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Vous m’entendez, « je les boufferai tous … »

Le président cannibale.

Nicolas Sarkozy est à la fois Premier ministre, ministre de l’Economie, de l’Intérieur, ministre de tout. Comment ne pas voir dans l’omniprésence et l’omnipotence présidentielles une régression démocratique ?

Vendredi 19 octobre 2007, par Hervé ALGALARRONDO // La France

Sur la route de l’Elysée, Nicolas Sarkozy a eu pendant vingt ans un seul objectif : « Les bouffer tous. » La formule lui venait aux lèvres spontanément, dans les circonstances les plus improbables : « Vous m’entendez, je les boufferai tous », assénait-il à des interlocuteurs ébahis venus l’interroger sur tout autre chose. Pour devenir président, il pensait devoir littéralement avaler ses rivaux et adversaires. Il parviendrait au sommet, pronostiquait-il, parce qu’il avait plus faim que les autres : l’Elysée était hors d’atteinte pour les appétits d’oiseau.

Les bouffer tous : loin de l’avoir rassasié, l’élection à la présidence de la République de Nicolas Sarkozy semble avoir décuplé sa boulimie. Pendant la campagne présidentielle, il a confié à Yasmina Reza : « L’ambition n’est pas finale, il y a un lendemain à l’ambition. » Manifestement, ce « lendemain » n’est pas d’actualité. L’ambition est toujours là, vorace. Avec Sarkozy, les Français ont porté à l’Elysée le premier président cannibale. Cannibalisé, le Premier ministre, dont il ne reste plus que la peau et les os ; cannibalisés, les ministres, tous les ministres, les victimes de la semaine étant le ministre du Travail et le secrétaire d’Etat à la Fonction publique, réduits à enregistrer la feuille de route présidentielle sur les retraits ou la carrière des fonctionnaires, domaines il n’y a pas si longtemps du ressort exclusif du gouvernement.

Au début, on a trouvé ça rafraîchissant : le prédécesseur de Sarkozy, Jacques Chirac, avait pris l’habitude de se cacher derrière son petit doigt, se cantonnant à la politique étrangère. Enfin un président qui assumait ! Après quatre mois, l’atmosphère tend à devenir étouffante : vite, un jour sans Sarkozy pour reprendre la proposition d’une association ! Car comment ne pas voir dans cette omniprésence, dans cette omnipotence, une régression démocratique ? Sarkozy le cannibale nous ramène à l’âge de pierre de la politique : « Nous avons des institutions et une pratique institutionnelle qui sont, je le dis en pesant mes mots, indignes d’un grand pays comme le nôtre, indigne d’une démocratie », a justement déclaré ce week-end François Bayrou, ajoutant : « Nous, le pays de la Révolution, nous acceptons tous les jours quelque chose qui n’est accepté dans aucun pays démocratique : nous acceptons l’absolutisme présidentiel ; »

Que le chef de l’Etat ait réussi, en l’espace de quelques semaines, à incommoder un Premier ministre naturellement accommodant tient de l’exploit. François Fillon est arrivé à Matignon en affirmant bien haut la présence de l’Elysée. Il ne revendiquait qu’un rôle de « copilote ». Il est traité comme un vulgaire « collaborateur » par un président qui semble terrorisé à l’idée que le Premier ministre qu’il a choisi, qu’il présentait il y a peu comme un « ami », lui vole ne serait-ce qu’une parcelle de pouvoir. A l’Elysée comme à Matignon, on s’efforce de colmater la brèche. Mais Fillon, plus orgueilleux qu’il n’y paraît, est blessé. Il en est réduit à mendier pour exister.

