Cher(e)s ami(e)s internautes.

Merci pour votre fidélité ; les écrits quotidiens seront absents tout le mois de septembre. Vous pouvez cependant parcourir tous les dossiers créés depuis plus de 10 ans et qui figurent sur le site.

Dés le mois d’octobre il vous sera proposé un mensuel auquel vous pourrez participer en me faisant parvenir votre perception des affaires politiques, familiales, sportives ou autres.

Rien ne sera censuré, hormis des articles injurieux et calomnieux.

Je suis attaché aux valeurs chrétiennes, aux valeurs dites républicaines et à une monarchie parlementaire.

Vous pouvez nous contacter en cliquant sur ce lien >>

Le modèle Anglais.

Une Monarchie exemplaire.

Mardi 31 juillet 2007, par Paul Vaurs // L’Europe

L’Angleterre serait-elle comme au temps de Voltaire redevenue un modèle ? Ce qui se passe outre-Manche semble en tout cas fasciner les Français. Trois cent mille de nos compatriotes sont aujourd’hui établis en Grande-Bretagne et la référence à la troisième voie blairiste s’est installée dans notre campagne électorale. Le dynamisme économique et la vitalité de Londres, qui achève sa métamorphose en capitale mondiale, exercent un puissant pouvoir d’attraction. L’anglomanie menace.

Du coup, nous avons voulu replonger aux origines : interroger ce modèle anglais sur dix siècles et essayer de cerner, à travers quelques temps forts, la singularité de cette histoire insulaire. Le plus frappant, c’est l’originalité, la précocité d’un système politique qui sert de référence au monde entier. Depuis la conquête de Guillaume le Conquérant. Cette monarchie fondée par des souverains parlant français, rois normands puis angevins, les Plantagenêts, donna naissance au premier État moderne d’Europe. Le Parlement fut l’inspirateur de bien des Parlements dans le monde. La démocratie anglaise a inventé l’État-providence.

L’élan vers les lointains ensuite : à partir des aventures des corsaires et des marchands, un Empire britannique est né, qui s’est étendu sur tous les océans et tous les continents, jusqu’à couvrir un quart des terres du globe. Aujourd’hui encore, la Grande-Bretagne hésite à se tourner vers le continent ou vers le grand large.

Une société, une culture, enfin, des plus dynamiques, des plus créatives. Au point qu’en forme de boutade on peut se demander si les Anglais n’ont pas tout inventé, de la machine à vapeur, d’où est sortie l’industrie moderne, aux règles de tous les sports, du libéralisme à la musique pop ! Bien souvent, nous avons trouvé un jeu de miroir avec la France. Rivalité, conflits, alliances, échanges, Français et Anglais n’ont cessé de s’observer, de s’admirer, de s’agacer. Car si l’Angleterre est une île – depuis peu, après tout, il n’y a que huit mille ans qu’elle s’est détachée du continent –, et si son histoire est particulière, elle est indissociablement liée à celle du continent et vit aux mêmes rythmes que lui.

Naissance d’une Monarchie.

Le 28 septembre 1066 à l’aube, les Normands, conduits par le duc Guillaume, abordaient
en Angleterre. Deux semaines plus tard, avec la surprenante victoire de Hastings, la monarchie anglo-normande était née. C’était la dernière fois que l’Angleterre serait conquise !

Le jeudi 28 septembre 1066, à l’aube, les paysans de la région de Pevensey, sur la côte sud-est de l’Angleterre, voient apparaître à l’horizon une gigantesque flotte de plusieurs centaines de navires. Poussés par le vent du sud, ils approchent rapidement ; ce sont des drakkars, de type normand, propulsés par une grande voile carrée multicolore, et dirigés par une rame à tribord arrière. Vers 9 heures du matin, la flotte s’échoue sur la côte plate et marécageuse du Sussex. L’un des débarquements les plus importants de l’histoire commence : en bon ordre, hommes, chevaux, armes et bagages s’entassent sur le rivage, autour des bannières, suivant un dispositif soigneusement étudié.

L’expédition est internationale : autour des Normands, qui composent le gros de la troupe, on entend parler breton, flamand, français et même italien et allemand. Quant au chef, débarqué du plus gros navire, le Mora, c’est un homme de 39 ans, l’un des guerriers les plus redoutés de l’Occident : Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, qu’on appellera « le Conquérant » après cette expédition. Il vient prendre possession par la force du royaume d’Angleterre, qu’il considère comme sien.

