« Lénine aussi coupable que Staline »

Deux criminels de guerre, Trotski ne valait pas mieux.

Dimanche 9 novembre 2008 // L’Histoire

Lorsque Lénine arrive au pouvoir en 1917, a-t-il en tête un modèle, des exemples, une théorie de la terreur politique ? Est-ce cela qu’il veut instaurer ?

La notion de terreur de masse (dans son double sens – terreur exercée par les masses et terreur massive) est centrale dans la pensée de Lénine. Ce concept est élaboré très tôt, en 1905-1906 : il s’agit d’armer les masses, face au régime tsariste dans le contexte des événements révolutionnaires de 1905, marqués par des grèves, des mutineries, des jacqueries violemment réprimées.

La violence, pour Lénine, est le moteur de l’histoire (entièrement soumise à la lutte des classes), le révélateur des rapports de force, la vérité de la politique. Il y a donc chez lui une réflexion très approfondie – et ce bien avant 1917 – sur la violence de masse. Il faut l’encourager, la laisser faire son oeuvre de destruction du « vieux monde » et surtout – c’est la tâche des bolcheviks « l’organiser, la contrôler, la subordonner aux intérêts, aux nécessités du mouvement ouvrier et de la lutte révolutionnaire générale ».

La violence politique ne surgit pas ex nihilo : la Russie condense en effet un potentiel très fort de violence sociale. La révolution industrielle y a été tardive et extrêmement dure, plus encore que dans l’Angleterre des années 1830-1850 ; le prolétariat y est exploité. Plus fondamentalement encore, la Russie est marquée par la violence d’un monde rural à peine sorti du servage, lequel n’a été aboli, rappelons-le, qu’en 1861, soit deux générations à peine avant 1917. D’immenses jacqueries ont secoué le pays en 1905-1906. Des milliers de domaines seigneuriaux ont été mis à sac. Quelques années plus tard, Lénine écrit : « Les paysans n’ont détruit qu’un quinzième des domaines, un quinzième seulement de ce qu’ils auraient dû détruire pour débarrasser définitivement la terre russe de cette ignominie qu’est la grande propriété foncière féodale. »

Entre-temps, la Russie est entrée en guerre contre l’Allemagne aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne. Le premier conflit mondial ajoute-t-il à ce climat de violence ?

Évidemment, pour comprendre 1917 et la suite, il faut prendre en compte le phénomène de la « brutalisation » (dans le sens qu’a donné à ce terme George Mossel) induit par la Première Guerre mondiale. Cette « brutalisation » touche toute l’Europe, mais, en Russie, elle prend une « coloration de classe » particulière. A partir de 1916, par exemple, un nombre croissant de soldats voient en leurs officiers supérieurs les représentants honnis des verkhi (« classes supérieures ») qui non seulement leur imposent des règles disciplinaires dégradantes, mais ne ménagent pas les hommes de troupe, « faisant exprès de faire couler le sang des soldats, afin d’exterminer tous les moujiks » ( Ici une lettre de combattant, parmi bien d’autres semblables, interceptée par la censure militaire).

Pour Lénine, cette guerre est une occasion inespérée à saisir. Dans une lettre du 17 octobre 1914 adressée à Alexandre Chliapnikov, l’un des principaux dirigeants bolcheviques, Lénine écrit : « Le moindre mal dans l’immédiat serait la défaite du tsarisme dans la guerre [...]. L’essence de notre travail est de viser la transformation de la guerre en une guerre civile [...]. Nous ne pouvons ni « promettre » la guerre civile, ni la « décréter », mais nous avons le devoir d’œuvrer, le temps qu’il faudra -dans cette direction. »

A-t-il en tête le modèle de la Révolution française, de la Terreur génocidaire de 1793 ?

Oui, c’est une page de l’histoire universelle que Lénine a tout particulièrement étudiée. Naturellement, la Révolution française constitue une référence, une leçon historique majeure.

Toutefois, Lénine accorde une plus grande importance encore à la Commune de Paris de 1871. Il en retient la leçon que, dans une révolution, il faut tirer le premier pour anéantir l’ennemi. Pour Lénine, la terreur est un mode normal de fonctionnement d’un pouvoir qui débouche sur une grève générale, puis sur des mutineries se constitue à la suite de la défaite face à la Prusse. Elle est écrasée en mai 1871 par les troupes du gouvernement replié à Versailles.

