écrasante majorité d’entre elles. II n’est pas dans leur intention de bénéficier des ressources destinées au départ aux Hong- kongais. Actuellement, c’est l’élite de la jeunesse chinoise entrée à Hong Kong avec un visa étudiant qui se trouve dans une situation difficile. Quand ces jeunes gens débarquent sur le territoire, ils ne peuvent que ressentir une certaine mise à l’écart, peu agressive mais subtile. Que ce soit le nombre de places limitées dans les résidences étudiantes, les occasions d’aller en Europe ou aux Etats-Unis dans le cadre d’un échange interuniversitaire, les opportunités d’emploi une fois diplômé, tout est sujet à conflit latent entre les communautés étudiantes chinoise et hongkongaise.

"Au début, on fait des efforts pour apprendre le cantonais [langue majoritaire à Hong Kong], pour se faire quelques amis hongkongais, explique Yang Xi, un jeunequasiment impossible de s’intégrer’ comme on l’avait imaginé." Cevchemineraent est commun à la majorité des étudiants de Chine populaire dans leur démarche d’adaptation. Ils ne souhaitent plus, comme le font traditionnellement les nouveaux immigrés, apprendre à tout prix le cantonais en se débarrassant de leur accent et calquer leur comportement sur celui des Hongkongais. Ils constituent même des concurrents qui laissent perplexes les jeunes Hongkongais, forcés de réviser leur image stéréotypée du "plouc chinois".

En dépit de tel ou tel reportage dénonçant le comportement peu civilisé de certains Chinois, beaucoup pensent que l’on assiste à une douce et durable fusion entre la Chine populaire et Hong Kong. De 2003 -à oio, le nombre cumulé de touristes chinois venus à Hong Kong a atteint 119 millions. Ceux qui passent la nuit sur place dépensaient en moyenne 5 235 dollars hongkongais [477 euros] en 2003 et 7 400 dollars [675 euros] aujourd’hui, contribuant de ce fait à la baisse constante du taux de chômage sur le territoire. Dans les rues de Hong Kong, il devient de plus en plus courant de constater le lien avec la Chine populaire : des mères qui, dans les salons de thé, poussent leurs enfants à apprendre le mandarin [langue officielle en Chine], des enseignes d’entreprises publiques chinoises qui illuminent les quartiers les plus animés de la ville, des publicités sur les taxis avec Guo Jingjing [célèbre championne chinoise de plongeon] comme égérie de telle ou telle marque. Lajournaliste hongkongaise Du Ting cite les propos d’un de ses amis qui faisait remarquer avec ironie : Il faut absolument parler mandarin si l’on veut pas se faire regarder de haut par les commerçants quand on va faire ses courses à Tsim Sha Tsui ou à Causeway Bay."

Avant de rejoindre les Forces autochtones de Hong Kong, Lawrence n’était pas franchement hostile aux Chinois de Chine populaire. Les raisons de son agacement portent sur des détails. Par exemple, le fait que certains camarades de classe chinois aiment toujours se tenir accroupis ou encore le fait que les Chinois risquent de transposer à Hong Kong leur habitude d’accorder de l’importance aux règles tacites [qui régissent en partie la conduite des individus dans la société chinoise. C’est en grande majorité par le biais des médias hongkongais et d’Internet que Lawrence est informé sur la Chine populaire. De ce fait, il a une perception extrême et peu cohérente de la situation sur le continent. Quand il a entendu parler de la possibilité pour les résidents permanents de Shenzhen [zone économique spéciale dont les résidents sont eux mêmes des migrants venus de toute la Chine depuis 1980, limitrophe de la RAS de se rendre autant de fois qu’ils veulent à Hong Kong, il s’est tout de suite insurgé contre cette idée. A son avis, l’afflux de travailleurs peu éduqués de Shenzhen risque d’entraîner de nombredx problèmes sociaux dans le territoire.

En fait, il ignore que les travailleur migrants ne sont pas des résidents permanents de Shenzhen. Il se montre même étonné en apprenant qu’en Chine populaire on peut utiliser la messagerie instantanée MSN, Gmail et téléphoner l’étranger ! Pourtant, il pense compter parmi les rares Hongkongais qui connaissent bien la situation en Chine populaire.

Si, dans les années 1970, l’attachement à Hong Kong a pris forme avec l’amélioration du système de protection sociale, les jeunes Hongkongais d’aujourd’hui tentent quant à eux de redéfinir les pourtours de leur identité en s’opposant aux chocs répétés que les vagues d’immigration en provenance de Chine populaire leur infligent.

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