Ce n’est pas la première fois que cette île est envahie. L’Angleterre fut d’abord romanisée au 1er siècle de notre ère, puis, dès le V° siècle, débutèrent les incursions des Angles et des Saxons, ces peuples venus de Germanie qui réussirent en l’espace d’un siècle à conquérir la majeure partie du territoire. A partir du V° siècle, le royaume connaît une histoire très agitée à cause de la multiplication des attaques danoises : c’est la conséquence des grands mouvements vikings qui ravagent l’Europe occidentale. A plusieurs reprises, la couronne est d’ailleurs portée par un roi scandinave, notamment Knud le Grand (1016-1035) et son fils Hardeknud (1035-1042). Mais, depuis 1042, la dynastie anglo-saxonne est revenue au pouvoir, avec Édouard le Confesseur (1042-1066). Celui-ci a passé toute sa jeunesse en Normandie, et, devenu roi d’Angleterre, il a emmené avec lui son entourage normand, dont l’archevêque de Canterbury. Ses relations avec son cousin, le duc de Normandie, Guillaume, sont excellentes. Il est donc fort probable qu’en 1051 il ait déclaré à ce dernier qu’il le considérait comme son héritier présomptif. Entièrement adonné à la piété, Édouard avait peut-être fait vœu de chasteté. En tout cas, bien que marié, il n’avait pas d’enfant. Outre Guillaume, le candidat le mieux placé à sa succession était l’earl- un titre équivalent à celui de comte - Harold, beaufrère du roi : ce seigneur, le plus puissant du pays, dirigeait le comté de Wessex, immense territoire qui comprenait tout le sud de l’Angleterre.

Mais en 1064, lors d’un séjour sur le continent, celui-ci fit le serment, contraint ou librement, de seconder les prétentions de Guillaume à la mort d’Édouard et de lui livrer le château de Douvres, dont il avait la garde. Le duc de Normandie pouvait donc s’estimer débarrassé de son rival principal. Les autres candidats semblaient moins dangereux : Harald III Hardrada, roi de Norvège, ne pouvait faire valoir qu’un vieux traité du temps d’Hardeknud ; quant à Svend II, roi de Danemark et petit-fils par sa mère d’un ancien roi d’Angleterre, il rencontrait des difficultés dans son propre royaume. Tout semblait donc faciliter une succession paisible en faveur de Guillaume, lorsque Édouard le Confesseur mourut, le 5 janvier 1066. Or, dès le 6, le Witenagemot, ou grand conseil’, choisissait Harold comme roi d’Angleterre, craignant certainement les bouleversements qu’entraînerait l’installation d’un roi étranger.

Pour Guillaume, qui apprit la nouvelle quelques jours plus tard, l’alternative était la suivante : se résigner ou s’emparer de son « héritage » par la force. Pour un homme de sa trempe, le choix était évident : sans le moinsdire hésitation, si l’on en croit le chroniqueur Guillaume de Poitiers, « il résolut de venger l’insulte par la force des armes et de regagner son héritage par la guerre ». C’est ainsi que commence l’épopée qui, en neuf mois, de la mi-janvier aumi octobre 1066, va aboutir à la conquête de l’Angleterre. Une pareille entreprise ne pouvait réussir sans un arrière-plan diplomatique favorable. Avec ses voisins immédiats, Guillaume œuvrait depuis plusieurs années, à coups de guerres et d’alliances matrimoniales, en vue de s’assurer une position prédominante et sûre. Et le succès fut complet. De Brest à l’Essaut, Guillaume était devenu maître, directement ou indirectement, de tous les rivages du sud de la Manche : situation exceptionnelle pendant tout le Moyen Age.

Cependant, dans le Vexin, le Bâtard avait un autre voisin qui pouvait devenir gênant : son propre suzerain, le roi capétien Henri 1er , Roi de France, contre qui il avait déjà livré plusieurs batailles. Mais, la chance avait joué en sa faveur : en 1060, Henri 1er était mort et la régence avait été confiée à Baudouin V de Flandre, le beau-père de Guillaume. Le contexte français se trouvait dont, exceptionnellement favorable en cette année 1066. De plus, Guillaume obtint l’appui – formel – de l’empereur germanique Henri IV mais aussi du pape Alexandre II qui bénit sa cause et lui fournit une bannière consacrée : l’affaire prenait des allures de croisade. Guillaume pouvait se présenter en champion de la chrétienté tandis que Harold était totalement isolé. En même temps, Guillaume s’attachait à réunir des troupes. Il pouvait évidemment compter sur ses Normands, qui représentaient une force militaire incomparable pour l’époque. Formée des contingents de cavaliers et de fantassins que chaque vassal devait fournir pour le service féodal, l’armée normande s’était forgée au cours des guerres perpétuelles que menait le duc depuis plus de vingt ans.

