POLITIQUE CÔTÉ CUISINE.

Le quinquennat : Accélérateur d’ambitions.

Samedi 29 janvier 2011 // La France

Le quinquennat fête ses 10 ans.

Le quinquennat a fêté ses 10 ans dans l’indifférence la plus totale. C’est en effet le 24 septembre 2000 qu’une minorité d’électeurs français (18,5% des inscrits) ont ratifié l’un des changements les plus radicaux de la Ve République. Sans vraiment mesurer l’impact d’une telle réforme, en particulier sur la préparation de l’élection présidentielle.

IL RESTE un peu plus de 400 jours avant que le dixième président de la Ve république, si l’on compte le nombre d’élections présidentielles au suffrage universel direct ou indirect depuis le 4 octobre 1958, ne soit connu. Un peu plus de seize mois et déjà une kyrielle de prétendants de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, du Bloc identitaire à Lutte Ouvrière, se sont déclarés être intéressés par la magistrature suprême. Ils sont déjà une bonne vingtaine à vouloir en découdre. À droite, la légitimité de Nicolas Sarkozy ne semble pas contestée. Il devrait, selon toute vraisemblance être candidat à sa succession « pour poursuivre les réformes engagées ». François Bayrou (MoDem), Hervé Morin (Nouveau Centre), Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République) ont déjà confirmé leur candidature. Le sort de Dominique de Villepin (République Solidaire) est suspendu à son calendrier judiciaire puisqu’il doit comparaître en appel de l’affaire Clearstream en mai 2011, sans préjudice d’un éventuel pourvoi en cassation qui ne serait pas examiné avant... l’été 2012.

À gauche, il semble que les talents ne manquent pas : les candidatures éclosent. Europe-Ecologie-Les Verts auront leur candidat. Les militants devront départager entre José Bové, Éva Joly, Cécile Duflot et peut-être Nicolas Hulot. Lutte Ouvrière a déjà mis l’invisible Nathalie Arthaud, successeur de l’emblématique et médiatique Arlette Laguiller, sur les rails. Au parti de gauche, le député du Puy-de-Dôme, André Chassaigne poussé par le Parti communiste français (PCF), conteste la candidature naturelle de Jean-Luc Melenchon. En cause : « la façon populiste et trop personnelle de mener campagne en vue de 2012 », a indiqué la place du Colonel Fabien. Le parti socialiste n’a jamais été aussi embarrassé pour choisir son porte-étendard : Martine Aubry ? François Hollande ? Dominique Strauss-Kahn ? Ségolène Royal ? Manuel Valls ? Arnaud Montebourg ? Et pourquoi pas Laurent Fabius, Jack Lang ou Bertrand Delanoë ? Les primaires promettent d’être rudes, sinon sanglantes. Que dire également des non-déclarés qui devraient y aller : Jean-Louis Borloo, Olivier Besancenot, Marine Le Pen ou Bruno Gollnisch ?

CAMPAGNE PERMANENTE

Ces ambitions, aussi légitimes soient-elles, ne sont pas soudaines. Bien sûr, elles émanent des partis qui ont un besoin irréfragable d’exposition médiatique pour exister dans le paysage politique français. Autant d’exposition gratuite dans les médias nationaux qui est susceptible, de plus, de susciter des adhésions et par conséquent de contribuer directement au paiement de la campagne. Car si ces mouvements ont besoin de compter leurs voix, les suffrages servent également de base à leur financement... Bien sûr, l’ancien Hôtel d’Évreux, les privilèges qui y sont attachés, l’impunité dont le chef de l’État dispose le temps d’exercer son mandat, tout cela incarne une position aussi enviable qu’estimable. Moins visible est en revanche le lien qui existe entre cette explosion de candidatures et la Constitution de la Ve république. Car ces candidatures sont bien l’une des conséquences directes de l’application du quinquennat. En effet, la réforme constitutionnelle qui a peu mobilisé à l’époque et qui est déjà oubliée, a redessiné le calendrier électoral. Mieux, elle l’a bousculé. Elle a accéléré les échéances au point que la France, qui déjà s’américanisait dans son mode de vie, singe l’Oncle Sam jusque dans le rythme donné à l’élection suprême. Une fois tous les quatre ans aux États-Unis d’Amérique ; une fois tous les cinq ans en France. En revanche, la France a connu seize régimes depuis 1789, quand les États-Unis vivent sous la même Loi suprême depuis 1787 ! À peine le chef de l’État a-t-il pris ses fonctions, qu’il se voit contraint de repartir en campagne. L’exercice même du pouvoir se transforme alors en campagne permanente.

