Le parti socialiste.

Un jeunot au pays des dinosaure.

Dimanche 11 septembre 2011 // La France

De tous les candidats à la primaire socialiste, Manuel Valls est le seul qui trouve grâce aux yeux de l’hebdomadaire britannique épris de libéralisme.

Quel délice que d’être socialiste en pleine crise financière ! Du moins, ça devrait être un délice. Avec les spéculateurs et les agences de notation, la gauche européenne n’a pas à chercher bien loin ses méchants et ses fripouilles. Sur fond de mécontentement social grandissant, elle bénéficie d’une dynamique inédite. Un récent numéro de Paris Match a involontairement restitué l’ambiance : les innombrables pages sur les émeutes en Grande-Bretagne étaient suivies d’images éprouvantes de yachts luxueux mouillant dans la baie de Saint-Tropez. Le temps est sans nul doute venu de faire passer la cohésion sociale avant la décadence ostentatoire.

Chose bizarre, presque partout en Europe la gauche est sur le déclin. De tous les grands pays, il n’y a guère que l’Espagne qui soit gouvernée par le Parti socialiste, et les élections de novembre devraient changer la donne. Le seul pays où la gauche a une bonne chance de revenir au pouvoir, c’est la France, lors de la présidentielle de 2012. Et pourtant le PS français est également l’un des plus archaïques d’Europe. D’où le spectacle crispé offert par cette formation se préparant à assumer le pouvoir au moment même où les marchés vilipendent son projet économique.

Pour vous faire une idée de la façon dont raisonnent les socialistes français, écoutez ces récents propos, tenus par une candidate à la primaire [programmée pour les 9 et i6 octobre]. Ségolène Royal, défaite par Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, a estimé [dans une tribune publiée par Le Figaro daté du 22 août] que les stock-options et la spéculation sur la dette souveraine devraient être interdits. Dénonçant une "mondialisation anarchique", elle souhaite "que les valeurs humaines l’emportent sur les valeurs financières" pour "reprendre le f lambeau, celui de ce grand pays, la France, qui a donné au monde les principes révolutionnaires de l’émancipation des peuples et de leur bien-être".

Un spectacle crispant

Mme Royal, croyez-le ou non, passe pour une modérée. A sa gauche, Arnaud Montebourg, plus jeune et apparemment plus sensé, appelle à la "démondialùation’ : Il veut interdire aux banques de spéculer avec l’argent des particuliers et demande le démantèlement des agences de notation. Les marchés financiers "voudraient faire de nous leur caniche", tempêtait-il le dimanche 21 août lors d’une fête de village bucolique -[la fête de la Rose à Frangy-en-Bresse, en Saône-et-Loire]. Personne ne lui a jamais expliqué qu’il yavait un moyen simple d’éviter la colère des marchés : équilibrer ses comptes et arrêter d’emprunter à tout-va.

Face à ces absurdités, les promesses des deux favoris, Martine Aubry et François Hollande, semblent figées dans le temps, un temps qui se serait arrêté aux alentours de 1981. Ils veulent rétablir l’âge de la retraite à 6o ans (il vient juste d’être porté à 62 ans) et créer 300 000 "emplois jeunes" dans le secteur public. Chacun soutient les mesures proposées par Sarkozy pour réduire les déficits, mais refuse d’approuver le projet présidentiel d’inscrire la réduction du déficit public dans la Constitution. Leur credo implicite est : plus d’impôts (et non : moins de dépenses).

Le parti n’est pas complètement déphasé par rapport à l’opinion publique. Presque comme un seul homme, les Français sont hostiles à ce système capitaliste qui a pourtant fait d’eux l’un des peuples les plus riches au monde. Ils sont 57 % à penser que la France devrait, de manière unilatérale, ériger des barrières douanières plus restrictives. Et une même proportion juge négatifs les effets du libre-échange avec l’Inde et la Chine, dont les consommateurs s’arrachent pourtant les foulards de soie et la maroquinerie made in France.

Les causes du gauchisme français sont nombreuses, mais la plus importante est sans aucun doute la rémanence de la pensée marxiste. La gauche de l’après-guerre a été pendant plusieurs décennies dominée par le Parti communiste, qui a régulièrement raflé un quart des voix lors des élections. Dans les années 1950, de nombreux intellectuels, et notamment Jean-Paul Sartre, sont restés accrochés à l’idéal soviétique, et ils ont persisté même après que le stalinisme eut montré sa face obscure. D’autres ont flirté avec le trotskisme jusque dans les années 1970. François Mitterrand, qui fut le mentor de Mme Royal, de Mme Aubry et de M. Hollande, a été porté en 1981 à la présidence en offrant une utopie socialiste promettant une troisième voie entre la société capitaliste qui asservit l’homme et la société communiste qui l’étouffe.

La révolution attendra

Au vu de cette tradition, il est fort probal3le que les dirigeants socialistes actuels croient à ce qu’ils disent. Mais, un débat sur le dosage idéal de régulation des marchés et de consolidation budgétaire s’impose. Pourtant, le problème avec les promesses des socialistes, c’est que la moindre parcelle de conviction est minée par une part scandaleuse de grandiloquence.

Dans les faits, les socialistes français ont souvent dû se montrer pragmatiques une fois parvenus au pouvoir. Lionel Jospin, Premier ministre de 1997 à 2002 et lui-même ancien trotskiste, a privatisé bien plus qu’aucun de ses prédécesseurs de droite. Même Mitterrand a été contraint d’abandonner les nationalisations et d’embrasser l’austérité. Si les socialistes venaient à gagner en 2012, il ne leur faudrait "pas plus d’un mois, voire d’une semaine" pour avouer qu’ils font d’autre choix que de réduire les déficits budgétaires", reconnaît un membre influent du Parti socialiste. La retraite à 6o ans ? Belle idée, mais quel dommage*, nous n’en avons pas les moyens. [Parallèlement] l’expérience montre que les socialistes, une fois élus, se sentent obligés d’imposer leur sceau et de faire des concessions symboliques à leur électorat. Sous Mitterrand, ce fut l’impôt sur la fortune. Sous Jospin, les 35 heures de Martine Aubry. Etant donné la fragile reprise de la France, la perspective d’une telle folie fait froid dans le dos.

Un autre danger menace l’Europe, où traditionnellement la France joue un rôle moteur. Alors que les dirigeants envisagea davantage de coordination économique, de surveillance des budgets et même une harmonisation fiscale, une victoire socialiste viendrait mettre en péril ce projet.

Dominique Strauss-Kahn étant hors jeu, il n’y a qu’un seul candidat à la primaire qui comprenne tout cela. Manuel Valls, un député-maire qui offre une vision rafraîchissante de la gauche française, accuse les socialistes de ne pas jouer franc jeu en promettant la retraite à 6o ans. Et il ose même proférer certaines vérités difficiles à entendre, comme le fait que l’effort [budgétaire] à accomplir sera aussi important que celui réalisé après la Libération" [dans une lettre adressée aux autres candidats à la primaire le ai août].

Hélas, à 49 ans, Manuel Valls est considéré comme trop jeune pour être un candidat sérieux. Le jour où les paléo-socialistes de la génération Mitterrand permettront à des personnalités comme Valls de prendre les rênes du parti, une véritable révolution sera en marche.

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