Le terrorisme, ne date pas d’aujourd’hui.

Jeudi 23 février 2006, par Paul Vaurs // Le Monde

La terreur est un état, une peur exacerbée, mais, depuis la Révolution française, c’est aussi un régime politique, voire un procédé de gouvernement, permettant au pouvoir en place de briser, à force de mesures extrêmes et d’effroi collectif, ceux qui lui résistent. Le terrorisme, quant à lui, s’il est d’abord action, n’en recouvre pas moins une notion voisine puisque, dépassant souvent le stade de l’initiative ponctuelle pour devenir une véritable stratégie, il postule l’emploi systématique de la violence, pour impressionner soit des individus afin d’en tirer profit, soit, plus généralement, des populations, soumises alors, dans un but politique, à un climat d’insécurité. Dans l’un et l’autre cas, il a pour caractéristique majeure de rechercher un impact psychologique, hors de proportion, comme le souligne Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations, avec les effets physiques produits et les moyens utilisés.

Ce lien n’écarte pas, cependant, les ambiguïtés. Car, si l’on a pu dire longtemps que la terreur, arme des forts, venait de l’État, à l’inverse du terrorisme, arme des faibles, dressée, le cas échéant, contre lui sous forme clandestine, ce n’est pas aussi clair aujourd’hui : pour arriver à leurs fins, certains gouvernants usent contre leurs concitoyens de violence occulte tandis que, sur la scène internationale, apparaît de plus en plus un terrorisme étatique, nouvelle sorte d’approche coercitive indirecte. De plus, comme s’attache au terrorisme une consonance péjorative, ses protagonistes tendent à rejeter la faute originelle sur leurs ennemis : le terrorisme, c’est la violence des autres. C’est donc l’État centralisateur, injuste, capitaliste ou oppresseur que désignent comme responsables de leurs agissements subversifs, comme le véritable terroriste, les indépendantistes et révolutionnaires de tout genre, quand bien même la violence qu’ils stigmatisent ne serait, bien souvent, que symbolique.

Laisser finalement de côté l’expression trop vague de terreur pour parler plutôt, parallèlement au terrorisme d’opposition classique, de terrorisme d’État, qu’il soit interne ou externe, n’est, il est vrai, qu’un premier pas sur un chemin pavé d’équivoques. Car le phénomène est tellement multiforme, variable dans le temps et l’espace, divers selon ses tenants et ses aboutissants, individuel et collectif, aveugle et sélectif, criminel et idéaliste, révolutionnaire et réactionnaire, qu’aucune définition ne permet véritablement de le circonscrire. La « relation terroriste », chère à l’Institut de polémologie, est d’une complexité telle qu’on ne sait où commencer : les « actes », leur nombre et leur niveau de violence ; les « acteurs », individus et groupes, organisations militantes, rivales ou écran ; le terroriste lui-même allant du moine soldat au criminel de bas étage, en passant par toutes les nuances du romantisme, du délire logique, de l’idéologie débridée, voire de la déviance psychologique et de l’instabilité ; sans oublier les manipulateurs politiques lointains, « officiers traitants » qui y croient, et agents spécialisés sans foi ni loi.

Le XIX° siècle, pour ne parler que de l’époque moderne, a été marqué dans sa première partie par l’affrontement de la France et de l’Angleterre, conséquence d’anciennes rivalités. Nous comprenons ainsi le soutien donné par Hoche, en 1796, aux patriotes irlandais. La seconde moitié du XIX° siècle voit l’émergence et l’affirmation en Europe d’une Allemagne unifiée sous la domination prussienne, cela jusqu’à la Première Guerre mondiale.

La révolution, qui, chez Marx, n’est qu’une façon de hâter le déroulement d’un processus inéluctable, prend chez les nouveaux disciples de Proudhon et de Weitling, sous l’impulsion de Bakounine, le caractère d’une purification nécessaire de la société : une mission que beaucoup attribuent à la Russie. Un historien russe, Pogodine, affirme vers 1873 que « l’Occident est pourri » et que « l’Europe panslave doit aller du Pacifique à l’Adriatique et prendre barre sur l’Occident » : la ligne directrice de plus d’un siècle de politique russe. Marx proteste dans un article, « L’Allemagne et le panslavisme », publié par le New York Tribune en 1855. « Un tel mouvement, dit-il, tend à l’assujettissement de l’Europe à la Russie, sa coloration révolutionnaire n’est qu’une hypocrisie. » Mais toute action révolutionnaire a besoin, pour se réaliser, d’une nation bouleversée. Lorsque la guerre franco-allemande éclate en 1870, Marx affirme : « Les Français ont besoin d’une correction » (lettre à Engels du 20 juill. 1870). On peut comprendre Bakounine prétendant que Marx est un agent de Bismarck, bruit accrédité chez plusieurs membres français de l’Association internationale des travailleurs (lettre à Engels du 3 août 1870).