Le sort des ministres n’est pas plus enviable. Ainsi Christine Lagarde. Sarkozy a assuré qu’ « elle allait exploser si elle suivait ses conseils ». En attendant, la ministre de l’Economie est au bord de l’implosion. Pas seulement parce qu’elle paie sa gaffe sur l’annonce d’un « plan de rigueur » pour la fonction publique. La considérant comme une novice, le président traite directement avec Stéphane Richard, un ami proche qu’il a imposé à Lagarde comme directeur de cabinet, comme il l’avait imposé à son éphémère prédécesseur, Jean-Louis Borloo. C’est le trio Sarkozy-Richard-Pérol (le secrétaire général adjoint de l’Elysée) qui fixe la politique économique de la France. Lagarde la commente.

« Je décide, il exécute » : Sarkozy avait été mortifié que Jacques Chirac le tance ainsi, le 14 juillet 2004. Je décide, ils exécutent : telle est pourtant aujourd’hui sa ligne de conduite. Encore cette formulation fait-elle la part trop belle aux ministres. Car l’Elysée se charge souvent de l’exécution. C’est le sherpa du président, Jean-David Levitte, et non le Quai-d’Orsay, qui a négocié avec le gouvernement kiribatien l’immobilisation du navire qui a provoqué la mort d’un pêcheur breton le 17 août. C’est l’Elysée, et non Bercy, qui a établi les modalités de la fusion Suez-Gaz de France. « Je décide, ils (ou elles) font tapisserie » : voilà qui rend mieux compte du traitement infligé par le président à ses ministres.

Il y a pire. Ce diplomate est formel : ayant croisé récemment plusieurs chefs de gouvernement après qu’ils se sont entretenus avec Nicolas Sarkozy, il affirme que celui-ci n’hésite pas à flinguer Bernard Kouchner devant témoins. « Il est nul, mais il est populaire », répéterait en boucle le président français. Ce diplomate ajoute : « Jamais François Mitterrand n’a émis la moindre réserve sur ses ministres des Affaires étrangères de droite, au moment des cohabitations, devant des dignitaires étrangers. »

Tous des nuls, sauf moi. Si Sarkozy fait tout, c’est bien entendu parce qu’il sait tout faire mieux que tout le monde. Il ne se contente plus de donner des cours de maintien aux ministres français. Il fait la leçon à des responsables d’organismes internationaux. Blâmé, Jean-Claude Trichet, le patron de la Banque centrale européenne, parce l’euro serait trop fort et qu’il favoriserait les spéculateurs au détriment des entrepreneurs. Blâmé, Jean-claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois et président de l’Eurogroupe, un ami de Sarkozy pourtant, parce qu’il ne prendrait pas assez d’initiatives pour encadrer le capitalisme financier. A force de vouloir imposer ses solutions et de tirer la couverture à lui, le chef de l’Etat a déjà provoqué une crise dans le couple franco-allemand. Qu’il traite (presque) Angéla Merkel comme il traite François Fillon laisse pantois. Déjà, manifestement, dans sa tête de roi de France, se rêverait-il aussi empereur d’Europe ?

Une commission, présidée par Edouard Balladur, a reçu pour mission de préparer une réforme de la Constitution. Le décalage entre les auditions ouatées auxquelles elle procède et la brutalité du comportement présidentiel est total. A l’évidence, Nicolas Sarkozy n’attend qu’une chose de cette commission : qu’elle l’autorise à disposer à sa guise des prérogatives du gouvernement, c’est-à-dire qu’elle avalise sa pratique des institutions. Foin des règles de droit, place au seul règne de la force : c’est lui qui a été élu, son pouvoir ne saurait être borné par des ministres qu’il a lui-même désignés.

Alors ministre de l’intérieur et numéro deux du gouvernement, Nicolas Sarkozy a effectué en janvier 2004 un voyage à Pékin au cours duquel il a rencontré le président chinois Hu Jintao, longtemps numéro deux. « Je lui ai demandé si ça changeait fondamentalement d’être numéro un », a avoué Sarkozy à sa sortie de l’entretien. C’est une plus lourde responsabilité, a répondu en substance Hu Jintao. Désormais, on sait ce que « ça change » pour Sarkozy d’être devenu le numéro un : il peut s’ébattre sans retenu dans les jardins du numéro deux, du numéro trois, du numéro quatre, etc. L’Etat, c’est lui !

