Les Chinois aussi veulent cultiver leurs jardins.

Samedi 26 février 2011 // Le Monde

La mode du potager individuel gagne discrètement la Chine

La mode du potager individuel gagne discrètement la Chine, notamment à cause de la crise de confiance liée aux nombreux scandales alimentaires.

Guoji Xianqu Daobao (International Herald Leader) - Pékin

Après avoir fini de récolter ses navets et ses choux, Yin Ruiqing, ouvrier à la retraite, retourne la terre, coup de bêche après coup de bêche, afin de la préparer aux semis et plantations de l’année prochaine. Son lopin se situe au pied du mont du Phénix, au-delà du sixième périphérique de Pékin, dans le jardin urbain de l’Anon. Les parcelles y sont alignées telles les cases d’un échiquier. Chacune a son propre nom : jardin de Xiaoxiang ou Pluie de céréales, par exemple. Au printemps, quand vient le moment des semis, il faut voir le monde qu’il y a ici, des adultes comme des enfants, aussi enthousiastes les uns que les autres ! explique M. Yin.

A Pékin, et même dans toute la Chine, les citadins comme Yin Ruiqing qui cultivent leur propre jardin potager sont de plus en plus nombreux. Les craintes en matière de sécurité alimentaire ont favorisé le développement d’un tel phénomène.
En 2009, M. Yin avait lu dans le journal qu’une ferme située en banlieue, le jardin de l’Anon, proposait des parcelles pour les citadins souhaitant s’adonner à l’agriculture urbaine ; tous les légumes bio qui y seraient produits seraient la propriété du cultivateur. J’avais vraiment trop envie d’avoir mon potager à mai ! La nouvelle a plongé Yin Ruiqing dans un état de profonde excitation. Il s’est empressé de se rendre au pied du mont du Phénix, où il a trouvé le lieu en question. Finalement, il a loué cette parcelle pour 1 200 yuans [135 euros] par an.

Voter avec ses pieds

Yin Ruiqing se rend sur sa parcelle deux fois par semaine pour désherber, éclaircir, semer et arroser. Cela constitue en quelque sorte pour lui un retour à la vie rurale. Car, dans sa jeunesse, il avait été envoyé à la campagne [comme 17 millions de jeunes citadins instruits entre 1968 et 1980]. " C’est une vraie joie pour moi de venir ici ! " dit M. Yin, à qui le jardinage procure un bonheur impossible à connaître par ailleurs dans cette forêt de gratte-ciel. Sur les conseils d’un agriculteur employé par la ferme, il choisit les légumes à semer selon les saisons, une trentaine de variétés différentes au total. Même s’il prend beaucoup de plaisir à planter des légumes, il nous a confié que, au départ, c’est la multiplication des problèmes de sécurité alimentaire (lait contaminé, doliques toxiques, huile recyclée, dépassement des normes dans l’utilisation des pesticides, etc.) au cours des dernières années qui l’avait orienté vers cette activité. J’ai fait du commerce. Je connais bien les circuits de distribution des aliments. Je sais que certaines pollutions sont très difficiles à contrôler.

Nombreux sont ceux qui, à l’instar de Yin Ruiqing, ont voté avec leurs pieds pour exprimer leur profonde inquiétude face aux problèmes de sécurité alimentaire. Shi Yan, professeur à l’université du Peuple de Chine [Renmin Daxue, à Pékin], une des fondatrices du hameau agricole de l’Anon, explique que, l’an dernier, seules quinze familles citadines cultivaient un potager ici, mais cette année leur nombre a grimpé en flèche, elles sont maintenant cent vingt.

