Thaïlande.

Le péril jaune.

Samedi 12 juin 2010 // Le Monde

Loin d’être le symptôme d’une fin de règne, le maintien précaire de la paix civile à Bangkok doit beaucoup au symbole royal.

Le 5 mai était le soixantième anniversaire de l’accession au trône du roi Bhumibol. Les rivaux dans l’affrontement qui paralyse le centre commercial de la capitale thaïe depuis mars dernier ont tous deux compris que la date était propice à un geste de pacification voire de réconciliation. Le Premier ministre en fonction, Abhisit Vejjajiva, issu du coup d’État militaire de 2006, puis du retour du pouvoir aux civils mais sans élection en 2008, a proposé la veille de cette fête du couronnement un plan de sortie de crise que l’ex-Premier ministre en exil, le populaire Thaksin Shinawatra, a suggéré à ses partisans d’accepter. La proposition principale est l’organisation de nouvelles élections dans six mois. Les chemises rouges exigeaient des élections immédiates ou à moins de trois mois.

Les évènements actuels - les plus graves depuis 1992 — ont causé 27 morts et un millier de blessés. En dépit de cela, la guerre civile dont la situation porte tous les ingrédients n’a pas éclaté. À plusieurs reprises, le bain de sang, le Tien-An Men thaï, était donné comme imminent. Il n’a pas eu lieu. Non pas parce que le peuple thaï serait réputé pacifique. La violence est forte dans ce pays. Mais si, ni l’armée, ni les chemises jaunes, ne sont intervenues, contrairement aux dernières années, ce n’est certes pas par miracle. Il y a derrière la scène un pouvoir modérateur. Le roi Bhumibol Adulyadej, âgé de 82 ans, est alité depuis septembre. Il ne se montre pas (sauf ce 5 mai) et ne dit mot. En 1992, il avait convoqué les deux contendants d’alors qui lui avaient fait soumission en public. Pourquoi pas cette fois ?

Et certains de conclure, que le mouvement traîne en longueur parce que nous vivons une fin de règne, que la succession n’est pas assurée, que la monarchie elle-même serait contestée dans son principe. On retire de certaines analyses l’impression que le mouvement des chemises rouges vise à abolir la monarchie. Les chemises jaunes et, parfois, le Premier ministre technocrate, jouent le jeu dangereux de se donner comme les défenseurs de la monarchie. Ils exigent des chemises rouges un engagement de respecter le roi.

Cette confusion des esprits, cette prévalence de modèles étrangers ou historiques, tirés de la Révolution française, appellent des mises au point très claires. La paix civile tient au respect de la monarchie. La non-ingérence du palais tient au respect de la démocratie. Ces deux piliers sont les ressorts de l’avenir de la vie politique thaïlandaise. La gestion de la crise depuis mars montre que ces deux piliers sont solides mais encore vulnérables. Que les rouges échappent à Thaksin et lancent une guerre sociale, la paix civile est morte. Que les jaunes échappent au Roi et transforment le conflit en un bras de fer pour ou contre la monarchie, non seulement c’est la délégitimisation de la dynastie, mais c’est aussi la défaite de la démocratie.

Car les jaunes n’ont aujourd’hui d’autre référence que la personne du roi et d’autres dirigeants que quelques agitateurs qu’en d’autres lieux et d’autres temps on eût nommé des Ultras ou chevaux légers. La succession royale, elle-même ne doit pas être vue comme un risque, mais comme une chance. On dit beaucoup de mal du prince héritier Maha Vajiralongkorn, cinquante-sept ans. L’évocation de ce dossier par l’hebdomadaire britannique The Economist (20 mars 2010) lui a valu une interdiction en Thaïlande. La question est taboue. La monarchie thaïe, est encore trop vivante au cour de la société pour accepter ce qui est devenu habituel dans la famille royale britannique : la libre évocation de la succession de la Reine. Le précédent népalais fait encore froid dans le dos : règlements de comptes intestins suivis de la proclamation d’une république à relents maoïstes.

La Thaïlande devrait plutôt évoluer vers le modèle japonais. La royauté Rama a - de par ses racines religieuses - la possibilité d’incarner ce point immobile vers lequel a tendu la dynastie Meiji. Un monarque moins charismatique, moins divinisé, moins immortalisé de son vivant, aurait les moyens d’être aussi plus humble, plus absent/présent, plus modeste, plus humain, plus critiquable, pour aider à passer sans heurts idéologiques cette étape de transition économique et sociale que connaît la Thaïlande comme toute l’Asie. La mort d’un tel roi aura des conséquences durables dans tous les domaines, y compris financier. Le deuil sera long et douloureux. L’occasion devra être saisie pour un examen de conscience national et une succession familiale en douceur. Démocratie et paix civile doivent aller de pair. La monarchie thaïe possède les clés du compromis historique.

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