C’est en s’appuyant sur un petit groupe bien organisé que Lénine est parvenu au pouvoir : un coup d’État qui a profité d’un mouvement social de fond se donne pour but l’extermination de l’ennemi – avant que celui-ci vous élimine. Il faut naturellement avoir une vision claire de l’ennemi, avoir classé au préalable la population à partir du clivage fondamental ennemi-ami.

Lénine arrive au pouvoir par un coup de force en octobre 1917. La terreur est-elle, dès le début, l’instrument privilégié de gouvernement ?

D’emblée, le Parti bolchevique est érigé en seul agent légitime de l’histoire et refuse tout partage du pouvoir. Lénine a insisté pour que l’insurrection ait lieu avant la réunion du II° congrès des soviets, qui aurait pourtant donné la majorité aux différents courants socialistes révolutionnaire (bolcheviks, mencheviks, socialistes révolutionnaires). Lénine veut une prise du pouvoir par un petit nombre, ce qui lui permettra immédiatement de réclamer tout le pouvoir pour les seuls bolcheviks « au nom » des soviets, mais sans le partager avec cette forme de démocratie directe que sont ces assemblées. Lénine théorise ainsi ce qu’il appelle la « dictature révolutionnaire du prolétariat » : « Un pouvoir conquis et maintenu par la violence, que le prolétariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n’est lié par aucune loi. »

La violence est au coeur du pouvoir. Et, pour Lénine, il s’agit de la dictature non pas du prolétariat, mais du Parti au nom du prolétariat – et sur le prolétariat. Avec cette justification, que le prolétariat n’ayant pas la conscience de son rôle historique, le Parti est le seul instrument qui peut donner au prolétariat la force fondée sur « l’unité de la volonté ».

Que représentent les bolcheviks par rapport à l’ensemble des socialistes en octobre 1917 ?

En octobre 1917, le Parti bolchevique est à son zénith par rapport à ce qu’il était six ou huit mois avant. On avance le chiffre de 150 000 membres du Parti bolchevique à l’automne 1917. Lénine a su lancer des mots d’ordre extrêmement populaires, à la fois dans les milieux ouvriers, dans l’armée et parmi la paysannerie : le contrôle ouvrier, tout le pouvoir aux soviets, la paix immédiate et la terre aux paysans – une concession temporaire, Lénine n’ayant jamais été partisan d’une redistribution des terres, mais de leur collectivisation. Octobre 1917 marque donc la conjonction, très momentanée, entre un coup d’État militaire, organisé très minutieusement par une petite minorité, et un vaste mouvement social et national multiforme qui n’est pas du tout contrôlé par les bolcheviks : une immense révolution paysanne, la décomposition de l’armée, des milieux ouvriers en ébullition, les minorités ethniques de l’Empire russe aspirant à l’autonomie, voire à l’indépendance... Très vite apparaîtront des divergences entre les bolcheviks et la majorité de la population, à 85 % rurale.

Autrement dit, en octobre 1917, Lénine doit sa réussite à l’habileté plus qu’à la violence immédiate... La terreur n’intervient-elle que dans un second temps ?

Tout en encourageant la « violence des masses » et en instrumentalisant les tensions latentes dans la société, Lénine et le Parti bolchevique organisent rapidement une violence politique spécifique par un certain nombre de mesures inédites prises très rapidement, bien avant le développement de la guerre civile. Ces mesures marquent une rupture radicale avec la culture politique Tsariste comme avec les pratiques politiques des gouvernements provisoires qui se sont succédé après la chute du tsar, de février à octobre 1917. Parmi ces mesures, les plus significatives sont :

  • l’officialisation, dès la fin novembre 1917, de la notion d’« ennemi du peuple » (appliquée au départ à tous les dirigeants et militants actifs des partis « bourgeois ») ;
  • la création, dès le 10 décembre 1917, d’une police politique, la Tcheka, organe plurifonctionnel (policier, politique, extrajudiciaire, économique) aux pouvoirs sans commune mesure avec ceux de l’Okhrana tsariste. De quelques centaines, le nombre de ses agents passe au bout d’un an à 37 000 et ensuite jusqu’à plus de 200 000 : c’est un véritable État dans l’État ;
  • la généralisation de la pratique des otages « appartenant aux classes riches » qui sont incarcérés sans procès ; la mise en place d’un système de camps de concentration où sont internés ces otages, mais aussi de petits délinquants.

