Le sacre de Cracovie.

Dimanche 16 mai 2010 // L’Europe

Le président russe Medvedev dans la basilique royale de Cracovie le 18 avril pour son premier voyage en Pologne, bravant la poussière volcanique qui arrêta Obama, Merkel et Sarkozy, aux funérailles du président polonais, mais déjà le 7 avril, les deux premiers ministres russe et polonais, Poutine et Tusk, agenouillés côte à côte devant la fosse commune de Katyn où furent exécutés en 1940 vingt mille élites polonaises par la police politique stalinienne, c’est en deux semaines le chemin parcouru par la France et l’Allemagne en deux décennies de Reims à Verdun : De Gaulle et Adenauer dans la cathédrale de Reims, Mitterrand et Kohl main dans la main devant le monument de Douaumont.

L’accident d’avion du 10 avril dramatise l’événement, mais il lui est périphérique et même historiquement étranger. Lech Kaczynski ne voulait pas être vu avec Poutine et Tusk à Katyn. Il a tout fait pour bloquer le rapprochement, opposant son veto par voie de conséquence, aux négociations entre l’Union européenne et la Russie. Avec l’homme, on enterre son idéologie. L’archevêque de Cracovie, « successeur épiscopal et ancien secrétaire particulier de Jean-Paul II », « le cardinal Stanislaw Dziwisz », qui s’était plusieurs fois affronté avec le Président (sur l’intégrisme politique sur la ratification du traité de Lisbonne), a consacré son oraison funèbre à la « nouvelle vie  » qui était donnée ce jour-là au rapprochement et à la réconciliation entre « nos deux peuples slaves  ».
Cette politique a toujours échoué tant qu’elle était proposée par une gauche souvent post-communiste et combattue par un nationalisme polonais confisqué par la droite. La droite libérale de Donald Tusk au gouvernement depuis 2007 a tout fait pour briser cet enfermement. Poutine a bien compris l’ouverture et s’y est engouffré.

Pourquoi la Pologne tout à coup est-elle prête à faire la paix avec Moscou ? Gorbatchev, Eltsine avaient été plus loin dans la révélation de la vérité à Katyn. Poutine n’a pas prononcé le mot de pardon, mais on lui fait confiance, car il est plus représentatif de la Russie profonde et il entraîne avec lui tout un peuple. Le peuple russe n’est pas coupable, a-t-il dit. À partir de là, le peuple russe peut se réunir avec le peuple polonais dans la mémoire de souffrances communes et surtout dans la perspective d’un avenir partagé. Au-delà, de la psychologie des peuples, il y a bien sûr une conjonction politique exceptionnelle. Par ordre chronologique, l’élection ukrainienne de janvier, sans doute le premier déclic.

L’Ukraine d’aujourd’hui inclut des terres autrefois polonaises. Or le candidat de la Russie, Viktor Yanukovitch, a gagné parce que cette fois l’élection n’a pas été présentée comme un affrontement entre Russophiles de l’Est et Russophobes ou occidentaux de l’Ouest. Et Moscou est discrètement resté dans les coulisses.
Ensuite, l’abandon par le président Obama de l’installation de missiles antimissile Patriot en Pologne, voulue par Lech Kaczynski, et la signature à Prague avec Medvedev le 8 avril d’un nouveau traité de désarmement nucléaire. Le dîner de Prague enterra les illusions des ex-satellites de l’Est, les ramenant à la réalité
centre-européenne.

Enfin, pour demain, la renaissance du revanchardisme magyar, phobie de ses voisins, y compris polonais, ciment, après la Première Guerre de la Petite Entente sous influence française. Les 17 % obtenus par le parti d’extrême droite Jobbik, le 11 avril au premier tour des élections hongroises sont un sérieux avertissement. Libérée de l’impasse de ses relations avec la Russie ; la Pologne redevient le centre de gravité de la politique européenne. Et plus la Pologne est influente au sein de l’Union européenne, plus l’intérêt russe pour la Pologne grandit. C’est un jeu gagnant& gagnant

C’est aussi l’intérêt de l’Union européenne. Celle-ci n’a plus à passer sur le corps de la Pologne pour coopérer avec la Russie. Elle n’a plus à se diviser entre russophiles et russophobes à la manière de l’Ukraine hier. Il est possible de trouver un dénominateur commun entre tous ses membres dès lors que la Pologne aura montré la voie. Si les Polonais et les Russes peuvent se réconcilier, les catholiques et les orthodoxes, quels Slaves ne le pourraient pas ?