Mais, pour conquérir l’Angleterre, il lui fallait plus que les 2000 ou 3000 hommes qu’il conduisait jusque-là. Il fit donc appel à tous les volontaires, non seulement en France, mais dans l’Europe entière, avec des arguments qui ne pouvaient qu’émouvoir la foule de chevaliers toujours à la recherche d’aventures : la cause était bénie par le pape, l’Angleterre était riche en biens et en terres, dont chacun pouvait espérer une part. Aussi, à partir du printemps, vit-on arriver cavaliers et fantassins de Bretagne, de Flandre, du Maine, d’Anjou, d’Auvergne, d’Aquitaine, et même des Normands établis dans le sud de l’Italie.

Au total, la plupart des historiens estiment que le duc de Normandie pouvait
compter sur 7 000 ou 8 000 hommes. Ces chiffres nous paraissent ridiculement faibles. Mais
n’oublions pas qu’en 1519 Cortes se lancera à la conquête de l’Amérique avec 500 hommes ! Quant au transport, Guillaume est parvenu en quelques mois à réunir une flotte
de 450 vaisseaux, grâce à l’apport de ses vassaux et alliés mais aussi, comme le montre la tapisserie de Bayeux, aux chantiers navals qui furent très actifs. Le 12 août, tout était prêt. L’embouchure de la Dives, proche de Caen, fourmillait d’hommes, de chevaux et de navires. Mais pour traverser les 150 kilomètres de mer qui la séparent de l’Angleterre, il fallait un vent du sud, que l’on dut attendre pendant plus d’un mois, dans l’ordre et le calme. Une patience plus méritoire, pour ces bouillants guerriers, qu’une glorieuse bataille ! C’est sans doute au cours de cette longue attente que la campagne fut gagnée. Car les vents contraires furent providentiels : s’il avait traversé dès la mi-août, comme il en avait l’intention, Guillaume se serait heurté en mer à la flotte anglaise et aurait eu à faire face à toute l’armée de Harold. Au lieu de cela, les cinq semaines de retard causèrent la désintégration des forces adverses. Le roi d’Angleterre était bien renseigné sur les préparatifs du duc.

Il avait de nombreux espions, et avait donc pris ses dispositions : une flotte croisait à l’est de l’île de Wight ; elle pouvait fort bien disperser et détruire les bateaux de Guillaume. Quant à son armée, elle se trouvait dans le Sussex et se composait de trois corps disparates : les housecarles, sorte de garde, formée de combattants de métier, qui vivaient dispersés sur leurs domaines ; les seigneurs, qui devaient servir avec un nombre d’hommes proportionnel à l’importance de leur domaine ; enfin, la partie la plus nombreuse se composait de milices paysannes de la région concernée, à l’équipement hétéroclite et rudimentaire. Bien commandé, cet ensemble était redoutable. Mais il était difficile de rassembler ces trois corps disparates et de les maintenir en bon ordre pendant plus de deux mois. Or le roi avait dû convoquer ses forces dès le mois de mai, pour repousser les attaques de son frère Tosti, qui avait abordé dans le Kent. Ancien earl de Northumbrie (dans le nord du royaume), Tosti cherchait à reprendre pied en Angleterre, en profitant des ennuis de Harold. Battu, il se réfugia en Écosse, en attendant l’arrivée du roi de Norvège, Harald le Sévère, qui projetait, lui aussi, une expédition en Angleterre, par le nord.

Harold s’attendait donc à deux débarquements et priait le ciel qu’ils ne fussent pas simultanés. Le plus imminent semblait être celui des Normands. C’est pourquoi il concentra ses forces sur la côte sud, jusqu’au début du mois de septembre. Vers le 8, ne voyant rien venir, il renvoya les milices et donna l’ordre à sa flotte de rejoindre le port de Londres. L’automne arrivait ; il était bien tard pour commencer une campagne. Le roi rentra donc à Londres. C’est alors que les événements se précipitent d’une façon dramatique. Le 12 septembre, sur la Manche, le vent tourne à l’ouest. Immédiatement, Guillaume transfère sa flotte jusqu’à l’embouchure de la Somme. De là, il n’aura plus que 100 kilomètres de mer à franchir. Le 18 septembre, le roi de Norvège débarque au nord, dans l’estuaire de la Humber. Le 25, Harold arrive sur place après une fulgurante marche forcée, et l’écrase à Stamfordbridge, près de York : le triomphe est complet. Mais l’armée anglaise, épuisée, a subi des pertes importantes.