 Les camps de concentration, est-ce aussi une forme nouvelle de répression ?

Oui, c’est totalement nouveau. On introduit pour l’occasion dans la langue russe un terme allemand, Kontzlager. Ces camps se situent souvent en lieu et place des camps de prisonniers de guerre allemands ou autrichiens qui commencent à être libérés après le traité de Brest-Litovsk, le traité de paix signé avec l’Allemagne en mars 1918. On voit très clairement la continuité, même spatiale, entre l’ennemi extérieur et l’ennemi intérieur. D’autres camps sont installés dans des monastères vidés de leurs religieux. Il faut signaler une dernière forme de violence politique spécifique des bolcheviks : la déportation de groupes socio-ethniques entiers, déclarés ennemis du régime soviétique.

 Quelles vont être les victimes de ces déportations massives ?

L’exemple le plus remarquable est celui de la « décosaquisation ». Les Cosaques, catalogués d’emblée par les bolcheviks comme des « ennemis de classe », ont massivement rejoint les forces « blanches » antibolcheviques. Lors de l’avancée de l’Armée rouge, début 1919, vers l’Ukraine et le sud de la Russie, les détachements punitifs des forces spéciales de la Tcheka exterminent des dizaines de milliers de Cosaques. Ces opérations ne sont pas le résultat de mesures de rétorsion militaire prises dans le feu des combats. Elles répondent à une directive politique secrète prise au plus haut niveau du Parti, le Politburo, dirigé par Lénine, le 24 janvier 1919. On peut y lire notamment : « Au vu de l’expérience de la guerre civile contre les Cosaques, reconnaître comme seule mesure politiquement correcte une terreur massive contre les Cosaques riches qui devront être exterminés et physiquement liquidés jusqu’au dernier et, en général, contre tous les Cosaques qui ont participé directement ou indirectement d la lutte contre le pouvoir bolchevique. »

Les Cosaques symbolisent l’ennemi. Il est vrai qu’ils avaient un statut très particulier dans l’empire tsariste : un grand nombre de ces paysans-militaires servaient dans la police montée et étaient à ce titre des agents du régime. La « décosaquisation » a pris plusieurs formes : d’abord des massacres systématiques des chefs de famille ; puis des déportations massives de tous les habitants de villages entiers, entièrement rasés.

Cette violence ne s’explique-t-elle pas en partie par le contexte de guerre civile qui oppose les Blancs, fidèles au tsar, aux Rouges ?

Certes, la terreur blanche n’est pas négligeable, loin delà. Toutefois, les deux terreurs ne peuvent être mises sur le même plan. La politique de terreur bolchevique fut plus systématique, plus organisée, pensée, théorisée et revendiquée, sans la moindre inhibition, comme un acte de régénération du corps social. Elle s’affirme comme l’instrument d’une politique d’ingénierie sociale visant à éliminer de la nouvelle société en construction des groupes définis comme « ennemis ». La terreur blanche ne fut jamais érigée en système. Elle fut, presque toujours, le fait de détachements incontrôlés échappant à l’autorité militaire ou politique. Ce qui ne la rend pas moins sanglante. Il suffit de mentionner ici les terribles pogroms commis par les détachements de l’armée blanche ou des troupes du leader ukrainien Petlioura en Ukraine et en Biélorussie en 1919 et qui ont fait entre 150 000 et 200 000 victimes ! Le plus grand massacre de Juifs avant l’Holocauste.

Qui sont les cibles ennemies désignées par les bolcheviks ?