Du 18 mars au 28 mai 1871, la Commune de Paris illustre ce que peut être un gouvernement par la terreur. Elle n’a été en fait qu’une tentative avortée de la dictature sanglante de quelques quartiers de Paris sur l’ensemble de la capitale, sur la France. Elle aurait pu, par l’incohérence et le désordre, gêner l’action de Thiers et servir de prétexte à la présence d’une armée d’occupation prussienne sur notre territoire, pendant longtemps encore. La période des attentats anarchistes précède en France la Première Guerre mondiale, avec une nouvelle insurrection irlandaise et l’agitation des nationalismes en Europe centrale. L’anarchisme se développe en France chez les disciples de Bakounine regroupés dans une association internationale, à Paris, le 22 mai 1881. Cinq ans après la mort de leur maître à penser, ils préconisent la « propagande par le fait », destinée à affirmer par des actes révolutionnaires les principes anarchistes. Quelques attentats sont commis contre l’impératrice d’Autriche, le roi Humbert d’Italie, le président des États-Unis, McKinley, aussi inutiles que les attentats manqués contre le roi Édouard VII à Bruxelles et, en 1900, contre les jeunes souverains d’Espagne, le jour même de leur mariage. Des bombes éclatent également à Chicago en 1887 et dans un théâtre de Barcelone en 1894.

Les « Bandits tragiques », appelés aujourd’hui la « bande à Bonnot », illustrent une confusion constante : une idéologie anarchisante servant de prétexte à des crimes de droit commun jusqu’à une prise en main orientée par un « réseau de soutien », le journal L’Anarchie, à la fin de 1911, avec un certain Kilbatchiche, lequel passera plus tard en Russie bolcheviste et connaîtra, sous le nom de Victor Serge, une célébrité d’écrivain révolutionnaire trotskiste.

En Europe, les trois empires ; Allemand, Russe, Austro-hongrois, se sentent menacés par la fièvre nationaliste dont brûlent les petits peuples entre Baltique et Méditerranée ; en fait leur domination ne repose pas sur le consensus des populations. Des sociétés secrètes se préparent à l’action pour la libération des Slaves opprimés par la Turquie ou l’Autriche dont les membres sont entraînés à l’action terroriste par une société secrète proslave : l’Union de la mort ou la Main noire. L’archiduc héritier François Ferdinand et l’archiduchesse Sophie tombent sous leurs coups à Sarajevo. La guerre éclate quelques jours plus tard, transformant l’Europe en champ de bataille. La Russie entre en guerre, contre l’Allemagne. C’est une Russie « déstabilisée », déjà marquée par la terreur : l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, puis l’insurrection de 1905 avec des grèves dans une centaine de villes, des tentatives de soulèvement dans certaines garnisons. Des bandes attaquent les banques, les trains, les fourgons postaux, rançonnant les industriels et les riches commerçants car, dit Lénine, « le marxisme ne repousse aucune forme de lutte ».

La révolution russe favorise l’Allemagne qui peut alors dégager son front oriental : les bolcheviks, maîtres du pays, s’apprêtent à signer une paix séparée. À l’intérieur, la terreur devient système de gouvernement. Le but final, écrit Trotski, étant de terrifier l’adversaire. L’Allemagne vaincue entre dans le chaos des émeutes et des grèves. Des groupes clandestins paramilitaires se forment et font du terrorisme leur seul moyen de lutte. En octobre 1922, puis au début de 1923, Adolf Hitler se déclare ennemi du terrorisme clandestin ; il veut « donner au combat la grandeur d’une guerre d’extermination contre le marxisme » - une autre face du terrorisme. Si le panslavisme est devenu communisme, le pangermanisme devient, dès 1920, racisme exacerbé et arme de subversion.

Aux États-Unis, depuis 1845, des mouvements racistes ont rencontré une certaine audience : le Native American Party et, surtout, dans le Sud, le Ku Klux Klan, ce dernier pratiquant ouvertement, du moins à l’origine, le terrorisme comme moyen d’action. Le Dearborn Indépendant, l’hebdomadaire d’Henry Ford, publie à partir du 20 mai 1920 une série d’articles violemment antisémites qui susciteront plus tard l’admiration d’Adolf Hitler. Les organisations nazies, les Shirts, se multiplient aux États-Unis avec l’approche de la Seconde Guerre mondiale : Elles sont cent vingt en 1939, œuvrant pour obtenir la neutralité des États-Unis face à la conquête de l’Europe par l’Allemagne nazie. Des mouvements analogues se manifestent à la même époque en France et dans de nombreux pays d’Europe.

Attentat sioniste.

Des soldats britanniques fouillent les décombres de l’hôtel King David, à Jérusalem, quartier général des troupes britanniques en Palestine, après l’attentat perpétré par l’Irgoun, organisation sioniste, en juillet 1946.

Attentat de l’I.R.A 1993.

Un attentat revendiqué par l’I.R.A.(Armée républicaine irlandaise) a détruit un immeuble de bureaux au cœur de la City, le quartier des affaires de Londres, en 1993.

Problème plus concret, peut-être : le terrorisme est-il autonome par rapport à la guérilla ou à la subversion auxquelles il est souvent associé ? Légitimement, on peut, au regard de ces deux notions, le considérer comme second. Il n’en est, après tout, qu’une technique : technique complémentaire, technique épisodique, propre notamment à accentuer ponctuellement la désagrégation de l’appareil adverse, en même temps que la conquête psychologique des populations. Encore est-ce une arme à double tranchant qui, si elle peut faire serrer les rangs, peut aussi bien aboutir à l’inverse par ses excès.

