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Turquie.

Le retour de la Sublime Porte

Mardi 18 octobre 2011, par Christian Wagner // Le Monde

Turquie - Le retour de la Sublime Porte

Alors que l’AKP le parti de Recep Erdogan, a remporté les élections législatives pour la troisième fois consécutive, le Premier ministre turc visite les pays du « Printemps arabe », histoire de peaufiner un peu plus son « leadership » régional.

SANS GRANDE SURPRISE, le Parti de la justice et du développement (AKP) du Premier ministre est arrivé en tête du dernier scrutin législatif, recueillant 49,9 % des suffrages. Le parti islamoconservateur, au pouvoir depuis 2002, a remporté ses troisièmes élections législatives consécutives et pourra continuer de gouverner seul avec une majorité stable. Reste qu’avec un score supérieur à celui de 46,6 0 obtenu en 2007, 1’AKP n’a obtenu que 325 sièges contre 341 en raison du système électoral à la propor. tionnelle. Il devra donc composer avec l’opposition pour réécrire la loi fondamentale turque, à savoir la réforme de la constitu tion, rédigée par les militaires après le coup d’État de 1980.

UNE ÈRE NOUVELLE

Désorientés par la politique audacieuse menée par l’AKP, les deux grands partis d’opposition restent en retrait. Le Parti républicain du peuple CHP (Cumhuriyet Halk Partisi), le vieux parti kémaliste, conduit par le social-démocrate Kemal Kiliçdaroglu, a progressé légèrement à 25,9 %, tandis que la parti nationaliste du MHP (Milliyetçi Hareket Partissi) s’est maintenu à 13 % sauvant sa présence au Parlement. Quant au Parti pour la paix et la démocratie (BDP), le parti kurde, il a décroché 36 sièges de députés contre 20 précédemment.

Le résultat de ce mouvement qui a fait élire sous ses couleurs un député chrétien syriaque, des alévis (une branche hétérodoxe de l’Islam), des intellectuels et des personnalités kurdes modérées, est là pour rappeler au Premier ministre turc la permanence d’une question kurde non résolue.

Alors que les scrutins se sont succédés en Turquie depuis 2002 à un rythme rapide (élections locales et législatives, en attendant la présidentielle en 2012 ou 2013, pour la première fois au suffrage universel), l’AKP est apparu rapidement face aux archaïsmes de partis vieillissants comme l’incarnation d’une certaine modernité et de l’efficacité en raison des brillants succès économiques remportés. Dans un pays très politisé, célèbre pour le peu de confiance qu’il accorde à ses politiciens et à ses institutions politiques, où la société civile n’est guère développée, où l’anarchie, les extrémistes et l’armée ont eu leur importance, l’accession de l’AKP aux affaires a marqué une rupture en ouvrant une ère de continuité politique favorable aux réformes de toute nature. D’où une remise en cause des paradigmes traditionnels de la Turquie, hérités de Mustafa Kemal Atatürk. Issu de la mouvance islamiste pure et dure, l’AKP s’est très vite éloignée des référents idéologiques classiques de cette famille de pensée pour adopter un pragmatisme qui en a surpris beaucoup.

Membre de l’Otan, la Turquie d’Erdogan a commencé par inscrire sa politique dans une perspective d’adhésion à l’Union européenne, ce qui a entraîné un certain déverouillage de la société turque et des progrès incontestables vers l’élaboration d’un véritable État de droit.

L’ARMÉE AU PAS

S’appuyant sur les réformes voulues par l’Union européenne, l’AKP a pu réaliser l’essentiel de son programme, à savoir abattre le pouvoir d’une armée et d’une justice aux mains des Kémalistes, et ce avec l’assentiment de la population.

Le procès « Ergenekon » qui met en cause un réseau clandestin composé d’une partie de l’extrême droite nationaliste, de kémalistes radicaux, de membres des services secrets, de chef mafieux mais aussi, etsurtout, de militaires putschistes implanté au sein de l’appareil d’État, est emblématique d’un changement radical.

Désormais l’armée turque a rendu les armes. D’autant que le 29 juillet dernier, le chef d’État-major des armées turques et les commandants des armées de terre, de l’air et de la marine, ont démissionné. Le premier, le général Isik Kosaner, critiquant les poursuites judiciaires menées contre 250 de ses hommes dans le cadre de l’enquête « B4oz ». La soumission de l’armée au gouvernement s’accentue. Pour tous les observateurs, cette démission collective sonne le glas de l’influence militaire dans la vie politique : initiatrice de quatre soulèvements en 50 ans au nom de la sauvegarde des institutions et de la laïcité, encore toute puissante il y a à peine une décennie, l’armée est désormais contrainte de se plier à l’autorité du pouvoir. Cinq ans après les premières arrestations, aucune condamnation n’a encore été prononcée. À l’évidence, il s’agissait d’entacher profondément le crédit de l’armée. C’est désormais chose faite. Jadis institution préférée des Turcs, elle a perdu son prestige aux yeux de l’opinion.
D’aucuns redoutent toutefois, avec cet affaiblissement de l’armée, la chute d’un des derniers contre-pouvoir à l’AKP, libre d’opérer une main-mise quasi absolue sur les institutions du pays. C’est ainsi que le quotidien Cumburiyet a pu dénoncer dans ses colonnes « l’Akpisation » du système judiciaire, de la bureaucratie et... des recteurs d’université. Enfin, certains s’interrogent sur la démoralisation de l’armée, alors que les affrontements se poursuivent notamment avec la guérilla kurde du PKK.