Il en existe toute une gradation. Les ennemis phares sont les grands propriétaires fonciers et les « capitalistes ». Il y a aussi le clergé orthodoxe et enfin une catégorie de paysans réputés riches (à l’échelle du village russe, du moins !), les « koulaks ». En réalité, derrière la rhétorique bolchevique « antikoulak » transparaît l’opposition séculaire, mais aggravée depuis la guerre, entre villes et campagnes. Les villes, en proie à de terribles problèmes de ravitaillement, sont les lieux du pouvoir bolchevique. Pour trouver les denrées nécessaires, Lénine, dès le printemps 1918, entreprend une « bataille pour les céréales »,

Les manuscrits censurés de Lénine.

Plus de 3 700 documents de Lénine sont restés censurés jusqu’en 1999. Ils donnaient une trop mauvaise image du régime... Rapidement, après la mort de Lénine en 1924, on prépare l’édition de ses oeuvres complètes. C’est un processus qui va prendre des dizaines d’années. Les premières éditions, incomplètes, datent des années 1930-1940. En 1958, sous Krouchtchev, est lancée la cinquième et plus grande édition, achevée en 1965 : 55 volumes des oeuvres dites complètes. Or, à leur grande surprise, les archivistes découvrent, après l’écroulement du régime soviétique, des milliers de documents de Lénine qui avaient été écartés des oeuvres complètes. Pour quelles raisons ? Une note confidentielle, rédigée en décembre 1991, quelques jours avant la démission de Gorbatchev, en livre une explication. Le directeur de l’Institut du marxisme-léninisme, où étaient pieusement conservés les 30 820 textes autographes du fondateur, y expose pourquoi t 3 724 documents, non seulement n’avaient pas été publiés, mais ne devaient pas l’être « dans la situation présente et à l’avenir ».

Trois considérations principales étaient mises en avant. D’abord, une partie de ces documents montre à quel point Lénine « avait encouragé la subversion révolutionnaire et la violence visant à déstabiliser toute une série d’États indépendants », et « tenté d’instrumentaliser des tensions nationales ou ethniques ». Il s’agit là de documents portant notamment sur la soviétisation des pays baltes (en 1918-1919) et sur la politique internationale. Ont ensuite été écartés des documents où Lénine prône trop ouvertement « une politique de terreur, de répression et d’épuration sur une grande échelle à l’encontre des couches les plus diverses de la société, et à des moments où aucune menace ne pèse sur le régime », par exemple, au début de la NEP (Nouvelle Politique économique), en 1921.

Enfin, troisième type de documents, ceux qui révèlent des « aspects contradictoires » de Lénine, un euphémisme pour désigner la mentalité policière et conspiratrice de Lénine. En URSS même, on a donc considéré certains de ces textes trop durs, trop « extrémistes ». En 1999 paraît à Moscou un volume entier de textes de Lénine qui n’étaient jamais entrés dans les Œuvres complètes. Parmi les 420 documents inédits publiés, figure le télégramme suivant, envoyé le 11 août 1918 par Lénine à trois dirigeants bolcheviques de la région de Penza, les « camarades » Kouraiev, Minkin et Bosh.

« Camarades, le soulèvement koulak dans vos cinq cantons doit être écrasé sans pitié. Les intérêts de la révolution tout entière l’exigent, car partout la lutte finale avec les koulaks est désormais engagée. Il faut Pendre (et je dis pendre de façon que les gens le voient) pas moins de cent koulaks, richards, vampires connus. Publier leurs noms.
S’emparer de tout leur grain. Identifier les otages comme nous l’avons indiqué dans notre télégramme hier. Faites cela de façon qu’a des centaines de verstes à la ronde le peuple voie, tremble, sache et s’écrie : ils étranglent et continueront à étrangler les koulaks-vampires. Télégraphiez que vous avez reçu et mis à exécution ces instructions. » Votre Lénine. « PS : Trouvez des gens plus durs. »

A la date du 12 août 1918 figurent trois nouveaux télégrammes envoyés par Lénine, cette fois individuellement à chacun dés « camarades de Penza ». Ceux-ci ont répondu trop « mollement » au goût de Lénine, qui revient à la charge : « Bien reçu votre télégramme. Extrêmement étonné de l’absence de toute information concrète concernant la répression du soulèvement koulak des cinq cantons insurgés. Je ne veux pas croire que vous ayez pu faire preuve de nonchalance ou de faiblesse dans l’écrasement des koulaks et la confiscation exemplaire de tout le patrimoine et notamment des céréales.

