Le plan de bataille du général Marshall.

Par Rémi Kauffer, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris

Jeudi 2 août 2007, par Rémi Kauffer // L’Histoire

En juin 1947, cet officier d’état-major américain expose sa stratégie pour redresser une Europe ravagée par quatre années de guerre. En aidant à la reconstruction, l’Amérique fait d’une pierre trois coups : Elle soutient son industrie, se concilie les pays du Vieux Continent et « endigue » l’expansionnisme soviétique qui va verrouiller son rideau de fer à l’Est.

Le 5 juin 1947, George Catlett Marshall honore une invitation. Celle de sa propre cérémonie d’intronisation comme docteur honoris causa par la prestigieuse université de Harvard. Le secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères) du président américain Harry Truman prononce alors un discours... historique.

Les gens bien informés savaient déjà que les Etats-Unis étaient disposés à aider économiquement une partie au moins de l’Europe — depuis mai 1947, des experts du Département d’Etat planchaient sur la question dans le cadre de l’European Recovery Program (ERP). Naturellement, on connaissait aussi un des mobiles clés de la bonne volonté américaine ; La crainte d’une nouvelle progression soviétique vers l’ouest du Vieux Continent.

Depuis mai 1945 et la capitulation allemande, Staline ne cesse en effet de pousser ses pions. Son objectif prioritaire : l’Allemagne. Tandis que l’Armée rouge reste mobilisée, les sept millions de soldats américains dirigés par Marshall, en sa qualité de chef d’état-major général, sont pour la plupart rentrés à 1a maison. Certes, les Etats-Unis détiennent la bombe atomique, mais qui oserait prétendre qu’avec leurs effectifs en Europe occidentale, ils seraient en mesure de faire face à une offensive soviétique d’ampleur ? C’est un diplomate américain en poste à Moscou pendant la Seconde Guerre mondiale, George Kennan, qui tire le premier la sonnette d’alarme.

Dès février 1946, ce russophone dévoile la stratégie de Staline. « Imperméable à la logique de raison et hautement sensible à la logique de la force », l’URSS entend, explique-t-il, mener à son terme un double processus de pourrissement et de satellisation. Et d’insister dans son télégramme secret de 8 000 mots adressé à Washington : « Le communisme est comme un parasite malfaisant qui prospère seulement sur des tissus malades. » Plus qu’un danger strictement militaire, il faut avant tout craindre une désagrégation en chaîne des structures économiques et sociales des pays européens. D’où la ligne de conduite proposée par le diplomate : guérir d’urgence les « tissus » mal portants, c’est-à-dire les économies des pays ruinés par la guerre.

La méthode rencontre l’approbation du sous-secrétaire d’Etat, Dean Acheson. Le 18 avril 1947, ce dernier résume on ne peut plus clairement la philosophie du futur plan Marshall : « Il va falloir utiliser de plus en plus notre second instrument de politique étrangère, à savoir le pouvoir économique, de façon à stopper l’expansionnisme, l’infiltration politique de l’URSS et permettre à la stabilité politique et au bien-être économique de s’implanter. » Kennan mourra le 17 mars 2005, à l’âge de 101 ans. Par son appréciation perspicace de la menace soviétique, ce personnage hors normes aura contribué mieux que quiconque à placer le train du général Marshall sur les rails. Qui ne tarde pas d’ailleurs à l’appeler à ses côtés.

Le 29 avril, le secrétaire d’Etat délègue au diplomate l’élaboration d’un plan d’aide à l’Europe. Un projet pharaonique destiné à contrer Staline là où son dispositif économique reste faible : industries civiles, services et activités commerciales. Et à combler, du même coup, par une hausse rapide du niveau de vie des pays européens, le fameux vide où les communistes se feraient un plaisir de s’engouffrer. Des problèmes épineux n’en restent pas moins posés. L’aide doit-elle s’étendre aux pays vaincus de l’Axe ? Oui, tranchent le général et ses conseillers, réunis une dernière fois le 28 mai, une semaine avant le discours de Harvard. D’abord, il y a l’Italie. Avec son parti communiste au faîte de sa puissance, elle tomberait sans coup férir dans l’escarcelle soviétique. Et, surtout, il y a l’Allemagne. Stratège de premier ordre, Marshall a tôt fait de réaliser

Le cas allemand ; En 1947, à Francfort, des enfants courent après un camion américain avec l’espoir de récupérer quelque chose dans les ordures. Pour éviter que toute l’Allemagne ne bascule dans le camp soviétique, le plan prévoit une aide globale qui permet d’intégrer les pays vaincus.

Fin 1947, Marshall retrouve à Londres son homologue soviétique, Molotov. En mars, ils avaient participé à la conférence de Moscou avec les Français et les Anglais.

