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« Culture catholique » Histoire de l’Eglise.

Les Borgias : népotisme, sybaritisme, sens politique.

Publié le 28 septembre 2008 par Jean-Baptiste Noé.

Jeudi 18 août 2011 // L’Histoire

Les familles font l’histoire. Les individus aussi. Il peut même arriver qu’une famille entre dans la légende. Pour les Borgia c’est la légende noire. Qui peut s’enorgueillir d’avoir des pièces de théâtre, des opéras, des films, des traités politiques écrits à son propos ?

Introduction

Les familles font l’histoire. Les individus aussi. Il peut même arriver qu’une famille entre dans la légende. Pour les Borgia c’est la légende noire. Qui peut s’enorgueillir d’avoir des pièces de théâtre, des opéras, des films, des traités politiques écrits à son propos ? Mais du Liber notarum de Jean Burckard au drame de Victor Hugo en passant par l’essai sur les mœurs de Voltaire les écrits ruissellent de meurtres, d’incestes, d’assassinats. Les Borgia se déclinent en rouge et noir. Les Borgia servent à évoquer les heures sombres de la papauté, entre népotisme et sybaritisme. Mais ce serait oublier leur incomparable sens politique et leur rôle primordial dans la défense des Etats de l’Eglise. Pour les comprendre il faut revenir aux sources, aux faits et à l’esprit du temps.

Première partie : Les Borja avant les Borgia.

Les Borgia sont une famille de la noblesse aragonaise originaire de Borja en Espagne près de Valence. Actifs dans le service de leur roi et dans les affaires de l’Etat ils agissent au sommet notamment par le biais de la carrière ecclésiastique. La région de Valence est marquée, au XIV° siècle, par la présence des Maures et des juifs convers, ces juifs convertis au catholicisme dont le pouvoir redoute l’influence et reste sceptique sur la sincérité de la conversion. C’est une zone de combat pour le catholicisme aussi bien que pour la couronne d’Aragon qui essaye d’étendre son influence sur l’ensemble de la péninsule. Les clercs sont donc à la pointe du combat tant pour affermir la foi des populations locales que pour convertir les incroyants et servir, par la même occasion, le pouvoir politique. Parmi ces clercs se trouve Alonso Borja, évêque de Valence, serviteur du roi d’Aragon, créé cardinal en 1444. A cette date le cardinal part à Rome pour servir au mieux le Saint Père, abandonnant l’Espagne et italianisant son nom en Borgia, le fameux patronyme.

La Rome du XV° siècle n’est pas celle de Léon X. Point de colonnade du Bernin, de basiliques baroques et de putti. C’est une ville étroite dans une enceinte trop large : la vaste muraille antique est beaucoup trop grande pour cette ville fort réduite, laissant de nombreux espaces vides. Les ruelles sont étroites, dangereuses et les coups d’épées rivalisent avec les sonneries des cloches. Rome est une ville partagée entre deux familles : les Colonna et les Orsini. La lutte pour le contrôle de la cité est impitoyable et le contrôle passe aussi par le pape, d’où les tractations –au mieux- et les basses manœuvres –souvent- pour s’assurer de l’élection d’un pape de sa famille. L’ambiance de Rome est plus proche de la Palerme mafieuse que de la sacristie. La guerre civile incessante entre les deux familles fait beaucoup de dégâts, parmi les bâtiments mais aussi sur la renommée et la puissance de l’Urbs. En 1455 le pape meurt, le conclave se réunit, entre prières et politique les cardinaux ont la lourde responsabilité de donner un nouveau pape à la Chrétienté. C’est Alexandre (Alonso) Borgia qui est élu, à 77 ans, prenant le nom de Calliste III (ou Calixte). Un pape de transition qui ouvre une parenthèse qui ne s’achève que 60 ans plus tard, celle des Borgia.

Que fait le nouveau pape une fois élu ? Il appelle sa famille d’Espagne et place de nombreux membres aux postes les plus éminents. Népotisme ! clament alors ses détracteurs. Non, c’est tout simplement l’expression d’un merveilleux sens politique. Rome est aux mains des partis, notamment ceux des Orsini et des Colonna. S’il nomme un de ces membres au gouvernement il crée automatiquement un déséquilibre et risque d’apparaître comme l’avoué d’une famille. Il est alors obligé de nommer des membres de chaque famille pour maintenir l’égalité, mais cela produit un immobilisme politique. Pour être autonome dans son gouvernement, pour affirmer la supériorité de Pierre sur les factions humaines il doit s’arracher aux partis et montrer son indépendance. Comment le faire si ce n’est en nommant des gens en qui il a toute confiance et qui lui sont tout dévoués ? Des gens qui travaillent pour lui et non pour leurs intérêts territoriaux ? Et où peut-on trouver ces gens si ce n’est dans sa propre famille ? Le népotisme est donc une conséquence normale du bon gouvernement.

