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Le mythe de la violence religieuse.

Samedi 6 février 2010 // La Religion

Dans les représentations les plus courantes aujourd’hui, aussi bien chez les intellectuels philosophes, politologues, sociologues que chez le citoyen des micros trottoirs, la violence est étroitement associée au phénomène religieux. Bien sûr, l’image des tours new-yorkaises est dans tous les esprits, et l’idée selon laquelle le fanatisme fondé sur l’absolu et l’irrationnel s’oppose à la rationalité claire et apaisée de la civilisation séculière, semble profondément ancrée dans la conscience et l’inconscient contemporains. Les terroristes sont forcément des fous d’Allah et personne ne semble se souvenir que les possédés selon Dostoïevski, précurseurs des totalitaires du vingtième siècle, étaient des athées fous, dévorés par l’obsession de délivrer le monde d’un dieu tyrannique. Que, pour reprendre le titre célèbre de René Girard, le Sacré ait été associé de façon immémoriale à la violence est une chose, mais précisément cette mise en rapport était fondée non sur une complicité mais sur la nécessité d’une protection. Le Sacré limite la violence, empêche sa propagation et s’interpose contre le danger d’explosion du groupe face aux emballements des pulsions inhérentes à notre belle espèce.

Mais rien n’y fait, car c’est toute la culture contemporaine, solidaire des problématisations qui datent de plusieurs siècles qui s’oppose, avec acharnement, à toute dissociation du couple religion, violence. Sa remise en cause serait ruineuse pour les fondements mêmes de la philosophie politique moderne qui tire sa justification d’une naissance de l’État à l’encontre de l’horreur des guerres de religion du XVI° siècle.

Sur ce point précis, je dois consentir à un aveu. J’ai moi-même participé de cette certitude de la légitimité de l’autonomie de l’État, désentravée d’un religieux qui entraînait l’Europe dans une guerre civile inexpiable. Je me suis toujours reconnu comme héritier de ce parti des politiques qui avaient obtenu l’avènement réparateur du règne du grand roi pacificateur que fut Henri IV. Il me faut, désormais, reprendre la question, compte tenu de la démonstration implacable de William Cavanaugh, qui, dans le cours d’une enquête rigoureuse, a totalement détruit le mythe de la violence religieuse, et singulièrement la justification de l’État séculier, protecteur de la paix civile face à la menace de la violence religieuse. Cavanaugh est un théologien catholique de nationalité américaine, qui s’est toujours intéressé à la philosophie politique. Tout jeune, il vécut au Chili les affres de la dictature de Pinochet, ne supportant pas les complicités ecclésiales avec le régime. C’est au nom de l’autonomie du champ religieux qu’il revendiqua la possibilité d’intervenir, notamment contre la torture. Encore fallait-il qu’il y ait un tel espace, défini par lui comme corps eucharistique, pour pouvoir s’opposer au pouvoir tyrannique. Mais c’est extrêmement difficile à cause de la non-indépendance de l’Église et de la quasi-impossibilité d’agir en tant que chrétien, ce qui l’oppose à l’ombre tenace de Jacques Maritain. Mais il a toutes les audaces, ce jeune théologien intégraliste, qui se moque de l’intégrisme et du progressisme.

Il ne craint pas de s’attaquer aux préjugés les mieux ancrés de la modernité. Et pour cela il redéploie la théologie dans son ampleur et ré-interroge l’histoire et la philosophie d’une façon ravageuse. Il n’opère nullement en amateur sur tous ces terrains. Il donne le sentiment d’avoir tout lu, tout dépouillé de la documentation disponible. Ne connaît-il l’ensemble des auteurs contemporains qui n’ont cessé de conforter la thèse de la violence religieuse, pour mieux légitimer la pseudo-émancipation séculière : « La question est que la distinction entre la violence séculière et la violence religieuse est inutile, trompeuse et mensongère, et qu’elle doit être entièrement écartée. » Pour exprimer les choses autrement, on pourrait dire que toutes affirmations sur la nature forcément belliqueuse du religieux sont d’autant plus péremptoires qu’infalsifiables, désignant des concepts improbables et accumulant les confusions épistémologiques et culturelles. Ce qu’on entend par religion est une extension forcée d’une invention de l’Occident moderne. On a voulu faire entrer dans des cadres canoniques des univers aussi hétérogènes que le bouddhisme, l’hindouisme et le shintoïsme qui renvoient à des réalités singulières, et inassimilables aux généralités. « Il n’existe pas d’essence transhistorique et transculturelle de la religion. »

Peut-être, rétorquera l’objecteur, mais cela ne porte nulle atteinte à l’histoire propre de l’Europe et à la signification, massivement reconnue, de la rupture du XVI° siècle. Face à la violence déchaînée entre catholiques et protestants, il fallait bien que l’État s’émancipe du religieux, pour établir la paix civile.

Cavanaugh reprend ce dossier historique particulièrement ciblé, pour montrer que ce qui caractérise cette époque, ce n’est pas l’affranchissement du politique par rapport au religieux, mais la subordination du religieux au, politique dans la logique de la montée en puissance des Etats modernes. « Dans le sillage de la Réforme, les princes et les rois ont eu tendance à revendiquer, dans leurs royaumes, une autorité sur l’Église, comme l’Allemagne de Luther et l’Angleterre d’Henri VIII. » Le préjugé le plus solidement établi veut que l’État moderne ait été la solution aux conflits religieux, cela dispense d’examiner si ce même État n’est pas à l’origine de ces conflits. Mais pour surmonter un tel préjugé, il convient de reprendre l’histoire précise des conflits du XVI° siècle pour découvrir « de multiples exemples où les membres d’une même Église s’entretuaient et où les membres d’Églises différentes furent alliés. » La démonstration est impressionnante et conduit à une conclusion qui change toute la problématisation de la période et des conséquences théoriques de la philosophie : « La plupart des violences des soi-disant guerres de religion s’expliquent par des résistances que menèrent les élites locales contre les efforts des monarques et empereurs pour construire l’État. »

C’est donc l’émergence de l’État qui fut la cause première de la violence du seizième siècle. On conçoit les conséquences théoriques d’une telle affirmation. Elles obligent à un réexamen de la plupart de nos postulats, ce que ne manque pas d’entreprendre William Cavanaugh dans un essai, qui n’impose d’ailleurs nulle contre-thèse à la thèse officielle. Il s’agit simplement de réfléchir à frais nouveaux, à partir d’un réexamen plus exigeant de l’histoire et de sa complexité.

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