L’ennemie mortel d’hier devenu allié incontournable, voilà qui tranche avec les projets de Henry Morgenthau. Secrétaire d’Etat au trésor, cet ami personnel du Président Franklin Roosevelt envisage un après-guerre radicalement opposé pour l’Allemagne vaincue ; Démontage des usines encore debout malgré les bombardements, destruction des puits de mine, retour à une économie pastorale….

Le nouveau réalisme de la diplomatie américaine présente toutefois un sérieux inconvénient. Difficile de privilégier l’Allemagne par rapport aux pays dévastés par le nazisme. Qu’à cela ne tienne, faisons une offre d’aide globale. Comme celle-ci s’étendra à l’Union soviétique, nul ne pourra nous taxer d’arrière-pensées malsaines. En outre, l’Allemagne ne sera en aucun cas le bénéficiaire numéro un. Donnons-lui assez pour l’aider à se reconstruire, mais moins qu’à l’allié britannique, voire à la France, où la menace communiste est grave. Les brillants cerveaux diplômés des grandes universités sont mobilisés dans l’European Recovery Program. A l’objection du coût élevé du plan, ses experts répondent par une question ; Quel autre moyen voyez-vous d’empêcher notre industrie de sombrer dans la dépression d’après guerre ? Le plan est une aubaine. Grâce aux marchés qu’il ouvrira, nos usines vont tourner à plein régime plusieurs années au moins, de quoi rembourser largement les dépenses. Tandis qu’avec des partenaires ruinés, adieu les bonnes affaires. Problématique bien accueillie dans les milieux patronaux, où l’on garde la nostalgie de l’étroite coopération du temps de guerre entre gouvernement fédéral et industries privées. Si ça pouvait marcher aussi bien en période de paix...

Songez également aux avantages annexes, font valoir les mêmes experts. Par, leur geste généreux, les Etats-Unis vont s’attirer des sympathies un peu partout sur le Vieux Continent. L’occasion de diffuser nos valeurs culturelles, nos oeuvres artistiques, nos films. Et ces Européens, après tout, il est temps de leur montrer la voie. Pendant qu’ils se déchiraient en guerres intestines, bientôt mondiales, nous, nous bâtissions les Etats-Unis d’Amérique. A eux de suivre enfin le bon exemple et de s’unifier. L’argument fait mouche. A cette époque, une Europe unie, fédérale de préférence, n’apparaît en effet pas aux élites américaines comme concurrente mais complémentaire.

L’isolationnisme ainsi vaincu, Marshall peut prendre la parole. « La vérité, annonce-t-il, c’est que les besoins de l’Europe pour les trois ou quatre prochaines année, en nourriture étrangère et autres produits de première nécessité – venant principalement des Etats-Unis – dépassent sa capacité de paiement au point qu’elle doit soit bénéficier d’une aide substantielle, soit plonger dans une crise économique et sociale de caractère très grave. » Selon lui, « le remède consiste à briser le cercle vicieux et à restaurer la confiance des Européens dans l’économie de leurs pays respectifs comme dans celle de l’Europe prise comme un tout ». Car, bien entendu, le préalable, c’est « un accord parmi les pays d’Europe quant aux exigences de la situation et à la part que ces pays eux-mêmes prendront de manière à donner l’effet adéquat à toute mesure qui pourrait être prise par ce gouvernement des Etas-Unis ».

Le plan est lancé. Il entrera officiellement en vigueur le 2 avril 1948. Pas facile quand Staline, méfiant par nature, tranche lui aussi ; C’est niet. Trois fois niet ; Ni l’Union soviétique, ni les pays de l’Est qu’elle contrôle, ni les communistes d’Europe de que ce pays scindé en grandes zones d’occupation, occidentale (américaine, anglaise et française) et soviétique, est la clé de cette guerre froide qui s’annonce.

Dès 1946, de Moscou, Kennan, avait fait part des visées de Staline. Autour du slogan « le plan Marshall, c’est la guerre », ils livrent bataille. Du 17 juin au 2 juillet 1947, une conférence de conciliation tripartite Union soviétique -France -Royaume-Uni échoue à Paris en raison de l’intransigeance de Viatcheslav Mikhaïlovitch Molotov, le chef de la diplomatie russe. Tout à sa logique de rapport de forces qu’analysait George Kennan dans son télégramme, Staline vient de commettre une erreur. Après de longues négociations côté occidental, le refus soviétique va en effet déboucher, le 16 avril 1948, sur la création de l’Organisation européenne de coopération économique, l’OECE, clairement située dans une perspective Marshall.

