Le plateau de la discorde.

Mercredi 12 août 2009 // La France

Le plateau de la discorde.

AVEC UN ART consommé de la mise en scène, le Président Sarkozy a su éviter une déroute retentissante pour la transformer en victoire sans partage. Alors que les listes qui se réclamaient de la majorité Présidentielles obtenaient 28 % des suffrages exprimés, et que le taux des abstentions avoisinait les 60 %, près de la moitié des députés envoyés par la France au Parlement de Strasbourg (Bruxelles ?) se réclament de la politique gouvernementale. Désormais les lois françaises qui, dans leur immense majorité, découlent des directives européennes, seront inspirées par un Parlement où les députés envoyés par la France représenteront moins de 12 % des électeurs du pays... Il est vrai qu’au Parlement européen, leur poids total ne comptera même pas pour 15 %.

UN PUR HASARD ?

Pour que le triomphe présidentiel fût parfait, il fallait encore envoyer définitivement au tapis le rival socialiste moribond et le trublion démocrate-chrétien honni. Ce fut chose faite avec l’aide du vieux cheval de retour franco-allemand, Dany le Rouquin, propulsé, tel une fusée, par la projection du film Home deux jours avant le scrutin. Si ce film aux images superbes et à l’idéologie débile a été diffusé à une heure de grande écoute sur une chaîne de télévision publique et projeté « gratuitement » et simultanément sur divers grands écrans savamment répartis alors que la campagne prenait fin, ce n’est, n’en déplaise aux esprits chagrins, qu’un pur hasard. La preuve, cette programmation avait été prévue de longue date ! Comme si le calendrier des élections européennes n’avait été arrêtée que la veille ou l’avant-veille du scrutin... Quant au fait que la FNAC l’ait vendu le même jour à un prix défiant tout concurrence, il ne s’agit-là bien entendu que d’une décision privée, un pur hasard rapporté aux élections européennes.

Pour couronner le tout, dans un débat télévisé, le trublion a rappelé au vieux cheval de retour qu’il avait, à une époque, honteusement fait l’apologie de la pédophilie. Un coup bas ? Peut-être, mais, après tout, le livre de Dany le Rouquin n’est-il pas public ? Une fois n’est pas coutume, personne ne s’en est offusqué. À l’inverse, la presse toujours prête à donner des leçons de morale s’est déchaînée contre celui qui avait été choqué. Au point qu’il a dû s’en excuser. Et dire que le trublion se croit toujours un destin national...

Alors, victoire de Sarkozy aux Européennes ? Sans aucun doute. Mais aussi autodestruction accélérée d’un véritable débat public.

BARROSO, DES GAGES.

Surfant sur la vague médiatique positive qui a déferlé après la victoire, l’omni-président s’est rapproché de la Chancelière allemande pour exiger du Président de la Commission européenne qu’il donne des gages. Condition qu’il devait remplir s’il espérait être réélu pour cinq ans. Ce dernier a aussitôt obtempéré se déclarant « clairement déterminé à protéger et à promouvoir les intérêts européens ». Rien de moins. Super Sarko a proposé, dans la foulée, la création d’un grand machin censé surveiller et contrôler la finance européenne afin que la crise que nous connaissons ne se reproduise plus. En fait, l’utilité réelle de cette usine à gaz (articulée autour d’une Autorité bancaire européenne EBA , d’une Autorité européenne des assureurs EIA , d’une Autorité européenne des valeurs mobilières ESA et d’un Conseil européen du risque systémique) est de faire semblant de considérer que les propositions du président Sarkozy lors du sommet du G 20 avaient une quelconque utilité et une possible efficacité.

Dans la foulée, il obtenait du Premier ministre irlandais qu’il s’engage sur un calendrier afin de faire voter « bien » cette fois ! - en faveur du Traité de Lisbonne. Va-t-il arriver à ses fins ? Les sondages semblent le confirmer. Là aussi, quelques gages ont été donnés : un membre de la Commission européenne sera toujours irlandais (jusqu’au prochain Traité), la législation irlandaise pourra garder (provisoirement) l’interdiction d’avorter et le Gouvernement ne sera pas obligé d’augmenter (immédiatement) les impôts, permettant ainsi au pays d’accueillir, au moins pour un temps, les fortunes vagabondes en quête de paradis fiscal.

UN DISCOURS TONITRUANT.

Mais, comme chacun le sait, le territoire français, pas plus que l’européen, ne sont assez grand pour que le Président Sarkozy donne la totalité de sa mesure. Il s’est donc précipité à Genève pour prononcer devant l’Organisation Internationale du Travail un discours tonitruant, envoyant ainsi un double message. À l’intention de ses électeurs français d’abord, pour leur dire ce qu’ils ont envie d’entendre mais qu’ils ne voient pas arriver : « Le monde ne peut pas être gouverné que par la loi de l’offre et de la demande » et « la mondialisation ne peut pas être l’alibi de tous nos renoncements politiques, intellectuels et moraux ». À l’intention des autres chefs d’État et de Gouvernement ensuite pour leur rappeler que « la santé, l’éducation, la culture, la biodiversité, le climat, le travail ne sont pas des marchandises comme les autres » et pour appeler simplement « à associer les grands pays émergents à la gouvernance mondiale ». Comme cela, s’il ne reste pas dans l’histoire pour la réussite de son action, du moins aura-t-il des chances d’y rester pour la puissance de son verbe. Et pour que personne ne se méprenne, il a parlé plus de trente fois à la première personne du singulier, donnant tour à tour des leçons aux « Chefs d’État et de Gouvernement du G 20 », au « Président des États-Unis », à « tous les Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’Union européenne », à « tous ceux qui ont peur du changement », etc.

Le discours fut puissant, prenant tout le monde à témoin « nos enfants », les « générations futures », « notre propre conscience » mais il a bien pris soin de ne s’engager concrètement sur rien.., sauf peut-être, sur ce qui était à une époque le dada de son prédécesseur, Jacques Chirac : la « taxe Tobin ». Le président a quand même pris soin de préciser sa pensée : « je ne sais pas si c’est une bonne idée. je ne sais pas si elle est applicable. Mais qui pourrait comprendre que ce débat soit enterré.? ». Et pendant que l’on ergotera à nouveau sur ce projet irréaliste, il pourra tranquillement continuer à mettre la politique française à la remorque de celle de l’oncle Sam. Mais que restera-t-il de ces monuments lorsque le soufflé médiatique sera retombé et que l’on restera démuni face à un chômage insupportable et une dette publique qui explose. ?

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