Y a-t-il une haine particulière de Lénine contre la paysannerie ?

Lénine est obsédé par la lutte contre ce qu’il appelle la « barbarie paysanne », l’« asiatisme » des masses paysannes. « Il nous faut, écrit-il en mai 1918, nous mettre à l’école du capitalisme d’État allemand, l’assimiler de toutes nos forces, ne pas hésiter devant des méthodes dictatoriales pour accélérer, encore plus que ne l’avait fait Pierre le Grand, l’assimilation de l’occidentalisme par la Russie barbare, ne pas hésiter à employer des méthodes barbares pour venir à bout de la barbarie. »

Quelle forme prend la lutte antireligieuse ?

Dès l’arrivée au pouvoir des bolcheviks, la séparation de l’Église et de l’État est proclamée. Puis se met en place une politique antireligieuse : fermeture massive d’églises, de monastères ; arrestations de popes, de nonnes. Et bientôt massacres de religieux. Au printemps 1922, le gouvernement bolchevique lance une grande campagne de confiscation des objets appartenant aux églises. En principe, la vente de ces objets doit servir à aider les paysans affamés des régions de la Volga.

Il existe un texte de Lénine, du 19 mars 1922, longtemps censuré par les Soviétiques eux-mêmes (qui ne l’ont jamais incorporé dans les Œuvres complètes de Lénine) où, de manière très cynique, il explique que la famine constitue un excellent prétexte pour porter un coup mortel à l’Église. « Avec tous ces gens affamés qui se nourrissent de chair humaine, avec les routes jonchées de centaines, de milliers de cadavres, c’est maintenant et seulement maintenant que nous pouvons (et par conséquent devons) confisquer les biens des églises avec une énergie farouche, impitoyable, et réduire toute résistance. C’est précisément maintenant et seulement maintenant que l’immense majorité des masses paysannes peut nous soutenir ou, plus exactement, peut ne pas être en mesure de soutenir cette poignée de cléricaux Cent-Noirs3 et de petits-bourgeois réactionnaires [...]. » Aussi j’en arrive à la conclusion catégorique que c’est le moment d’écraser le clergé Cent-Noirs de la manière la plus décisive et la plus impitoyable, avec une telle brutalité qu’il s’en souvienne pour des décennies. Plus le nombre de représentants du clergé réactionnaire et de la bourgeoisie réactionnaire passés par les armes sera important, et mieux cela sera pour nous. Nous devons donner une leçon à tous ces gens de telle sorte qu’ils ne songeront même plus à quelque résistance que ce soit des décennies durant. »

Au cours de la première moitié de 1922, et alors que la guerre civile est terminée, environ 8 000 prêtres, moines et moniales sont tués ou exécutés.

N’y a-t-il pas également, au sein même du Parti bolchevique, des ennemis désignés ?

C’est surtout sous Staline que les purges du Parti prendront une tournure sanglante. Il y a certes des purges sous Lénine, mais elles se font sans violence.

 Peut-on estimer les victimes de la violence politique ?

La révolution d’octobre 1917 n’a été qu’un coup d’État fomenté par un groupuscule foncièrement étranger au peuple russe, dirigé par un fanatique à la solde de l’Allemagne (Lénine), armé d’une idéologie destructrice (le marxisme) importée de l’Occident. Les soixante-quatorze années du régime soviétique n’ont été qu’une « parenthèse maudite » qu’il est temps de refermer.