D’après notre enquête, cette tendance des citadins à aller en zone rurale cultiver un petit carré de terre ne s’observe pas seulement au jardin de l’Anon. Dans de nombreuses autres banlieues de Pékin, des agriculteurs ont choisi de louer une partie de leurs terres. De tels programmes existent également à Shanghai, dans les pro- vines du Zhejiang, du Hubei et du Sichuan, sous des formes différentes. Malgré l’absence de données concrètes sur ce sujet, il est indéniable que le nombre de ces jardins urbains est en augmentation un peu partout. De cet engouement est née une nouvelle formule, avec la possibilité pour un citadin de signer un contrat avec un agriculteur, moyennant quoi celui-ci plante pour lui les légumes de son choix, en ayant ou non recours aux engrais chimiques. Derrière la question de la sécurité alimentaire se cache une crise de confiance, et, plus profondément, le problème de la séparation de l’homme d’avec la nature, de sa coupure d’avec le monde." Thou Li, professeur à l’Institut d’agriculture et de développement du monde rural à l’université du Peuple, estime, à propos de ce nouvel engouement pour "la campagne", qu’actuellement "les consommateurs et les producteurs cherchent à s’associer après le discrédit du système alimentaire de masse. Les CSA en sont une illustration ; ils ont au moins le mérite de fournir une alternative au consommateur."

Par cette abréviation de CSA, M. Zhou désigne ces initiatives de « Community Supported Agriculture » (agriculture à soutien communautaire) [les AMAP étant la forme française de ce type d’organisation] qui recouvrent les jardins potagers loués à des citadins et les groupements de particuliers qui s’engagent à acheter les légumes d’un agriculteur donné. C’est au cours d’un stage dans une exploitation américaine que ShiYan a compris comment fonctionnait le modèle des CSA. En 2008, l’université du Peuple et le district pékinois de Haidian ont fondé le jardin communautaire agricole de l’Anon, où est né le premier CSA de Chine. Aujourd’hui, c’est une affaire qui tourne, avec des comptes équilibrés depuis cette année. "Nous utilisons des engrais biologiques comme du purin de lombric ou des tourteaux de sésame. Nous pratiquons une agriculture complètement naturelle. Les clients peuvent surveiller chaque maillon de la chaîne de production" ; explique Shi Yan.

Néanmoins, ces jardins communautaires se heurtent à certaines difficultés. Selon Shi Yan, les citadins ne se sont pas encore faits à l’idée de manger uniquement des légumes de saison ; de plus, les consommateurs n’adhèrent pas vraiment au modèle des CSA. "Aux Etats-Unis, les CSA sont apparus en réaction à l’effondrement du système alimentaire. Mais, en Chine, dans les villes de taille restreinte, l’alimentation est assez sûre ; en tout cas, on n’en est pas arrivé à une destruction complète du système", fait observer Shi Yan.

Cultivateurs peu compétents

Shi Yan partage l’avis des autres spécialistes interrogés : le modèle des CSA ne peut pas devenir un circuit important d’approvisionnement alimentaire dans le futur ; il ne peut fournir qu’un complément ou un substitut face aux problèmes de sécurité alimentaire.

Pour Li Lite, professeur à l’Institut alimentaire de l’université chinoise de l’Agriculture, la résolution de ces problèmes passe par un changement du modèle actuel de culture. M. Li souligne que les petits exploitants agricoles isolés ne disposent d’aucune garantie en matière de revenus et de respect de leurs intérêts. Les cultivateurs manquent de connaissances dans le domaine de la gestion. "Les produits agricoles entrent en concurrence à des prix très bas. Les paysans n’ont pas le choix : soit ils arrêtent, soit ils utilisent à tour de bras des engrais chimiques pour abaisser les coûts de revient." Selon M. Li, quand le secteur agricole se sera orienté vers une gestion faisant appel à des organisations spécialisées, les agriculteurs pourront s’appuyer sur le marché pour planifier leurs plantations en anticipant les besoins ; cela évitera les fortes fluctuations des cours et les prix des denrées agricoles devraient revenir à un niveau plus raisonnable. Parallèlement, pour préserver leur crédibilité, les paysans doivent faire des efforts pour améliorer la qualité de leurs produits.

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