UN « AGENDA CACHÉ » ?

Il est indéniable qu’en jouant avec les références islamiques, l’AKP a réintroduit le religieux dans le champ politique turc tout en lui redonnant une visibilité sociale. Un retour de l’islam qui semble satisfaire une pulsion d’affirmation identitaire face à une Europe qui se dérobe aux Turcs.

À l’en croire, l’AKP ne souhaiterait qu’une plus grande flexibilité dans l’application du principe de laïcité. Pour Ahmet Insel, professeur à l’Univesité de Galatasaray, l’exemple de la Turquie montrerait que l’on peut être conservateur musulman à l’image du conservateur chrétien. Faudrait-il alors s’inquiéter d’un « agenda caché » de l’AKP qui viserait à transformer la Turquie en république islamiste ? C’est ce que prétendent ceux qui s’inquiètent des menées dans l’ombre du puissant lobby socio-religieux, la communauté fondée par l’imam turc Fethullah Gülen, forte de 3 millions d’adhérents dans les pays turcophones et de quelque 10 millions de sympathisants. Très organisé, élitiste et secret, ce réseau musulman est soupçonné d’avoir infiltré la bureaucratie turques de contrôler la police, une partie de l’appareil judiciaire, le corps des fonctionnaires territoriaux, les enseignants, les imams, sans oublier les services secrets.

Parti frère de l’AKP, la confrérie n’a cessé de s’investir dans l’industrie, la banque, les médias, les universités, les hôpitaux et l’humanitaire. Elle dispose même depuis 2005 de son propre patronat : la Confédération des entrepreneurs turcs (Tüskon) qui regroupe quelque 30 000 membres dont 30 des 200 plus grandes entreprises du pays.

Les réseaux commerciaux des hontines d’affaires de la Tüskon sont très actifs et, semble-t-il, incontournables. C’est ainsi que celle-ci superviserait toutes les visites à l’étranger du président Abdullah Gül et du ministre de l’économie, Ali Babacan. Reste que malgré le soutien de la confrérie à l’AKP, les relations seraient loin d’être au beau fixe entre celle-ci et le Premier ministre Erdogan.

DE BELLES PERFORMANCES ÉCONOMIQUES

Tribun charismatique, bourreau de travail, fan du club de football de Fenerbahce, Erdogan est certainement l’homme qui a le plus transformé la Turquie après Atatürk. Avec lui, les Turcs ont le sentiment que les choses bougent : on construit des routes, des ponts, des tunnels et l’Anatolie est en pleine croissance.

Sur les dix dernières années, les performances économiques d’Ankara ont de quoi impressionner. Devenue la 17e économie de la planète, la Turquie fait désormais partie des grands pays émergents. Avec un produit intérieur brut (PIB) multiplié par trois en trois ans, le pays affiche les plus belles perspectives de croissance de l’OCDE. Qui plus est, avec une inflation maîtrisée, après des décennies de dérapages inquiétants, et un niveau de dépenses publiques raisonnable, les Turcs peuvent se vanter à présent de respecter les fameux critères de Maastricht mieux que n’importe quel État membre de l’Union européenne. Sans compter que le pays a bien résisté à la crise malgré une augmentation sensible du chômage.

En fait, l’impressionnant développement du pays depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002 (8,9 % de croissance en 2010) repose en grande partie sur une nouvelle génération d’hommes d’affaires, originaires essentiellement d’Anatolie, région jadis délaissée et arriérée, les fameux « tigres anatoliens » qui ont créé des PME diversifiées à gouvernante familiale, très agressives à l’exportation. À la différence des grands acteurs traditionnels de l’économie turque les grandes familles bourgeoises et cosmopolites d’Istanbul - ces chefs d’entreprises d’Anatolie originaires de Konsya, Adana ou Kayseri forment une nouvelle catégorie moyenne d’origine rurale, de tradition conservatrice et pieuse, très proche de l’AKP dont ils sont le fer de lance.
Alors que les négociations avec l’Union européenne ont débuté le 3 octobre 2005, à ce jour, seulement 13 des 35 chapitres thématiques qui jalonnent le processus d’adhésion d’Ankara à l’Union européenne ont été ouverts. Un seul a pu être bouclé. Les discussions piétinent car Paris et Berlin refusent une pleine adhésion turque alors même qu’il y a blocage politique sur l’île divisée de Chypre, Ankara refusant d’ouvrir ses ports et aéroports à la République de Chypre, pourtant membre de l’Union européenne. Rien ne permet d’ailleurs d’envisager une évolution significative de la situation, les Européens étant de plus en plus « turco-sceptiques » et les électeurs turcs devenant « euro-sceptiques ». C’est la raison pour laquelle, lassée de ses négociations infructueuses avec Bruxelles, la Turquie a déplacé le curseur de sa politique étrangère et de sa diplomatie en proposant à ses voisins de créer, sur le modèle européen, un vaste ensemble politique et économique. C’est ce à quoi s’est attelé le très actif ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, en opérant un extraordinaire redéploiement régional qui rend son autonomie à une diplomatie turque alignée sur l’Occident depuis la guerre froide.