Or le 27 au soir, le vent tourne au sud dans la Manche. Guillaume, qui ignore les événements du Yorkshire, donne l’ordre d’embarquer, ce qui est fait avec une rapidité exceptionnelle. Vers minuit la flotte quitte l’estuaire, derrière le Mora de Guillaume : les Normands peuvent débarquer en toute quiétude à Pevensey le matin du 28 septembre et s’établir dans l’ancien fort romain qui domine les marécages. La bataille décisive est sur le point d’être engagée. Dès le 29 septembre, Guillaume décide de conduire son armée quelques kilomètres plus à l’est, dans un site plus favorable, à Hastings. Le 1er octobre, à York, Harold apprend le débarquement ; du 2 au 6, il franchit les 370 kilomètres qui le séparent de Londres. Là, du 7 au 11, il tente de rassembler toutes les troupes disponibles et envoie une flotte dans la Manche. C’est alors que, de l’avis général des historiens, il commet sa plus grande faute en décidant de se porter immédiatement à la rencontre de Guillaume, sans attendre que son armée soit au complet. D’après les chroniqueurs, il ne disposait que du tiers ou de la moitié de ses forces, environ 5 à 7000 hommes en mauvais état qui, du 11 au 13 octobre, doivent couvrir les 100 kilomètres séparant Londres de Hastings.

Le 13 octobre au soir, Guillaume est averti de l’arrivée des Anglais, il fait avancer son armée le lendemain matin en trois corps : les Bretons à gauche ; les Français à droite ; les Normands au centre, avec le duc en personne, bardé de reliques, derrière l’étendard pontifical. Les archers et frondeurs sont au premier rang, les fantassins plus lourdement armés au second, et la cavalerie derrière. Les Anglais, tous à pied, se déploient à 9 heures du matin sur environ 300 mètres de front, au sommet d’une colline qui domine les alentours d’une trentaine de mètres. Derrière et sur les côtés, des bois et des marécages. Harold dispose d’un léger avantage numérique. Le but des Normands est de déloger les Anglais, protégés par leurs boucliers, de leur colline. Guillaume fait donner ses fantassins et ses archers, mais ils sont repoussés par une pluie de javelots, de haches, de pierres et d’ustensiles divers. La cavalerie prend le relais, mais elle est aussi repoussée, après un féroce corps-à-corps, épées à deux tranchants contre haches à deux mains. Les affaires sont mal engagées pour Guillaume qui a bien du mal à rallier ses troupes qui redescendent la colline en désordre. Mais les Anglais ne peuvent garder leur cohésion : certains commencent à amorcer une poursuite ; des petits groupes se détachent ; les rangs s’éclaircissent, facilitant la tâche des cavaliers ennemis.

Guillaume combine l’emploi des archers, qui tirent en l’air et dont les flèches retombent à la verticale, derrière le mur des boucliers, et celui des cavaliers, envoyés pour une dernière charge. Cette fois, le front anglais saute ; Harold est tué d’une flèche au visage, et c’est la déroute et le carnage, jusqu’au soir. La tactique des Normands l’a emporté sur les méthodes statiques des Anglais. Mais la victoire de Hastings était aussi le résultat de neuf mois de préparation, sous la direction d’un homme exceptionnel, tendu vers un seul but : la conquête de l’Angleterre. Le jour de Noël, le 25 décembre 1066, il était couronné roi à Westminster. La monarchie anglo-normande était née. 

Après la dictature puritaine de Cromwell, l’Angleterre avait accueilli dans l’enthousiasme, en 1660, le retour du fils du « roi martyr », le noiraud Charles II. Si ce dernier n’était pas un génie politique, il avait hérité de son grand-père Henri IV le Béarnais beaucoup de bon sens et d’astuce. Charles II s’efforça, avec succès, de limiter les excès de la réaction antipuritaine, affichant la plus grande fidélité à la religion anglicane officielle et évitant les formes autoritaires qui avaient conduit son père à l’échafaud. Si les « dissidents » avaient perdu toute chance de dominer le gouvernement, ils n’avaient pourtant pas disparu de la scène et n’étaient nullement disposés à se taire. L’antipapisme restait la passion dominante du pays. La « loi du test » votée en 1673 imposait à tous les dignitaires de la Couronne et fonctionnaires publics la communion selon le rite protestant, excluant ainsi les catholiques des hautes responsabilités du royaume.

Proclamé roi sous le nom de Guillaume III, le 13 février 1689, le prince d’Orange devint, sans l’avoir voulu, le premier monarque constitutionnel d’Angleterre. Charles II avait en vain tenté d’empêcher ce vote : plus prudent que son père, il avait préféré céder.