BRÈVES

La réconciliation russo-polonaise rappelle le précédent du rapprochement franco-allemand autour d’une même symbolique : le souvenir du sacre des rois, de Reims à Cracovie. Royaliste 969
ur le chemin des libérations
espérées, le plus gros obstacle
n’est pas celui qu’on voit : le Pouvoir ou les Puissances d’argent. C’est la haine de la
pensée, c’est ce mépris pour la recherche
universitaire dont un supposé président se
fit voici peu l’écho en y ajoutant le poids
de sa vulgarité. Ce n’est pas la première
fois dans notre histoire qu’un parti des pragmatiques, d’ailleur s saturé
d’idéologie, tente de nous convaincre que
les idées générales sont inutiles ou
néfastes. Cité en exergue par Philippe
Raynaud, Benjamin Constant a répondu
de manière décisive à ce mauvais procès :
« Dire que les principes abstraits ne sont que de vaines et inapplicables théories, c’est énoncer soi-même un principe abstrait ». Et d’ajouter : « S’il n’y a pas de principe, il n’y a rien de fixe : il ne reste que les circonstances, et chacun est juge des circonstances  ».
Il se trouve que, peu après avoir reçu
Philippe Raynaud à l ’un de nos Mercredis, j’ai été confronté à des circonstances : la révolution du 7 avril au
Kirghizstan, vécue de près grâce à des
amis kirghizes et à des Français résidant
à Bichkek. De longues conversations
avec des citoyens de cette jeune république
m’ont incité à ne pas publier ici
l’entretien que j’avais annoncé à Philippe professeur à l’Université Panthéon-Assas et membre senior de l’Institut Universitaire de France, Philippe Raynaud se consacre à la philosophie politique. Récemment publiée, son étude magistrale sur les trois révolutions fondatrices de la modernité occidentale (1) n’est pas seulement destinée à faire référence dans l’Université : elle peut devenir, pour les peuples qui ont à réussir une révolution, un manuel à l’utilité certaine.

S P Raynaud et à reprendre son livre comme
un manuel d’une grande utilité pour la
suite des événements.
Je ne crois pas que les rois-philosophes offrent plus de garanties politiques que
les chefs d’État autodidactes mais je note
cependant que le chef du gouvernement
provisoire kirghize, Rosa Otounbaïeva, a
enseigné la philosophie - donc les principes abstraits qui peuvent l’aider dans sa
tâche. J’observe aussi, dans toutes les
conversations avec des citoyens qui vivent
dans les anciennes républiques
soviétiques, que les principes abstraits sont immédiatement invoqués par le peuple
menu comme par les étudiants de très
haut niveau. Aux questions abstraites qui
se posent aujourd’hui à nos amis kirghizes
(et à nous autres Français en attente
de révolution), je ferai donc des réponses
théoriques d’autant plus urgentes qu’ils
doivent, par eux-mêmes et pour euxmêmes,
résoudre des problèmes pratiques
de tous ordres. D’où des simplifications
dont je m’absous car je préconise de lire
ent ièrement puis de consul ter
régul ièrement le l ivre de Phi l ippe
Raynaud. Ma première réponse théorique
concerne la théorie elle-même : Il faut faire beaucoup de théorie pour réussir une révolution.

On pose des
principes abstraits, on en débat abstraitement
mais dans le domaine de la philosophie
politique on se trouve toujours dans
une conjoncture historique, confronté à
des institutions politiques concrètes, à la
présence ou au risque de la violence.
En Angleterre, la Révolution de 1688
est précédée par une formidable controverse
théologico-politique (2) et par la
publication du Léviathan (1651) où se
déploie, sur un certain mode, la dialectique
du pouvoir, de la loi et de la liberté
que John Locke reprend d’une autre
manière - qui a eu et qui a encore une
influence considérable sur la pensée européenne
(3).
La révolution américaine et la création
des États-Unis s’accomplissent au fil
d’un admirable débat entre des fondateurs
qui sont à la fois les héritiers de la tradition
britannique et les acteurs autonomes
de leur naissante histoire. On voit comment
Madison tente de concilier les avantages
des monarchies européennes et ceux
de la République gouvernée par des représentants
élus et comment il découvre,
dans le débat avec ses contradicteurs, « la formule centrale de la pol i t ique américaine, qui consiste à faire naître la cohésion nationale de la diversité même des intérêts et des opinions  ».

Nous savons, je n’insiste pas, le rôle
décisif que joue Montesquieu dans la définition
des pouvoirs distincts (exécutif,
législatif, judiciaire) depuis la Révolution
française jusqu’à aujourd’hui. Les théories politiques libérales ont engendré des révolutions de la Liberté. Le mot de révolut ion cont inue de
réveiller les images de 1793 et de 1917 et
il est difficile de sortir des évocations

Répondre à cet article