Le terrorisme présente de toute façon deux grandes faiblesses. D’une part, gestion limitée et technocratique de la violence, il n’a pas, sauf cas particulier, de véritable base populaire, ce qui réduit son efficacité et accroît sa vulnérabilité. N’est-ce pas l’une des raisons pour lesquelles les communistes, Trotski en tête, n’ont pas cessé, tout en l’utilisant, de s’en méfier ? D’autre part, à l’inverse de la guérilla, d’essence rurale, qui peut jouer du temps et de l’espace pour enrôler les masses et s’imposer, le terrorisme, voué normalement à n’être qu’une guérilla de ville, subit les contraintes citadines, piège où il finit souvent par succomber. Le cas de l’Amérique latine des années 1970 est symptomatique : on sait que la guérilla initiée par Cuba y échoue pour avoir visé un développement révolutionnaire sans mobilisation populaire. Le terrorisme prend alors la suite. Mais, du fait de son caractère urbain et de la clandestinité de ses membres, il manque, lui aussi, de racines, si bien que, en Uruguay, en Argentine comme au Brésil, il se fait éliminer.

Que la guérilla et la guerre subversive aient finalement une autre ampleur et d’autres assises n’empêchent, il est vrai, que leur exercice suppose tout un ensemble de conditions qu’on ne peut réunir partout. Autant, à ce titre, les pays en développement fournissent a priori un cadre idéal, autant on voit mal aujourd’hui l’expansion de guérillas dans les démocraties occidentales. Les cartes localisant, ici et là, guérilleros et terroristes sont d’ailleurs assez explicites. En outre, la guérilla, c’est quand même la guerre et, au regard de ce « glaive » pesant, on peut, en parodiant Clausewitz, dire que le terrorisme se présente comme une « épée légère et maniable » à souhait. Par là même, de simple succédané, cette technique tend non seulement à s’autonomiser, mais aussi à se substituer à la guerre, coûteuse, encombrante et d’une légitimité de plus en plus contestée. Guerre sans visage, guerre sans frontière : c’est bien dans cette direction, comme moyen de guerre, que le terrorisme tend aujourd’hui à évoluer.

Une conjonction de facteurs favorables.

Passons sur la technique, notamment le développement de l’aviation, sur la civilisation de masse ou sur la vulnérabilité de certaines structures : le premier attentat manqué contre le World Trade Center à New York le 26 février 1993 visait bel et bien, tels qu’étaient disposés les explosifs, à faire s’effondrer l’édifice. C’est néanmoins sur la dimension médiatique qu’il faut insister. Car l’information n’a pas seulement rétréci le monde et mis les événements, grands et petits, à portée, elle a transformé la stratégie, la dialectique des volontés qui est au cœur de celle-ci ; Intégrant bien plus qu’autrefois le poids de l’opinion publique. Qu’on pense à la guerre du Golfe, voire au débarquement en Somalie ! Plus encore qu’aux actes relativement mineurs et isolés sur lesquels il s’appuie, le terrorisme doit tout, désormais, à la publicité qui lui est faite, elle seule pouvant lui permettre de remplir à terme sa mission impossible et de devenir un défi. Sans les médias, jamais les Arméniens n’auraient réussi à faire prendre en considération un génocide vieux d’un siècle, ni les Palestiniens une cause que l’absence de territoire rendait au départ tout à fait aléatoire.

L’évolution de la société internationale a, de son côté, joué un rôle. Par-delà la dialectique des volontés, la bipolarisation impliquait une dialectique des antagonismes qui, non contente de s’exprimer par la violence, du moins hors des sanctuaires couverts par la dissuasion nucléaire, postulait, tout comme d’ailleurs le bras de fer entre Arabes et Israéliens, un maximalisme, une « diabolisation » de l’ennemi propre à favoriser des positions extrêmes. Au moment où cette tendance vient à s’estomper, le monde communiste a cédé la place à de nouvelles forces délétères qu’amplifie encore la crise de l’État nation : irruption de particularismes et d’intégrismes de toutes sortes, fanatismes en tout genre, pêle-mêle, Tamouls, sikhs, rebelles du Cachemire, Tchétchènes, Kurdes, sectes et mouvements fondamentalistes de Kaboul à Alger en passant par le Soudan et l’Égypte.

Par ailleurs, le fossé se creuse entre pauvres et nantis à l’intérieur des sociétés favorisées comme à l’échelle globale : le terrorisme, revigoré par les grandes luttes sociales du XIX° siècle, puis dopé par les combats de libération nationale, risque d’y puiser un nouveau dynamisme. Enfin, si la coercition diplomatique, par services secrets, organisations écrans ou immigrés interposés, ne date pas d’hier, force est de constater un regain dû aux actions des « États terroristes », qui, non contents de liquider leurs opposants en territoire étranger, s’efforcent d’inciter, de freiner ou de punir, bref de peser ici et là sur les orientations politiques qui les gênent ou les favorisent. Les procédés, attentats aveugles, prises d’otages, assassinats de diplomates, piégeages de véhicule, « jambisation » (tirs visant les jambes des gens) parfois, sont toujours les mêmes, les détournements d’avion étant moins fréquents. Quant aux cibles, elles sont directes ou indirectes : Israël, l’O.T.A.N. et la toute-puissance américaine, la France. Terrorisme d’État, terrorisme de guerre, source de représailles - tels les divers raids aériens israéliens ou américains, source aussi de violences nouvelles dont on voit mal la fin.