A l’Est aussi, on s’organise. Du 22 au 27 septembre 1947 à Szklarska Poreba, en Pologne, une conférence secrète des partis communistes décide la création d’une nouvelle internationale « prolétarienne ». Quatre ans après la dissolution du Komintern, le bureau d’information des partis communistes, le Kominform, prend sa suite. En 1943, il s’agissait de rassurer les alliés occidentaux ; cette fois, on veut leur faire peur. L’heure est venue de verrouiller définitivement le rideau de fer. En février 1948, c’est le coup de Prague – un succès pour Staline. Et entre juin 1948 et mai 1949, le blocus de Berlin – un échec pour le dictateur, qui ne parviendra jamais à satelliser l’Allemagne tout entière, comme c’était son projet.

Reste à organiser l’aide américaine. Un principe d’abord : 80 % des sommes attribuées le seront sous la forme de dons, et 20 sous la forme de prêts. Dans le cas français, le pourcentage de dons grimpe à 86 %. Les objectifs sont définis pays par pays : stabilité politique et réforme fiscale pour la France, diminution du chômage et financement d’infrastructures pour l’Italie, convertibilité de la livre pour la Grande-Bretagne... Assez informel jusque-là, l’European Recovery Program est chapeauté à partir de mars 1948 par une agence américaine flambant neuve, l’Economic Cooperation Administration, basée à Washington. Les administrateurs successifs de l’ECA, Paul Hoffman puis William Foster, n’ont de comptes à rendre qu’à la Maison Blanche.

Sur ce, on passe à l’acte. A Paris, l’administrateur adjoint Richard Bissel assure les liaisons avec le Français Robert Marjolin, secrétaire général de l’OECE. En outre, une mission ECA s’installe dans chaque pays partenaire. Voyant dans sa faible productivité le talon d’Achille de l’industrie européenne, Hoffman et Bissel lancent rapidement un programme de formation. Parallèlement, une division en charge des questions du travail est mise en place. Son objectif : guider les syndicalistes du Vieux Continent. Très à l’aise dans le rôle de grand frère qu’ils se sont attribué, les Américains attachent énormément d’importance à ces activités « pédagogiques ». La Productivity and Technical Assistance Division de l’ECA sera pour beaucoup dans la gestation de l’Organisation européenne de productivité, une des filiales de l’OECE.

L’affrontement entre syndicalistes pro et anti-Marshall, souvent proches des partis communistes, ne tarde pas à entraîner une scission planétaire. En décembre 1949, la Confédération internationale des syndicats libres, favorable au plan, se détache de la Fédération syndicale mondiale, liée au bloc de l’Est et franchement opposée.

Les Américains vont-ils prendre une part directe aux activités de l’OECE ? Oui. En revanche, ils n’y bénéficieront pas d’un droit de vote. L’interface entre OECE et ECA (rebaptisée Mutual Security Agency en 1951 avec extension de ses compétences au domaine de l’aide militaire) va être assurée par un organisme ad hoc : l’Office of the Special Representative (OSR), objet de sombres querelles de préséance entre son directeur adjoint à partir de mars 1949, Milton Katz, et l’ambassadeur américain en France, Averell Harriman.

L’Espagne et la Finlande sont exclues du processus d’assistance.

Basée place de la Concorde à Paris, l’OSR assure par ailleurs des tâches d’assistance technique. Dès 1952, ce bureau, décidément passe-partout, tissera les liens entre l’European Recovery Program et la récente Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca). Plus discrètement, encore c’est l’OSR qui verse des fonds de la toute récente CIA, née en septembre 1947, aux syndicats européens non communistes et aux mouvements fédéralistes. En accord avec le Département d’Etat, l’agence américaine de renseignement doit en effet créer partout les conditions favorables à la mise en oeuvre du plan Marshall. Dirigé par Franck Wisner, l’Office of Policy Coordination, un département spécialisé dans la guerre psychologique, intellectuelle et idéologique, va superviser ce travail plus proche de la diplomatie secrète que de l’espionnage pur. La CIA finance la construction européenne ».

Entre le 2 avril 1948 et le 31 décembre 1951, date de clôture du plan, les sommes affectées sont à la hauteur de l’importance que Washington attache à sa réussite. Plus de 12 milliards de dollars pour les années 1948-1951, répartis entre les dix-huit Etats bénéficiaires. En Europe de l’Ouest, seules l’Espagne de Franco d’une part, et la Finlande de l’autre — voisinage avec l’Union soviétique oblige —restent à l’écart de cet effort sans précédent. Le plan permet non seulement l’« endiguement » de la poussée communiste cher au coeur de George Kennan, mais il va favoriser la reconstruction de l’industrie européenne tout en assurant à son homologue américaine un niveau convenable d’activité.
Bingo, général Marshall...

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