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Le progressisme, une idée d’hier ?

Mardi 29 mars 2011 // La France

Est-il encore « branché » de s’affirmer progressiste ? On peut d’autant plus se poser la question que la crise de l’idée de progrès ne fait guère de doute aujourd’hui en dépit de la persistance de l’identité progressiste. Que resterait-il de l’inspiration fondamentale de « la gauche » qui s’est toujours prévalu de sa lutte contre l’immobilisme conservateur, s’il ne subsistait le projet d’un « autre monde » ? Libération persiste à interroger les forces « progressistes » sur leurs propositions alternatives. Mais nous ne sommes plus dans la même aire idéologique, celle où tout semblait s’ordonner autour du concept de Progrès, sous les déclinaisons diverses du saint-simonisme technocratique, du marxisme révolutionnaire, du néo-christianisme teilhardien... Il y a plusieurs raisons à cette sortie d’un moment de l’histoire. Je ne puis oublier que, dans mon enfance, le plus grand « progressiste » de la planète s’appelait Joseph Staline. Eu égard à la catastrophe qu’évoque pareil souvenir, on comprend que l’intelligentsia ait éprouvé durablement la gueule de bois. Mais d’autres facteurs peuvent être invoqués, le plus notable étant la remise en cause de l’évolution linéaire de l’histoire grâce à la transformation du monde par la technique.

De ce point de vue, la rupture s’est produite dans les décennies soixante et soixante-dix du siècle précédent. Elle a eu ses théoriciens et même ses prophètes. Je pense à un Jacques Ellul, dont les essais à contre-courant comptent désormais comme autant d’analyses prémonitoires. Qu’annonçait-il, sinon « l’éclatement de la société technicienne », en soulignant ce que cela supposait de prix à payer : « La révolution contre la société technicienne supposera bien entendu la diminution de l’efficacité dans tous les domaines (rendement, productivité, adaptation, intégration, etc.) la régression du bien-être individuel, le tassement des grandes oeuvres collectives et l’effacement progressif de la culture demasse. » (1) D’évidence, on est très loin de la réalisation intégrale d’un tel programme, mais la mutation des mentalités en faveur d’un modèle alternatif de production et de comportement n’est pas douteux. Il s’exprime avec les paramètres de l’écologie que toutes les formations politiques doivent intégrer, et même parfois par l’apparition d’un paradigme catastrophiste comme antithèse absolue du paradigme progressiste.

Pour comprendre la profondeur de la rupture, il est nécessaire de revenir aux fondamentaux et aux contours de ce progressisme hier triomphant. Car il s’est formé au cœur même de la trajectoire de la modernité, plus tôt qu’on ne le croit d’ordinaire. La révolution intellectuelle en faveur de la prépondérance - faut-il dire de la tyrannie ? - du progrès s’est produite avant le dix-huitième siècle, ou plus exactement à l’aube dés Lumières. Dès la célèbre querelle des Anciens et des Modernes au dix-septième siècle, se met en place le dispositif théorique qui ne cessera de monter en puissance jusqu’au vingtième siècle et qui explique l’hégémonie d’une représentation du monde. Frédéric Rouvillois s’était employé, il y a déjà une quinzaine d’années, à étudier de la façon la plus pointue l’apparition, la genèse, et le plein développement du phénomène qui a fini par muter en tragédie avec les totalitarismes contemporains. En publiant aujourd’hui cette thèse universitaire, érudite, minutieuse, il nous aide à saisir la nature exacte d’un courant dominant, qui continue encore à nous impressionner, sans que nous puissions toujours démêler les motifs de notre embarras (2).

Comment s’opposer aux évidents bienfaits de la technique ? La fascination du progrès provient tout entière de là. « Les modernes sont fascinés par ce qui leur paraît être l’évènement capital de l’époque, la évolution scientifique du début du XVII° siècle et ses corollaires. » Le développement des sciences et de leurs applications techniques donne lieu à des évolutions intellectuelles, telle celle qui avec Descartes rend l’homme maître et possesseur de la nature, en s’appuyant sur un mouvement ascendant, linéaire, cumulatif, qui rend toutes choses possibles, jusqu’à l’ivresse d’être « comme des dieux ». Une intense émulation philosophique naît de cette certitude partagée. Tous les bons et grands esprits de l’époque y participent : les Leclerc post-cartésiens, Leibniz et Malebranche, Pascal lui-même, Bacon, Fontenelle, qui fait le lien entre dix-septième et dix-huitième, le fantasque et imaginatif abbé de Saint-Pierre.

Et tous les secteurs de la culture en sont bouleversés, y compris le religieux. Les avis divergent sur les rythmes du progrès, sur ce qui peut le contredire, sur le rôle de l’homme acteur ou exclu du processus. La conception du temps domine les représentations. L’importance de l’État correspond à sa montée en puissance. Frédéric Rouvillois a tout dépouillé de la documentation qu’il problématise avec maestria. Et s’il s’est tellement attardé sur un demi-siècle (1680-1730) c’est qu’il est persuadé qu’on y trouve la clef de la suite, c’est à dire le mythe fondateur du dix-neuvième et l’épreuve redoutable du vingtième siècle. C’est l’objet de sa succincte conclusion où éclate le dispositif qu’il a patiemment décrit : « Or, si l’homme effectivement progresse, peu importe d’où il part, de l’état de nature, de l’animalité ou du néant : il sait que tout lui est promis, parce qu’un jour il sera « l’Homme total », « l’Homme nouveau » ou le « surhomme », semblable à Dieu et Dieu lui-même. Tout lui est dû, il peut donc tout faire pour l’obtenir : de cette espérance et de ses certitudes naîtra, au XX° siècle le rêve totalitaire. »

Ce rêve évanoui, est-il sûr que nous ayons absolument changé de modèle ? Aldous Huxley, George Orwell, Gunther Anders, Jacques Ellul ont pu avoir le renfort de René Girard et de Jean-Pierre Dupuy, la hantise de l’obsolescence de l’homme n’est pas pour autant dominante dans notre monde post-totalitaire. Le mondialisme, affecté par la crise économique et financière, est la nouvelle mouture du progrès. Il donne lieu à une mythologie qui prend le relais des idéologies déshonorées. L’impérialisme scientiste et technicien se donne libre cours dans le tri génétique de l’espèce. Un Jacques Testard résiste bien seul à la tentation eugénique. Ce n’est donc pas encore la fin de l’histoire commencée au dix-septième siècle. D’autres péripéties nous attendent. D’autres épreuves terribles ?

(1) Jacques Ellul, « Autopsie de la révolution », Calmann Lévy, 1969 — Réédition à la Table ronde, 2008 — prix franco : 10€.
(2) Frédéric Rouvillois, « L’invention du progrès (16801730) », CNRS éditions, prix franco : 28,50 €

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