Il est Difficile de donner un bilan complet. On a en revanche une évaluation relativement précise des victimes de ce que les bolcheviks ont appelé eux-mêmes la Terreur rouge. Ce mot d’ordre est lancé après un attentat perpétré le 30 août 1918 contre Lénine par une socialiste-révolutionnaire. Sur l’ensemble des deux mois, de septembre-octobre 1918, on estime à 15 000 environ le nombre d’otages de la bourgeoisie massacrés par les Tcheka locales, sans le moindre procès, le plus souvent dans les prisons ou les camps où ils avaient été au préalable incarcérés. Une citation rend bien compte de la violence assumée de ces débuts de la révolution bolchevique. Elle provient de l’éditorial du Glaive rouge, l’organe de la Tcheka de Kiev, au début 1919 : « Nous rejetons les vieux systèmes de moralité et d’humanité inventés par la bourgeoisie dans le but d’opprimer et d’exploiter les classes inférieures. Notre moralité n’a pas de précédent, notre humanité est absolue, car elle repose sur un nouvel idéal, détruire toute forme d’oppression et de violence. » Pour nous tout est permis car nous sommes les premiers au monde à lever l’épée, non pas pour opprimer et réduire en esclavage, mais pour libérer l’humanité de ses chaînes. Du sang ! Que le sang coule à flot puisque seul le sang peut colorer à tout jamais le drapeau noir de la bourgeoisie pirate en étendard rouge, drapeau de la Révolution, puisque seule la mort finale du vieux monde peut libérer à tout jamais du retour des chacals ! »

Peut-on cerner la responsabilité personnelle de Lénine dans cette terreur ? Faut-il chercher dans la psychologie, dans le caractère de Lénine une explication à un tel déchaînement de haine ?

La violence léniniste est fondée par le scientisme. Elle se justifie par l’évolution même de l’histoire dont les bolcheviks ont les clés, grâce au scientisme marxiste et à la théorie de la lutte des classes. Il est d’autant plus désinhibant d’éliminer l’ennemi que celui-ci est condamné par l’évolution même de l’histoire. Chez Lénine, quand l’ennemi n’est pas rendu totalement abstrait, représentant d’une classe amenée à disparaître, il est animalisé. Dans le discours léniniste, les ennemis sont réduits au statut « d’insecte nuisible », « poux », « vermine », « microbe », « parasite », « puce », « vampire suceur de sang ».

Dans un texte important de décembre 1917, « Comment organiser l’émulation ? », Lénine appelle les masses conscientes à « poursuivre un but unique : épurer la terre russe de tous les insectes Nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches). Et il ajoute : « Ici on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc. Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens nuisibles jusqu’à ce qu’ils se soient corrigés. Ou encore on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme. »

Je pense qu’il y a, chez Lénine, des moments de furie, de rage. On le perçoit dans son écriture, dans ses manuscrits : il souligne souvent plusieurs fois un mot, un passage. « Il faut absolument tous les pendre », « prenez des gens plus durs »... Il y a une sorte d’éructation dans certains textes. « Un plan superbe ! Peaufinez-le ensemble avec Dzerjinski [le premier dirigeant de la Tcheka]. Vasqués en « verts » (on leur fera porter le chapeau par la suite), on fera une incursion de 10-20 km et on pendra tout ce qu’on trouvera comme koulaks, popes, propriétaires fonciers — 100 000 roubles de prime pour chaque pendu ! » Ou encore : « Dites à Ter- Gabrielian qu’il prépare tout pour brûler entièrement Bakou, en cas d’attaque ennemie, et qu’il le fasse savoir par voie de presse. »

Les positions de Lénine n’ont-elles jamais été contestées dans le parti ?

Lénine est un leader incontesté. Il n’a toutefois pas le pouvoir dont disposera Staline ; il reste le primus inter pares. Mais les membres du Politburo, une dizaine de personnes parmi lesquelles Trotski, Boukharine, Staline, ne s’élèvent que rarement contre Lénine. Par exemple, on observe des réticences de la part de Zinoviev et de Boukharine, en mars 1919, sur la Tcheka, dont ils pensent qu’elle a des pouvoirs trop étendus. Quoi qu’il en soit, Lénine est le théoricien principal du régime. On peut parler du léninisme comme d’un corps de doctrine. De sorte que la responsabilité de Lénine est entière.

Et Lénine lui-même, n’a-t-il pas eu des doutes sur son système de gouvernement ?

Il exprime quelques doutes à la fin de sa vie, dans ses derniers écrits. Entre décembre 1922 et mars 1923, il signe cinq textes importants, dans lesquels il se pose des questions sur l’avenir de la Révolution, sur le fait que la société dans laquelle la Révolution a eu lieu n’était peut-être pas prête, sur le développement de la bureaucratie, etc. En revanche, à aucun moment il ne remet en cause l’utilisation de la violence.

(Propos recueillis par L’Histoire)

Répondre à cet article