D’autant qu’il ne faut pas oublier le rôle crucial de la famille à cette époque. Sans famille l’homme n’est rien. Le clan, la parenté, les liens du sang donnent toute sa valeur à l’individu. La terre appartient non pas au peuple ou aux nations mais à une famille. L’honneur est lié à la famille. Que Calliste III appelle alors sa famille pour le gouvernement de Rome n’a donc rien de surprenant, les autres papes font de même, comme les princes et les rois. Son pontificat est marqué par deux décisions importantes : la création de son neveu Rodrigue Borgia comme cardinal en 1456 (important pour l’avenir) et la préparation de la croisade contre les Turcs pour protéger Constantinople. Si la deuxième décision se révèle un échec, la croisade échouant face aux armées ottomanes, la première est un succès et ouvre l’avenir à la famille Borgia. Calliste meurt en 1459. L’entourage du nouveau pape (Pie II) chasse celui de l’ancien, les Espagnols fuient Rome, les Borgia essayent tant bien que mal de conserver les acquis du règne.

Deuxième partie : Rodrigue en Alexandre

Le pontificat de Calliste III serait tombé dans l’oubli si, quelques années plus tard, le neveu du pape, Rodrigue, n’était à son tour monté sur le trône de Pierre sous le nom d’Alexandre VI (1492). Les Borgia sont une famille mais c’est surtout cet homme, puissant, habile et politique, qui se rêve en Alexandre le Grand, qui fait toute la grandeur du clan.

En 1492, à la mort d’Innocent VIII, les luttes pour le trône sont féroces. Elles se polarisent autour de la guerre entre Naples et Milan. Les deux villes se livrent une guerre impitoyable et pour chacune avoir un homme à Rome serait synonyme de victoire. Naples a son candidat : le cardinal Julien della Rovere, Milan a ses candidats et parmi eux Rodrigue Borgia. Après dix jours d’émeutes à Rome qui font plus de 200 morts Rodrigue est élu. Selon la coutume la demeure de l’élu est pillée par le peuple romain. Rodrigue avait pris ses précautions en faisant transférer ses biens ailleurs avant le conclave.

Le sacre du pape se déroule au Vatican ; Selon la tradition les juifs de Rome présentent la Torah au pape, celui-ci approuve leur Loi mais blâme leur interprétation et les autorise à vivre à Rome. Puis s’ensuit une procession de Saint Pierre au Latran. La foule est si nombreuse que celle-ci dure plusieurs heures, exténué le pape a un léger malaise en arrivant dans sa cathédrale. Ce n’est pas la fin de ses obligations : il doit alors s’asseoir sur un siège bas, la sedes stercoraria où un page vérifie qu’il est bien un homme. Ensuite il est élevé à la chaire de Pierre, son élévation le faisant passer du siège bas au trône de gloire de l’évêque de Rome. Alexandre VI distribue ses biens et de grosses sommes aux cardinaux qui ont contribué à son élection. Mais le roi de Naples, Ferrante, ne se résigne pas à la défaite de son candidat. Il menace Rome en préparant ses armées dans le sud du pays.

Comme tous les papes Alexandre VI doit assumer la charge spirituelle de vicaire du Christ et honorer la charge temporelle des Etats de l’Eglise. Ces Etats datent d’une donation de Pépin le Bref, ils ont Rome pour capitale et regroupent tout le centre de l’Italie. Il faut bien avoir à l’esprit qu’à cette époque l’Italie n’est pas un pays uni mais un territoire morcelé entre de nombreuses principautés ou royaumes, plus ou moins puissants, dirigé par une famille qui possède une ville et son plat pays. Le royaume de Naples est de ceux-là et il aspire à une prééminence sur la péninsule. Naples menace donc Rome et Rome ne peut se défendre seule. Alexandre VI doit chercher appuis et soutiens ailleurs, il les trouve à Milan dirigé alors par la puissante famille des Sforza. Et comment conclure un traité d’alliance entre deux puissances ? Par un traité certes mais tout papier peut être flétri. Le plus sûr est le mariage entre deux enfants. Sforza a un fils, le pape a une fille –Lucrèce- née de sa liaison avec Vannozza Cattanei. C’est ici que nous retrouvons le rôle de la famille. Les enfants ne sont pas conçus dans l’esprit d’un amour paternel mais pour servir une politique. Les fils servent dans les armes ou conseillent. Les filles forment les alliances. Lorsqu’il faut conclure une alliance avec Milan Lucrèce est mariée à Giovanni Sforza. Quand il faut, plus tard, conclure une alliance avec Naples le pape annule le mariage et Lucrèce est unie à Alphonse d’Aragon, fils naturel du roi de Naples, qu’elle épouse le 21 juillet 1498. Une fois veuve elle est remariée en 1502 à Alphonse d’Este, l’héritier du duché de Ferrare, parce que le pape a besoin de cette alliance dans sa diplomatie du moment. Le pape aime beaucoup sa fille, ce qui n’a pas été jusqu’à l’inceste comme le disent les colporteurs d’histoire- mais cela ne l’empêche pas de l’utiliser dans le grand jeu politique.