Puissance régionale affirmée, la Turquie s’impose de plus en plus dans son voisinage, qu’il s’agisse des Balkans, du Moyen-Orient ou du Caucase. Il s’agit en fait de rechercher une « profondeur stratégique » par une politique de « zéro problème » avec les voisins des anciennes marches de l’Empire. D’où le qualificatif de néo-ottomane pour désigner la nouvelle diplomatie d’Ankara.

UN PARFUM OTTOMAN

Alors qu’un empire laisse souvent derrière lui colère et frustrations, la Turquie, fille de la Sublime Porte, n’a pas échappé à la règle et a longtemps été considérée avec suspicion et méfiance au Moyen-Orient. C’est bien pourquoi, assister à la transformation du « sultan Erdogan » en héros de la fierté arabe, adulé de Tunis à Ramallah, a de quoi surprendre. C’est que la Turquie a désormais remplacé l’Iran comme référence pour les hommes politiques musulmans issus du « Printemps arabe ». Champion de la cause palestinienne, promoteur d’une série de mesures de rétorsion contre Israël, Recep Tayyip Erdogan est désormais l’homme politique le plus populaire au Moyen-Orient.

Rien d’étonnant si, sûr de sa popularité, le Premier ministre turc s’est offert une tournée de quatre jours en Afrique du Nord, sur les terres du « Printemps arabe », en Égypte, en Tunisie et en Libye.

Avec les quelque 200 hommes d’affaires de sa suite, le propos était de vendre encore un peu plus le « modèle turc » et de conforter une influence grandissante dans la région en nouant au plus vite des liens privilégiés avec les nouvelles autorités auxquelles, soit dit en passant, Ankara n’a apporté qu’un soutien tardif. Les relations bilatérales économiques ont été renforcées et des exercices militaires conjoints seront organisés. La Turquie cherche désormais à s’imposer sur le périmètre jadis administré par l’Empire ottoman. Quant aux tensions avec Israël, elles ne se limitent aucunement à la surenchère sur la bande de Gaza. En fait, de gigantesques réserves de gaz ont été localisées en Méditerranée orientale, qui regorge également de pétrole et il s’agit d’empêcher l’Etat hébreu d’exploiter seul ces ressources naturelles.

Le nouveau rôle régional d’Ankara n’en est pas moins soumis à rude épreuve par la répression menée par les autorités de Damas avec lesquelles le pouvoir turc avait signé en 2009 un important partenariat stratégique impliquant une coopération militaire, politique et économique poussée. De fait, la Syrie est la voie d’accès de la Turquie au monde arabe et Ankara a beaucoup à y perdre si Damas sombre dans le chaos.

En ce début de siècle troublé, la Turquie apparaît de plus en plus comme une puissanceclé plutôt moderne et digne de confiance. La gloire ottomane retrouvée semble avoir remplacée le rêve européen évanoui. À cheval sur deux continents, dynamique, complexe et tournée vers l’avenir, la Turquie n’est pas toujours facile à comprendre. Certes, les médias turcs reflètent toutes les opinions, mais la liberté d’expression n’est pas pour autant garantie. Il y a un début de prise de conscience sur la question arménienne, le dossier kurde a été ouvert et la justice se penche désormais sur les violences subies par les prisonniers kurdes à Diyarbakir.

Si beaucoup de femmes occupent une place importante dans les médias, la publicité, la santé, les arts et le monde universitaire, on note la persistance dans les zones rurales de ces barbares pratiques dites « crimes d’honneur ». Des inégalités sociales persistent évidemment. Certes, les minorités non-musulmanes sont désormais reconnues en tant que telles mais on retrouve là le fameux système des « millets » (les nations définies sous l’Empire ottoman par la religion), ce qui consacre la domination islamique.

Les chrétiens, en particulier, demeurent des dhimmis et le Phanar, non reconnu par le pouvoir comme Patriarcat oecuménique de Constantinople, ne bénéficie toujours pas d’une pleine et entière liberté.

Si la Turquie n’a pas vocation naturelle à intégrer totalement l’Union européenne, il est clair qu’il est d’une importance majeure que cette dernière noue néanmoins avec Ankara un partenariat privilégié stratégique d’envergure. C’est l’intérêt bien compris de l’Europe et d’une Turquie désormais néo-ottomane.

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