Dans le même temps, les réformes promises doivent s’appliquer, très rapidement. Trop rapidement au goût de certains. Car il est nécessaire de donner du temps pour que les réformes soient comprises et que les Français se les approprient. Or, le temps actuel ne permet pas de prendre en considération la complexité de la société, le temps de la démocratie et le temps de l’action. C’est cette discordance des temps qui donne au quinquennat l’illusion que les réformes s’appliquent, que les lignes bougent, alors qu’il n’en est rien...

FLIRT AVEC L’INCOHÉRENCE

Faut-il penser comme Martine Aubry que le quinquennat « sacrifie le politique à l’électoraliste », au point de faire du clientélisme un mode de gouvernement ? Force est de reconnaître que le mandat présidentiel à cinq ans n’est pas assez long pour appliquer un programme, pour en mesurer les effets.

Alexis de Tocqueville disait dans le premier tome de De la démocratie en Amérique que « dans les états électifs, à l’approche de l’élection et longtemps avant qu’elle n’arrive, les rouages du gouvernement ne fonctionnent plus. On peut sans doute combiner les lois de manière, que l’élection s’opérant d’un seul coup et avec rapidité, le siège de la puissance exécutive ne reste pour ainsi dire jamais vacant ; mais, quoi qu’on fasse, le vide existe dans les esprits en dépit des efforts du législateur. (..) De son côté, la nation n’a les yeux tournés que sur un seul point ; elle n’est occupée qu’à surveiller le travail d’enfantement qui se prépare ». Ainsi, on peut en déduire que le gouvernement n’agit désormais qu’en vue de la réélection du président sortant. Pis. Il s’agite à la moindre émotion éprouvée par l’opinion au risque de flirter avec l’incohérence et se refuse à mener des politiques novatrices. Dans ce contexte, la précipitation le dispute à l’excitation et à la gesticulation, sans prendre le recul nécessaire à l’analyse. Avec le quinquennat, les stratégies sont accélérées. Le programme s’efface au profit de la personne qui incarne plus un sentiment et un catalogue de (vaines) promesses qu’un programme au service de la France et des Français.

RAMPE DE LANCEMENT

Comme le temps est compté, il faut partir vite, le plus tôt possible. Quitte à griller la politesse à ses petits camarades. Le pacte de non-agression entre Royal, Aubry et DSK serait caduc ? Il n’aurait pas été « signé » ? Qu’importe finalement
C’est à qui prendra tout de suite la direction des opérations, se construira une légitimité de chef, une aura de guide avec un parfum de vainqueur pour virer en tête ! Au PS, Ségolène Royal l’a bien compris. C’est pourquoi elle a réalisé un coup médiatique en annonçant sa candidature et en faisant déjà, en cas de victoire, de DSK son Premier ministre. Cette annonce n’était-elle pas « téléphonée », presque naturelle dans la mesure où la président de la région Poitou-Charentes avait pris rendez-vous avec le peuple française le soir-même de sa défaite, le 6 mai 2007 ? Le temps s’accélère d’autant plus vite que, même à droite, l’UMP a dépassé le stade des échéances de 2012. En prenant le secrétariat général du parti présidentiel, Jean-François Copé affiche clairement son ambition d’être candidat en 2017, que ce soit en successeur de Nicolas Sarkozy ou en compétiteur face au président sortant (de gauche). Luiaussi veut transformer son parti en rampe de lancement. En attendant, il restera maintenant aux candidats, investis ou non, de décrocher la timbale des voix.

Pour ou contre le quinquennat ?

Le quinquennat s’est substitué au septennat lui-même instauré en 1873, mis en place dans l’attente du décès du Comte de Chambord. Voté en 2000, appliqué en 2002, le mandat à cinq ans est encensé par ses laudateurs qui considèrent que le temps démocratique doit, par essence, être bref ; qu’il est nécessaire de faire concorder le temps du président et celui du Parlement pour entreprendre les réformes ; qu’il réduit le risque de cohabitation. En effet, l’élection présidentielle opère un véritable effet d’entraînement assurant, selon toute vraisemblance, la victoire aux législatives des candidats se réclamant du Président qui vient d’être élu. Ils soulignent aussi que les grandes démocraties ont adopté le système d’un mandat présidentiel court, comme aux Etats-Unis (4 ans), Pologne (5 ans), Grèce (5 ans), Portugal (5 ans), etc.

Les contempteurs, en revanche, estiment que le quinquennat pourrait être une source de conflits et d’impasses constitutionnelles. En cela, il constituerait un prélude au régime présidentiel. Pour d’autres, ce court mandat amoindrit la fonction présidentielle et n’est véritablement efficace que si la Constitution de 1958 est révisée. De plus, il n’est pas la panacée contre une éventuelle cohabitation, notamment en cas de décès, de démission... ! En 2006 déjà, le sénateur Jean-Louis Masson avait déposé une proposition de loi pour demander le retour à un septennat non renouvelable. En vain.

Répondre à cet article