Il en va de même pour ses fils. Juan de Gandie est destiné à devenir roi de Naples. Pour cela Alexandre VI érige la ville de Bénévent en duché et lui octroie le fief. C’est une aliénation du domaine pontifical qui est dénoncée comme telle par les cardinaux. Mais ce n’est pas fait uniquement dans un but personnel, cela vise aussi à se concilier Naples alors réconcilié avec Rome. César Borgia est lui créé cardinal en 1493 à l’âge de 18 ans. Quand il apparaît comme nécessaire d’en faire un prince temporel il renonce à sa condition de clerc pour retourner à sa vie laïque (1498) et devenir un des plus grands condottiere de l’époque. Il est alors marié à Charlotte d’Albret, fille du roi de Navarre, dans le but de consolider l’alliance française. Ces exemples montrent bien que ce n’est pas la religion qui gouverne mais la politique. Alexandre VI, dans son mode de vie et ses actions, ne se démarque pas de ses contemporains, rois ou papes. C’est aussi son l’angle politique qu’il faut comprendre sa liaison avec Julie Farnèse. Le choix des maîtresses –pour les princes ou pour un roi comme Louis XIV par exemple- ne répond pas à des motifs futiles ou hédonistes mais à une visée politique. S’attacher une maîtresse c’est s’attacher une famille et ses services. En l’occurrence Julie Farnèse permet au pape d’obtenir le soutien du clan Farnèse, renforcé par le chapeau de cardinal offert à son frère. [8] Qu’elle soit belle ne change rien à l’affaire même si cela peut la rendre plus agréable.

Certes Rome est une ville de débauche, les ruelles et les maisons portent les marques des mœurs dissolus de ses habitants et ce jusque dans les palais où les couloirs du Vatican. Mais au-delà des plaisirs il y a aussi les affaires et dans ce domaine Alexandre VI s’y entend tout aussi bien que dans les autres. Ainsi parvient-il à retourner Naples en sa faveur. Ferrante, le roi de Naples, est menacé par Charles VIII, roi de France, qui, invoquant l’héritage de ses aïeux les Anjou qui ont possédé Naples, veut récupérer le royaume par le fer et de là mener une croisade contre les Turcs. Pour cela il a besoin des services du pape à la fois pour faire passer son armée par les Etats de l’Eglise mais aussi pour que celui-ci reconnaisse sa souveraineté. Ferrante a peur de perdre son royaume et se réconcilie avec Alexandre VI. La campagne menée par le roi de France en Italie fait comprendre au pape la fragilité de sa situation : à l’inverse des autres souverains temporels il n’est pas un roi héréditaire mais un roi élu, ce qui le soumet au jeu des partis. Mais ce qui est remarquable dans l’histoire de l’Eglise c’est que tous les papes, une fois élus, ont été remplis de la charge de Pierre et ont défendu les intérêts de l’Eglise avant ceux du clan par qui ils étaient arrivés à la charge suprême. Tous, en dépit de leur vie dissolue et blâmable, se sont révélés d’ardents défenseurs du trône de Pierre. La monarchie élective, qui est une faiblesse grave pour la pérennité de l’Etat –ayant causé par exemple la mort de l’Etat polonais- ne s’est pas révélée nuisible à l’Etat pontifical. Ainsi Alexandre VI –Espagnol- s’est-il fait le champion de la défense de l’Italie contre les envahisseurs et les étrangers.

Troisième partie : Mort des hommes, naissance du mythe.