Cet environnement a pour effet de renforcer la transnationalité du terrorisme. Non point qu’il y ait eu ou qu’il subsiste une « internationale » au sens strict, un chef d’orchestre clandestin. Certains avaient attribué ce rôle à l’U.R.S.S., flanquée de ses alliés de l’Est. Le « fil rouge » n’a jamais vraiment existé, quand bien même Moscou a apporté son aide, notamment dans le Tiers Monde, au point qu’aujourd’hui diverses activités ou filières ont disparu. Pas davantage ne peut-on, semble-t-il, parler d’un réseau islamiste international dirigé par l’Iran ou le Soudan, l’islam étant aux antipodes du monolithisme. Le transnationalisme actuel est d’une autre veine. Au-delà des liens de proximité, comme ceux de l’euro-terrorisme, il existe une collaboration due notamment aux stages de formation communs dans des camps de Libye ou du Moyen-Orient, le Liban ayant longtemps servi de plaque tournante.

Chaque commanditaire, par exemple Damas ou Téhéran, a ses groupes clients : Amal, le Djihad islamique, le Hezbollah, Hamas ou le Front de libération de la Palestine, qui s’opposent, d’ailleurs, ou se subdivisent, au point qu’il est parfois difficile de les suivre. Reste, cependant, qu’avec d’autres organisations dont le terrain de chasse et la cause sont différents se crée un lien en quelque sorte technique, source d’un professionnalisme (Abou Nidal, Carlos) tel que, donnant le pas à l’action sur l’idée, les terroristes en arrivent à changer de parrain et à s’entraider. À l’heure où la violence se privatise par les mafias, la drogue, les bandes armées qui se survivent, au Nicaragua ou au Mozambique par exemple, on peut craindre que le terrorisme ne finisse par faire partie d’une « culture de violence » difficile à extirper. La lutte n’est pas facile, même si les moyens juridiques ne font pas défaut. Les démocraties, fussent-elles déterminées, sont limitées par leurs propres principes. De plus, les contraintes diplomatiques et la souveraineté interviennent dans un sens restrictif ; derrière les actes les plus noirs se profilent des causes que tout le monde ne veut pas condamner.

Le terroriste vénézuélien Carlos, condamné à Paris, le 24 décembre 1997, à la prison à vie pour l’assassinat de deux agents de la Direction de la surveillance du territoire (D.S.T.) et d’un de ses amis libanais.

À côté du terrorisme d’État, largement utilisé dans nombre de pays non démocratiques en butte à une contestation violente, on peut diviser au début du XXI° siècle les organisations qualifiées de terroristes en deux catégories. D’un côté, les guérillas, telles qu’en mènent les Kurdes de Turquie du P.K.K. ou les Tigres tamouls du Sri Lanka, qui ont une implantation populaire sur le terrain et peuvent se livrer à la fois au harcèlement des troupes régulières, au sabotage et à des actes terroristes. Ce type d’organisation oblige l’armée à un vaste quadrillage et à une contre-offensive tant rurale qu’urbaine, en vue d’éradiquer l’infrastructure politique clandestine de l’adversaire.

D’un autre côté, les organisations spécialisées dans les actions à caractère terroriste comme substitut à une guérilla qu’elles n’ont, la plupart du temps, pas les moyens militaires de mener. On peut ranger dans cette catégorie le Hamas ou le Djihad islamique, par exemple, au Proche-Orient.

Il faut souligner que c’est moins l’origine du financement d’une organisation que l’importance de sa base sociale qui est décisive pour sa pérennité. Les sectes idéologiques, telles que les Brigades rouges (Italie), la Fraction Armée rouge (Allemagne), Action directe (France), ou encore les Cellules communistes combattantes de Belgique appartiennent au passé. Elles n’avaient aucune chance d’entraîner, comme elles l’escomptaient à leurs débuts, les masses populaires d’Europe derrière elles.

La chute du Mur de Berlin (1989), suivie de l’effondrement de l’Union soviétique (1991), signifie pour nombre de mouvements terroristes un important changement : ils ne pourront plus compter sur l’aide logistique ou financière du « camp socialiste ». Désormais, ces mouvements ou groupes qui trouvaient jusque-là aide et soutien auprès des régimes communistes européens doivent chercher d’autres sources de financement et recourir plus que jamais aux trafics, en particulier celui de la drogue, le plus lucratif.

En Turquie, le P.K.K. (Parti des travailleurs du Kurdistan), qualifié par l’État turc de mouvement terroriste, bien qu’il ait obligé, durant près de quinze ans, l’armée turque à quadriller avec quelque 200 000 hommes une douzaine de provinces maintenues en état d’urgence, subissait en 1998 un revers décisif avec la capture de son chef, Abdullah Öcalan. Celui-ci avait été expulsé de Syrie au terme de pressions turques menaçant la Syrie d’une incursion militaire. D’abord réfugié en Russie, le dirigeant du P.K.K. en avait été expulsé sur pression américaine. Réfugié politique en Italie, Öcalan commettait l’erreur de vouloir, grâce à la complicité des Grecs, gagner la Tanzanie où il était arrêté par les services turcs, épaulés par la C.I.A. américaine et le Mossad israélien. Reconduit en Turquie, il déclarait, à l’issue d’une longue période de détention et d’interrogatoires par la police turque, qu’il était temps de déposer les armes et rejetait sur ses lieutenants la responsabilité d’actes qui lui étaient reprochés.