Pourquoi maltraiter à ce point son équipe ? Sarkozy a toujours professé qu’il visait le pouvoir pour l’exercer, non pour en jouir. Il se distingue de présidents comme François Mitterrand ou Jacques Chirac, qui ont rapidement, selon lui, renoncé à réformer le pays irréformable que serait la France pour gérer en pères tranquilles. Lui entend bousculer l’Hexagone, le faire entrer dans la modernité. De là à faire tout, tout seul ! Contrairement à ce qu’affirme dans nos colonnes Henri Guaino, son conseiller spécial, aucun président de la Ve République, à commencer par de Gaulle, n’a méprisé ainsi son ou ses Premiers ministres. Guaino conseille à Fillon de « trouver sa place » dans le dispositif sarkozyen, comme si cette place n’était pas inscrite dans la Constitution, dont on conviendra que de Gaulle fut un des inspirateurs.

En revanche, une des règles non écrites de la Ve République est qu’un président nouvellement élu commence par péter les plombs, chacun à sa manière, tant l’élection au suffrage universel direct donne un sentiments de surpuissance. François Mitterrand a sincèrement cru, en 1981, que l’Union de la Gauche allait abolir les lois de l’économie. Il a rapidement dû déchanter. Jacques Chirac s’est cru permis, en 1995 et en 2002, à partir de premiers tours très médiocres, de gouverner avec ses seuls affidés. Ses mandats ont été obérés par ce péché originel. En pratiquant l’ouverture, Sarkozy a échappé à la tentation clanique. Sa façon de péter les plombs est à mettre en relation avec son âge : 52 ans. Après Giscard, qui a estimé après coup avoir été élu trop tôt – il avait 48 ans -, la France connaît son deuxième président (relativement) jeune. Yasmina Reza le dit d’entrée dans sa chronique à succès (1) : « Je suis frappée par l’enfance », « J’ai l’impression de voir un petit garçon ». Depuis son accession à l’Elysée, Nicolas Sarkozy paraît touché par le syndrome de l’enfant-roi : je suis le plus beau, le plus fort, j’ai le droit de m’amuser avec tous les jouets, y compris ceux des autres ; Le cannibalisme est la maladie infantile du sarkozysme.

Quand le nouvel hôte de l’Elysée va-t-il cesser de mettre les doigts dans tous les pots de confitures ? Ce zapping permanent a amené certains commentateurs à parler d’ « hyperprésidence ». Est–ce si sûr ? A force de s’éparpiller, Nicolas Sarkozy oublie ce qui faisait pour de Gaule l’essence du job : la gestion de l’essentiel. Pour nos partenaires européens, la France est d’abord le pays de la dette et des déficits ; Loin de s’en préoccuper, le président a choisi de las accroître d’emblée avec son « paquet fiscal ». Fillon a sonné l’alarme sur les régimes spéciaux de retraite, comme pour signifier : attention, on n’a pas entamé les vraies réformes. Sarkozy a assuré cette semaine qu’il allait les mettre à son agenda. Mais le nouveau pouvoir a perdu la bataille des cent premier jours en se contentant de mesures clientélistes et de réformettes en trompe l’œil, comme l’instauration d’un vrai-faux service minimum dans les transports.

La France compte aujourd’hui deux Premier ministres, deux ministres de l’Economie, deux ministres de l’Intérieur … A-t-elle un président ? Le temps passé par Sarkozy à montrer sa compassion aux victimes de faits divers montre sa volonté de ne pas se couper du pays. Mais lui demande-t-on de se préoccuper déjà de sa réélection ? En cannibalisant l’ensemble du pouvoir exécutif, alors même que le pouvoir législatif est à ses ordres, Sarkozy gouverne sans entraves. Il lui reste à accomplir sa mue : habiter sa fonction.

(1) « L’Aube le soir ou la nuit », Flammarion.

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