La vie des Borgia est marquée par les meurtres des ennemis et des familiers. Dans la cruauté des actes César dépasse Alexandre. Jaloux de son frère Juan de Gandie qui est sur le point d’obtenir la couronne de Naples qu’il convoite, César le fait assassiner (1497). Le duc de Gandie est attaqué un soir par des hommes armés dans les rues de Rome alors qu’il se rendait chez une amie. Ne réapparaissant pas le lendemain son père le fait rechercher et ouvre une enquête par le biais de sa police. Son corps est repêché quelques jours plus tard dans le Tibre. Le peuple de Rome craint un complot des Orsini, des Colonna ou d’un mari bafoué contre le fils du pape mais Alexandre comprend dès le début que c’est son fils César qui est responsable. Il fait arrêter l’enquête et se mure dans le chagrin. La politique et les questions internationales le tirent de sa torpeur, il s’agit toujours de régler la question napolitaine, ce qui donne lieu à un autre meurtre.

En 1498 débute une sombre affaire autour de Lucrèce. Comme nous l’avons vu Lucrèce est mariée à Giovanni Sforza héritier de Milan. Mais son père veut l’unir à un prince napolitain pour sceller l’alliance entre la papauté et la ville du sud. Pour faire annuler le mariage il fait pression sur son beau-fils pour que celui-ci reconnaisse publiquement qu’il n’a pas été consommé. Cette reconnaissance est une honte pour le mari qui s’y refuse tout d’abord, mais sous la pression du pape et de son père il s’y résout finalement. Or pendant le temps de ces rudes négociations Lucrèce est enfermée dans un couvent comme otage. Son père nomme un jeune camérier –Perrotto- pour acheminer les missives entre elle et lui. Hélas, comme il était à prévoir, Lucrèce tombe enceinte, ce qui est du plus mauvais effet au moment où l’on force son mari à reconnaître son impuissance. Si dans un premier temps Lucrèce arrive à camoufler cette grossesse par le port d’amples vêtements elle finit néanmoins par être dévoilée. César est furieux car cet événement démonétise sa sœur auprès des princes napolitains. Il fait passer sa fureur sur Perrotto dont le corps est retrouvé au bout de quelques jours sur les rives du Tibre, décidemment réceptacle naturel de la fureur de César Borgia. Comme le note Burckard : « il est tombé contre son gré dans le Tibre. » Les nouvelles de la grossesse se répandent dans toute l’Europe, ce qui n’empêche pas le mariage avec Alphonse d’Aragon.

Pour une fois Lucrèce est heureuse parce qu’elle aime son mari qui le lui rend bien. Cet amour est trop fort aux yeux de César qui devient jaloux de son beau-frère. En plus celui-ci a tendance à se montrer réfractaire à sa politique. César prend donc les mesures qui s’imposent et envoie une troupe de spadassins rencontrer l’époux place Saint Pierre. Alphonse s’en tire avec de grosses blessures. Comprenant que son frère est à l’origine de cet attentat Lucrèce fait garder le blessé par des troupes fidèles. Mais César Borgia n’est pas du genre à laisser le travail inachevé. Il se rend dans la chambre d’Alphonse et lui glisse à l’oreille : « Ce qui ne s’est pas fait au déjeuner se fera au souper ». Quelques heures plus tard il revient dans sa chambre, renvoie les gardes et demande à ses hommes de l’étrangler. Cet incident fait dire à Burckard, toujours aussi sarcastique : « étant donné que don Alphonse refusait de mourir de ses blessures il fut étranglé dans son lit. »

César Borgia n’est pas qu’un fils gâté au sang chaud, c’est aussi un combattant redoutable qui n’hésite pas à affronter des taureaux ou des bêtes féroces qu’il tue à coups d’épée. C’est un excellent général qui s’attire en 1501 les services de Léonard de Vinci qui lui bâtit des machines de guerre. Lors de ses combats il rencontre Nicolas Machiavel, diplomate de Florence avec qui il traite de quelques affaires. Machiavel est tellement impressionné par cet homme qu’il en tire matière pour un traité politique le De principatibus (1513) plus tard nommé Le Prince. César apparaît, aux yeux du Florentin, comme la quintessence de l’homme d’Etat et comme l’exemple à suivre pour tous ceux qui veulent conquérir et diriger une principauté. Nous sommes bien loin de la légende noire. Mais César a une faiblesse : il ne doit son existence qu’à son père, or celui-ci vieillit. En 1502, de retour d’un repas dans les vignes de Rome Alexandre VI tombe malade. Très vite les médecins comprennent que le souverain pontife n’en réchappera pas, celui-ci décède quelques jours plus tard. César a perdu son plus solide appui. A l’annonce de la mort du pape les Orsini et les Colonna, qui avaient été bridés et diminués par Alexandre VI, veulent retrouver leur pouvoir. Ils occupent leurs quartiers et rameutent leurs hommes.