En Amérique latine, le mouvement péruvien Sentier lumineux, qui menait à la fois une guérilla rurale dans les Andes et des opérations terroristes à Lima, a été décimé depuis l’arrestation en 1993 de son dirigeant Abimaël Guzmán. Ce dernier, « questionné » par la police politique, a été amené à demander à ses troupes de déposer les armes. L’unique autre pays d’Amérique latine où des guérillas occupent le devant de la scène est la Colombie. Dans ce pays où des tractations sont menées depuis plusieurs années entre l’État et les deux organisations combattantes « Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia (F.A.R.C) et Ejército de liberación nacional (E.L.N.) », le terrorisme est surtout l’apanage des forces d’extrême droite paramilitaires.

Citons encore ici, pour mémoire, les Tigres tamouls, sur lesquels nous reviendrons plus longuement. Les mouvements de minorité luttant pour des droits en Europe occidentale connaissent des destins différents. Le mouvement irlandais (I.R.A., Irish Republican Army) a, pour l’essentiel, réussi à l’emporter. La situation des catholiques d’Ulster, de moins en moins minoritaires du point de vue démographique, est très différente de ce qu’elle fut en 1968, au début des actions armées. Le mouvement basque E.T.A. (Euskadi ta askatasuna, Pays basque et liberté) ne représente plus qu’une minorité violente, marginalisée, d’un mouvement nationaliste modéré qui est sorti renforcé des dernières élections au Parlement basque de mai 2001. Malgré sa remarquable organisation, il a subi des reculs sérieux depuis que les polices espagnole et française collaborent. Ce mouvement n’a pas et ne peut avoir de perspectives politiques.

Les différentes composantes des mouvements corses qui prétendaient lutter contre un statut colonial imposé par la France continentale ont connu, au cours des années 1990 une dérive mafieuse. Elles ont, par contre, profité du laxisme de l’État français qui, depuis la fusillade d’Aleria du 22 août 1975, où deux gendarmes étaient tués sans que les criminels soient sanctionnés, n’a cessé de chercher des accommodements au lieu d’appliquer les règles de l’État de droit. Ces divers mouvements nationalistes, bien que rivaux et ne représentant qu’une minorité de l’électorat, ont pourtant réussi à confisquer à peu près complètement le discours politique sur l’île.

En Afrique subsaharienne, il n’y a pas d’activité terroriste locale mais des guérillas ou des guerres civiles. En Afrique du Nord, le terrorisme des islamistes, de plus en plus affaibli par un contre-terrorisme d’État particulièrement brutal, a adopté des méthodes d’une rare barbarie. Un nombre non négligeable d’islamistes algériens ont été entraînés en Afghanistan et font partie de réseaux transnationaux. Les actions les plus dramatiques de cette mouvance terroriste ont été le détournement à Alger, en décembre 1994, d’un avion d’Air France par un commando qui fut éliminé par le G.I.G.N. et la vague d’attentats qui frappa la France durant l’été de 1995, culminant avec l’explosion d’une bombe à la station de métro Saint-Michel, à Paris, le 25 juillet. En France, nombre de réseaux dormants ont été depuis lors discrètement démantelés avant de pouvoir passer à l’action.

Depuis le détournement par le Front populaire de libération de la Palestine (F.P.L.P.) du vol d’El-Al entre Rome et Tel-Aviv en juillet 1968, le terrorisme transnational lié à la question palestinienne a pris de multiples aspects. Au cours de la décennie de 1990, deux attentats particulièrement meurtriers, attribués officieusement à l’Iran via le Hezbollah, ont été commis en Argentine. Une première bombe y détruisait complètement, en mars 1992, l’ambassade d’Israël, causant la mort de vingt-neuf personnes ; en juillet 1994, un deuxième engin, dissimulé également dans un véhicule, soufflait l’immeuble de l’Association mutuelle israélite argentine et faisait quatre-vingt-six morts. En Israël, le recours aux attentats-suicides par les mouvements islamistes palestiniens n’empêche pas des groupes bien organisés et plus anciens, comme le F.P.L.P., de continuer de préférer les attentats politiques ciblés, plus « classiques », comme le montre le récent assassinat, le 17 octobre 2001, de Rehavam Zeevi, ministre du Tourisme démissionnaire du gouvernement Sharon. Cette action se voulait une réplique à l’élimination du chef du F.P.L.P., Abou Ali Moustapha, le 27 août précédent, tué par l’armée conformément à la politique du gouvernement israélien d’exécution des personnes soupçonnées d’être responsables des attentats ou de les préparer. Ce cycle meurtrier d’escalade dans les attentats fait évidemment obstacle à toute ouverture de négociations afin d’aboutir à la création d’un État palestinien viable. Mais le gouvernement Sharon ne s’est-il pas donné pour priorité le renforcement des colonies en Cisjordanie ?

