Roman.

Le pacte des Bains-Douches.

Annette DELRANCK (1) Joseph Macé-Scaron.

Dimanche 3 juillet 2011 // Divers

Un journaliste parisien lassé de lui-même observe et participe avec dégoût aux jeux du pouvoir, peu avant l’élection de Nicolas Sarkozy.

C’est un journaliste comme on en rencontre dans la vraie vie : gay encore jeune et musclé, familier des boîtes gay de bien des capitales, enviable par sa carrière, sa culture non-ripolinée, son ironie très française à l’égard des autres comme de lui-même.

Justement : il se regarde vivre et ça ne lui plaît pas vraiment. Il va de mec en mec, boit des coups, sniffe à l’occasion mais la baise est triste, sa psychanalyse est un échec, l’alcool et la coke ne l’empêchent pas de voir la vie en gris et en noir. Benjamin Strada, né à Nice, est de passage partout où il va. C’est un passant lucide, donc amer et jamais heureux car il voit tout de suite, chez les autres et dans n’importe quelle situation, le ridicule, la bassesse, l’odieux. Non qu’il soit misanthrope. Les autres, ce sont seulement les gens de son milieu, les autres que lui-même : la crème du milieu politico-médiatique, crème avariée, pourrie par le conformisme et l’argent.

Je ne vais pas vous raconter dans quelles conditions Benjamin Strada prend son ticket d’entrée dans les hautes sphères journalistiques, s’y pose et s’en trouve accablé d’ennui avant d’être prestement évacué. Sachez simplement qu’on rencontre dans le roman des personnages de la vraie vie : Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, est le plus connu. Il y a aussi des personnages fictifs quinous rappellent des figures familières du pouvoir et des affaires : Charles Sabot, le gros industriel propriétaire du Gaulois et du Gaulois Magazine, qui ne veut pas informer les gens mais les distraire grâce à des valets de plume plus ou moins bien payés ; Noël Bradtout, qui doit à sa nullité la possibilité d’exercer un pouvoir délégué. On les voit, entourés d’esclaves de sérail, bien nourris et bien chaussés, dans des scènes qui disent tout d’un changement d’époque tel qu’il a été vécu par l’oligarchie : le vieux chef de la droite est enlisé dans sa fin de mandat tandis que l’homme qui sait lire les discours d’Henri Guaino part en vainqueur à la conquête du pouvoir.

La scène la plus significative et la plus réussie, selon moi, se situe aux Bains-Douches : dans la célèbre boîte gay et gayfriendly, Nicolas Sarkozy vient se faire ovationner par le Tout-Paris des banquiers, des directeurs de journaux et de chaînes, des communicants. C’est là que se noue le pacte entre le candidat et cette frange frelatée de la bourgeoisie qui a tiré tout le bénéfice possible de la révolution culturelle de 1968 : libération totale des moeurs, de la rapacité, de la prédation mais soumission absolue au Maître. Le pacte des Bains-Douches n’est toujours pas rompu.

Annette DELRANCK (1) Joseph Macé-Scaron - « Ticket d’entrée », Grasset, 2011, prix franco : 20€.

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