En dépit de la vacance du trône le Sacré Collège parvient néanmoins à maintenir sa prééminence et son contrôle sur la ville. Il se réunit pour trouver un successeur à Pierre. C’est Pie III qui est élu, un octogénaire dont le pontificat ne dure que 27 jours. Nouveau conclave et nouvelle élection, cette fois c’est Julien della Rovere –Jules II-, l’ennemi des Borgia, qui prend sa revanche de 1492 et qui est élu. César peut se faire du souci. Le pape joue finement et le maintient dans l’illusion de la réconciliation mais il lui retire ses terres de Bénévent et les ramène dans le domaine pontifical. Arrêté par les Espagnols César est emprisonné à Valence, son ancien évêché, où personne ne le reconnaît. Ayant tenter de s’échapper il est enfermé cette fois dans une tour du château de Médina del Campo en Castille. Ce n’est pas assez pour lui, il s’échappe et rejoint son beau-frère Jean d’Albret. Il dirige des troupes en direction de Logroño, sa fougue et son insouciance le détachent de son armée, se retrouvant seul dans une armure d’un métal éclatant il est assailli par des hommes de pied et massacré devant Cava. Ainsi s’éteint en 1507 l’un des plus redoutables hommes de guerre du XIV° siècle.

Sa sœur mène une existence tout autre. Marié en 1502 au duc de Ferrare elle a une vie heureuse constituant autour d’elle une cour de poètes, d’écrivains et de sculptures renommés. Chose remarquable lorsque son mari est absent c’est elle qui dirige les troupes de la ville, qui surveille la construction des murailles, qui gère les affaires du duché comme elle gérait celles du Vatican durant les absences d’Alexandre VI. Durant près de deux ans, elle assume l’intérim, préside le Grand Conseil, reçoit les ambassadeurs étrangers, négocie directement avec le pape Jules II, et incarne la continuité du pouvoir. Ses dernières années sont marquées par un mysticisme voire une extase très prononcée. Regrettant le comportant de ses jeunes années et les débauches de sa vie romaine elle entre dans le tiers ordre des franciscains, finance la construction d’églises et d’hôpitaux. On est loin de l’effroyable monstre décrit par Victor Hugo. Minée par les grossesses à répétition, les accouchements et les fausses couches elle tombe gravement malade lors de la naissance de sa dernière fille en 1519. Sentant venir son heure elle écrit au pape Léon X pour se repentir de ses fautes et réclamer l’absolution. Deux jours après elle décède à 39 ans dans son château d’Este, seule et calme et non pas assassinée par son fils comme l’a écrit Hugo dans sa pièce, se sentant probablement l’âme d’une sainte. Lucrèce Borgia a eu la chair déchirée tantôt par les épines du plaisir tantôt par celles du sacrifice.

Conclusion

Que retenir des Borgia ? D’abord ils ne sont pas une famille mais un homme : Alexandre VI. Si les autres membres sont étudiés par les historiens c’est pour leur lien avec lui, leur vie seule n’ayant pas assez d’intérêt pour justifier d’autant de publications. Condamnés pour leurs meurtres et leur vie force est de reconnaître que cela n’a rien d’extraordinaire, c’est la norme du temps. De même leur attitude s’explique très bien par les habitudes du temps, ce qui ne signifie pas forcément qu’elle se justifie. Alors d’où vient cette toile noire qui les enveloppe ? De leurs ennemis tout d’abord, les Orsini, les Colonna, Jules II, tous les seigneurs qui ont dû affronter César se sont fait un plaisir de stigmatiser leurs vices pour mieux les condamner. N’oublions pas qu’Alexandre est un pape espagnol. Même s’il a servi au mieux les intérêts de Rome il demeure haï par la noblesse italienne.

D’autre part les attitudes des souverains pontifes étaient trop belles pour les ennemis de l’Eglise. Protestants au XVI° siècle, philosophes au XVIII°, anticléricaux au XIX°, les Borgia sont le sujet de choix pour quiconque veut flétrir le corps Mystique du Christ. Le journal de Burckard est largement utilisé par les protestants et les anglicans –dont Leibniz- pour attaquer la papauté. Alexandre Dumas et Jules Michelet s’en donne à cœur joie dans leur métier d’inventeurs de l’histoire et de falsificateurs du passé. Il faut attendre 1888 et l’ouverture des archives secrètes du Vatican par Léon XIII pour découvrir les actes authentiques et les faits réels.

Cela n’enlève pas les meurtres, les unions illégitimes, les attitudes peu charitables mais permet de replacer les Borgia dans leur contexte : un pape normal et une famille normale, en prise avec les heurts de l’époque, qui par-delà le rouge du sang et le noir des âmes a su faire naviguer durant un temps la barque éternelle de l’Eglise.

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