Avec le conflit israélo-palestinien, celui du Cachemire est l’un des plus anciens, puisqu’il est consécutif à la partition de l’Inde en 1947. Il a déjà occasionné directement deux guerres entre le Pakistan et l’Inde, en 1948-1949 et en 1965. Après avoir aidé les Afghans, qui luttaient contre l’intervention soviétique de 1979 à 1989, le Pakistan a largement contribué à épauler la guérilla au Cachemire indien, au début des années 1990. Mais celle-ci a été, pour l’essentiel, si affaiblie par l’armée indienne que les militants en lutte pour l’indépendance du Cachemire (ou pour son rattachement au Pakistan) ont dû se contenter pour agir d’attentats à caractère terroriste. Au fil des années, les Cachemiris se sont trouvés de plus en plus soutenus par les islamistes radicaux, pakistanais ou non, venus combattre à leur côté contre les Indiens. Au printemps et à l’été de 1999, l’armée pakistanaise tente d’internationaliser le conflit en lançant une offensive sur la bourgade de Kargil, dans la région himalayenne du Ladakh, traversée par la ligne de cessez-le-feu. Elle se traduit par un échec et la modération dont fait preuve l’Inde en la circonstance affaiblit la position internationale du Pakistan et tend à distendre les liens de ce dernier avec les États-Unis, à l’heure où ceux-ci condamnent la nucléarisation des deux protagonistes. En octobre de la même année, l’armée pakistanaise prend le pouvoir, provoquant des mesures de rétorsion économique qui ne sont levées qu’au lendemain du 11 septembre 2001 lorsque le général Moucharraf décide de se joindre à la coalition formée par les États-Unis. Les attentats sont en recrudescence à Srinagar, capitale du Jammu-et-Cachemire, preuve que le Pakistan entend monnayer son alliance avec les États-Unis au détriment de l’Inde.

Les Tigres tamouls du Sri Lanka ont formé une des plus redoutables organisations dites terroristes. Il s’agit en fait, comme dans le cas du Hezbollah libanais, d’un mouvement politique menant des opérations militaires de guérilla, mais recourant aussi aux attentats terroristes. Le mouvement indépendantiste des Tigres de la libération de l’Eelam tamoul (Liberation Tigers of Tamil Eelam, L.T.T.E.) est même capable de mener des actions frontales contre l’armée. Sur ce dernier plan, on ne voit guère, au cours des décennies passées, que le mouvement sécessionniste érythréen qui puisse lui être comparé. Ce qui caractérise le mouvement des Tigres tamouls est la valeur absolue accordée au sacrifice personnel des membres du groupe. Contrairement à des organisations analogues du Proche-Orient, ce sacrifice n’a cependant pas ici de connotation religieuse.

Le mouvement est laïque, bien qu’issu de la minorité tamoule, de religion hindoue, qui représente 10% de la population de ce pays officiellement bouddhiste ; son idéologie est un nationalisme à toute épreuve allié à une dévotion à son dirigeant, Velupillai Prabhakaran, fondateur du mouvement en 1972. Ce dernier s’est débarrassé, au fil des années, de tous les groupes concurrents et de toute personnalité pouvant lui disputer le pouvoir, qui est devenu absolu. Pour rejoindre cette sorte de couvent de « moines-soldats » qu’est le L.T.T.E., les jeunes candidats, garçons ou filles, ces dernières étant proportionnellement plus nombreuses, doivent avoir rompu tous les liens avec leur famille. Ils reçoivent un endoctrinement et une formation militaire durant six mois. Après cette période, tous portent une ampoule de cyanure attachée autour du cou avec pour ordre de se suicider plutôt que de se rendre. Les éléments les plus motivés sont choisis pour faire partie des commandos-suicides.

Ces petites unités, une fois l’opération soigneusement préparée par une logistique appropriée, passent à l’action avec des chances de succès considérables, personne dans le groupe ne sachant qui va commettre l’attentat. Sur près de deux cents attentats, les Tigres tamouls ont manqué moins de dix fois leur cible. On compte parmi leurs victimes le Premier ministre indien Rajiv Gandhi, tué par une « bombe humaine » le 21 mai 1991, le président du Sri Lanka Ranasinghe Premadasa, assassiné de la même manière le 1er mai 1993, et nombre de ministres, de gouverneurs ou d’autres personnages officiels. La présidente du Sri Lanka, Chandrika Kumaratunga, échappait de peu à un attentat-suicide le 18 décembre 1999. Le 24 juillet 2001, un commando des L.T.T.E., armé de lance-roquettes, attaquait une base aérienne militaire puis l’aéroport international de Colombo, réussissant à détruire ou à endommager une dizaine d’appareils militaires.

En 1983, à Beyrouth, l’attentat-suicide du 18 avril visant l’ambassade des États-Unis, qui provoque soixante-trois morts, puis, surtout, celui du 23 octobre, où deux camions-suicides tuent deux cent quarante et un marines américains et cinquante-huit parachutistes français, marquent un des succès politiques majeurs du terrorisme contemporain. En effet, peu après ces attentats qui produisent un choc considérable dans l’opinion publique, les États-Unis -encore marqués par la guerre du Vietnam, et leurs alliés européens retirent leurs troupes du Liban, ce qui permet à la Syrie d’y imposer une paix qui lui est favorable.

Cette réaction de l’opinion et de l’administration américaines, le refus d’assumer la perte de militaires professionnels sur un théâtre considéré comme de peu d’importance, influencera, quelques années plus tard, les calculs de Saddam Hussein, en l’encourageant à défier les États-Unis. En effet, le président irakien se persuada que, si l’Irak était en mesure d’infliger aux troupes américaines des pertes considérées comme inacceptables par l’opinion publique, le rapport de forces entre les deux pays pourrait être inversé. Les attentats-suicides de 1983 semblent bien avoir mis au jour une nouvelle sensibilité chez les Occidentaux. Celle-ci est sans doute à l’origine de la doctrine de la guerre « zéro mort », qui doit être menée uniquement par voie aérienne, sans engagement de troupes sur le terrain, doctrine suivie durant la plus grande partie du conflit bosniaque et intégralement lors de la guerre du Kosovo.

En Israël même, le Hamas et le Djihad islamique utilisent à partir du milieu des années 1990 la technique des attentats-suicides. En octobre 1994 était commis contre un autobus à Tel-Aviv le plus meurtrier de ces attentats : il provoquait vingt-trois morts. La technique des attentats-suicides, qui a pour modèle la technique des Tigres tamouls, est particulièrement redoutable. Comment le Hamas, par exemple, forme-t-il ses commandos-suicides ? Les recruteurs cherchent d’abord en milieu scolaire à distinguer les individus les plus manipulables. C’est auprès de ceux-là que, après enquête sur leur famille, est porté l’effort : endoctrinement, exaltation de la cause, responsabilisation, etc. Une fois le sujet jugé prêt au sacrifice, celui-ci est amené à l’annoncer devant les dirigeants de son organisation, à l’égard desquels il est désormais engagé. Celui qui va s’immoler en tant que martyr est déjà traité en héros de la cause et se trouve en quelque sorte tenu d’accomplir sa promesse, sauf à se renier et perdre complètement la face au sein de son mouvement, lequel est devenu comme sa famille. Ce type d’attentat est presque totalement imparable : le seul objectif du candidat au suicide étant de causer un maximum de victimes, n’importe quel lieu public peut être choisi pour cible, ce qui multiplie à l’infini les terrains d’action et rend les mesures de protection policière illusoires.

La mouvance islamiste internationale.

Depuis la fin de la guerre du Golfe, en 1991, ce sont les mouvements extrémistes se réclamant de l’islam qui ont rapidement gagné la première place en matière de terrorisme transnational. En février 1993, à New York, le premier attentat contre le World Trade Center qui n’avait fait « que » six morts avait heureusement manqué ses objectifs, mais il indiquait déjà clairement que les États-Unis, longtemps épargnés sur leur territoire par le terrorisme transnational, étaient désormais infiltrés et visés par ces organisations. L’attentat, organisé par des islamistes radicaux avait pour but, à l’aide d’un camion chargé d’explosifs, de provoquer le plus grand nombre possible de victimes. Deux années plus tard, l’attentat à la voiture piégée du 19 avril 1995 contre le bâtiment fédéral d’Oklahoma City fut tout d’abord attribué à des islamistes avant que l’Amérique atterrée ne découvre qu’il était l’œuvre d’un citoyen américain militant de l’extrême droite. Son acte provoqua la mort de cent soixante-huit personnes. Il fut exécuté six ans plus tard sans avoir manifesté aucun remord.

Attentat antiaméricain en Arabie Saoudite, 1996.

Visite du secrétaire d’État américain Warren Christopher (au centre) et du prince saoudien Al Saud (à droite) sur les lieux de l’attentat à la bombe commis la veille (25 juin 1996) contre la base militaire de Khobar (Arabie Saoudite). Bien que dix-neuf Américains aient été tués et soixante-quatre blessés, Washington affirme sa volonté de maintenir...

Le 17 novembre 1997, à Louxor (Égypte), un commando ouvre le feu au fusil-mitrailleur sur des touristes qui visitent la Vallée des Rois, avant de disparaître sans laisser de traces. Leur action, revendiquée par l’organisation islamiste Jamaa Islamiya, a causé la mort de soixante-sept personnes dont cinquante-sept Européens. En août 1998, deux nouveaux attentats à la voiture piégée, tout à fait inattendus quant à leur localisation, frappent deux ambassades américaines, à Nairobi (Kenya) et à Dar es-Salam (Tanzanie), faisant deux cent vingt-quatre victimes. Cette fois, Oussama ben Laden, déjà connu de ceux qui suivent l’évolution du terrorisme international, est officiellement désigné comme l’instigateur de ces attentats. La réponse américaine se limite au bombardement de camps militaires d’Al-Qaida en Afghanistan et d’une usine de produits chimiques soupçonnée de fabriquer des armes bactériologiques au Soudan. L’ambassade des États-Unis à Nairobi (Kenya) juste après l’attentat à l’explosif du 7 août 1998. Cet acte terroriste, revendiqué dès le lendemain par l’Armée islamique pour la libération des lieux saints, coûta la vie à plusieurs dizaines de personnes et fit des milliers de blessés.

Oussama ben Laden est bien connu des services américains. Il est le dix-septième enfant d’un petit entrepreneur d’origine yéménite devenu un magnat du bâtiment au service de la dynastie saoudienne, lors du boom pétrolier des années 1970. Né à Riyadh en 1957, il rejoint l’empire familial après des études commerciales à Beyrouth. Présent au Pakistan puis en Afghanistan dès 1980, il participe activement à la guerre contre les Soviétiques, comme agent recruteur et collecteur de fonds. À la suite de ses imprécations contre la présence militaire américaine sur le sol saoudien, il est expulsé par le roi Fahd et déchu de la nationalité saoudienne. On le retrouve réfugié au Soudan en 1992, alors que ce pays passe sous le contrôle du Front national islamique de Hassan el-Tourabi. En mai 1996, Ben Laden doit quitter le Soudan à la demande des autorités qui le jugent trop compromettant. Il regagne l’Afghanistan. C’est l’époque où, avec l’aide très active des services pakistanais qui les ont entraînés, organisés et armés, les talibans s’emparent du pouvoir à Kaboul. De 1996 à 1998 se noue l’alliance entre Ben Laden et les talibans dirigés par le mollah Omar : ces derniers lui fournissent asile et camps d’entraînement, contre livraison d’argent et d’armes. À partir de 1998, Ben Laden prend le contrôle des camps et structure son réseau de façon à en faire une organisation à vocation planétaire. Les deux attentats contre les ambassades américaines font pleinement prendre conscience à Washington du danger direct que représente désormais l’alliance entre le régime des talibans et Ben Laden. L’évolution de la menace islamiste s’est accompagnée du renforcement de ses moyens logistiques, en particulier dans le domaine financier.

La fin du « sanctuaire » américain.

Le choc psychologique des attentats du 11 septembre 2001 a été considérable, non seulement aux États-Unis, mais à l’échelle mondiale. On attribue à l’organisation de ben Laden, al-Qaida (« la Base »), les attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington. D’emblée, l’idée d’une riposte a été avancée et, très vite, les cibles furent les réseaux d’Oussama ben Laden et le régime des talibans qui abrite et soutient les mouvements islamistes radicaux.

Le mardi 11 septembre 2001, à New York, deux avions de ligne détournés par des terroristes islamistes s’écrasent, à moins de vingt minutes d’intervalle, contre les tours jumelles du World Trade Center, provoquant leur destruction.

En très peu de temps, l’impact des attentats se faisait sentir, du point de vue économique comme du point de vue politique. La présidence de George Bush fils avait commencé par une volonté de retour à l’isolationnisme, symbolisée par la relance du projet de bouclier antimissile pour « sanctuariser » les États-Unis. Leurs alliés avaient le sentiment d’être traités avec plus d’arrogance que jamais. Du jour au lendemain, la nécessité d’organiser une riposte amena les États-Unis à rechercher l’appui de leurs alliés et à mettre en place une coalition aussi large que possible.

Les attentats du 11 septembre, pour audacieux et inattendus qu’ils soient, restent des attentats terroristes classiques. Ils transposent ni plus ni moins, à l’échelle de la puissance de destruction de l’avion de ligne, la technique de l’attentat suicide des camions de Beyrouth en 1983. La stratégie tamoule consistant à porter la destruction sur le territoire de l’adversaire, qui avait largement démontré son efficacité, était également reprise, et c’est sans doute ce qui en constitua l’aspect le plus marquant. L’attentat avorté du World Trade Center de 1993 fut un signe précurseur dont les services américains n’avaient pas suffisamment tenu compte. De l’avis général, les services secrets américains ont, depuis des années, négligé l’infiltration et se sont concentrés sur le renseignement technologique. Le retentissement des attentats tient au fait qu’ils ont eu lieu aux États-Unis, qu’ils ont touché de façon spectaculaire des sites hautement symboliques et qu’ils ont fait un nombre de victimes encore jamais atteint par le terrorisme non étatique : près de trois mille morts ou disparus. Toutes ces circonstances ne permettent pas pour autant de parler d’une nouvelle ère du terrorisme, substantiellement différente de la situation d’avant le 11 septembre.

Depuis l’attentat au gaz sarin commis par la secte Aum Shinrikyo dans le métro de Tokyo en mars 1995, les autorités américaines ont été obnubilées par le « terrorisme de destruction de masse » contre lequel étaient mobilisés tous les crédits de recherche. Elles ont de ce fait sous-estimé les possibilités du terrorisme classique, dès lors que celui-ci intégrait la conception du commando-suicide. Peu après les attentats du 11 septembre, cependant, apparaissait une menace nouvelle, de type biologique : la maladie du charbon (en anglais anthrax) véhiculée par une poudre blanche envoyée par courrier à des adresses ciblées. Les premiers touchés ont été des professionnels des médias. Ensuite furent visées les institutions politiques. Les auteurs de cette campagne n’étaient toujours pas connus à l’heure où ces lignes furent écrites mais, là non plus, il ne s’agissait pas de terrorisme de destruction de masse. Quatre morts au début de novembre 2001 et moins d’une vingtaine de contaminations sérieuses, cela démontrait que l’impact psychologique de la campagne était bien supérieur à ses effets physiques, ce qui est la définition même du terrorisme.

La riposte américaine en Afghanistan visait essentiellement à faire tomber un régime dont le territoire s’était transformé en centre d’entraînement pour la formation militaire des islamistes désireux de participer, soit à l’échelle internationale, soit à l’échelle nationale, aux divers combats menés par cette mouvance. Le terrorisme islamiste n’en sera pas éradiqué pour autant, mais il se trouvera sérieusement affaibli. Quant au but des auteurs des attentats, il était, comme dans toute action terroriste, de pousser à l’affrontement en radicalisant les antagonismes. Il s’agissait, dans ce cas, de provoquer, par la riposte escomptée des États-Unis, la déstabilisation et la chute de divers régimes arabes alliés des puissances occidentales (Arabie Saoudite, Égypte), sous la pression des masses musulmanes en colère contre des traîtres complices du « Grand Satan ».

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