Sous son règne, la vie politique se régularise et les partis politiques se dessinent : d’un côté les torys, partisans d’une royauté forte, de l’autre les whigs, champions du pouvoir parlementaire. Avec la restauration, une page a été tournée : il est clair que toute tentative de retour à la monarchie autoritaire d’Henri VIII ou d’Élisabeth 1er se heurtera désormais à une rude opposition. D’autant plus qu’en 1679 le Parlement a adopté l’Habeas Corpus, garantissant le respect de la liberté individuelle. On aurait donc pu craindre le pire lorsque Charles II mourut en février1685. Son frère et héritier, Jacques d’York, s’était converti au catholicisme vers 1670, avait épousé en 1673 une princesse catholique, Marie de Modène, et faisait célébrer la messe dans sa chapelle privée en violation des lois. Le Parlement, en 1679-1680, avait voulu voter une loi spéciale pour l’exclure du trône en tant que papiste : il avait fallu toute l’habileté de Charles II pour désamorcer la bombe et maintenir à son frère le droit de lui succéder. Pourtant l’avènement de Jacques se fit sans difficulté. Il accepta de se faire couronner sous le nom de Jacques II à Westminster par l’archevêque anglican William Sancroft et multiplia les déclarations apaisantes, affirmant qu’il n’entrait nullement dans ses intentions d’enlever à l’Église anglicane son privilège d’« Église établie » ni de déroger aux lois du royaume.

Du reste, l’héritière du trône était maintenant la fille aînée de Jacques, Marie, née d’un premier mariage avec une Anglaise protestante et mariée au très protestant stathouder (chef d’État) de Hollande, le prince Guillaume d’Orange. La situation était donc renversée par rapport au règne précédent : on avait eu alors un roi anglican avec la perspective d’une succession catholique, on avait maintenant un souverain catholique pourvu d’une héritière protestante. Le papisme était privé d’avenir en Angleterre. Ce qui gâcha tout, c’est que Jacques II se crut assez fort pour demander au Parlement la création d’une armée permanente – vieil épouvantail des libertés depuis la dictature militaire de Cromwell –, et l’abolition de la loi du test. L’opposition se montra unanime et, faute d’avoir pu supprimer la loi maudite, le roi commença à dispenser de son observation les catholiques qu’il voulait nommer à des postes officiels. Le comble fut atteint lorsqu’en 1688 il promulgua de sa propre autorité une « déclaration d’indulgence » pour tous ses sujets chrétiens : « Nous permettons à tous nos bons et loyaux sujets de se réunir et de célébrer leur culte selon leurs usages propres, tant en public qu’en prive’. »

Ce texte souleva l’indignation de l’Église établie d’Angleterre. Il ouvrait en effet la voie des honneurs publics aux catholiques honnis, aux puritains, dissidents et non-conformistes de tout poil. C’était l’ensemble du système ecclésiastico-politique du pays qui était mis en péril. L’archevêque de Canterbury, William Sancroft, et six autres évêques anglicans, refusèrent de lire la « déclaration royale » dans leurs églises et furent traduits en justice par ordre du roi. La situation de Jacques II commençait à ressembler dangereusement à celle de son père à la veille de la « grande rébellion ». Le14 Mais le choc déterminant intervient le 20 juin 1688, lorsque la reine Marie de Modène met au monde un garçon. L’héritier est catholique, et les chances de voir un souverain protestant sur le trône s’éloignent à l’infini.

 Le roi catholique Jacques II fut chassé du trône anglais en 1688 par son gendre, le champion du protestantisme, Guillaume d’Orange. Dès lors, les événements se précipitent. Le 30 juin, les sept évêques inculpés sur ordre de Jacques II sont acquittés au milieu des transports d’allégresse, des « pétards, des coups de fusil et de toute sortes d’actes impies contre la religion », comme le relate horrifié le nonce apostolique témoin de l’événement. Le même jour, sept hauts dignitaires – que l’histoire officielle appelle les « Sept Immortels » envoient à Guillaume d’Orange, le gendre de Jacques II, l’époux de Marie, une lettre pour l’inviter à venir rétablir la légalité en Angleterre : « Votre Altesse peut être assurée du soutien des neuf dixièmes du peuple de ce royaume qui attend le changement avec impatience. » La « révolution » était en marche.

Le prince d’Orange hésita un peu avant de passer à l’action car la partie était risquée. Les seigneurs qui faisaient appel à lui n’avaient aucun mandat légal ; le Parlement ne siégeait pas et personne ne pouvait mettre en doute la légitimité de Jacques II, roi couronné. On n’avait à lui reprocher ni emprisonnements illégaux ni actes de « tyrannie » comme jadis à son père. Mais le conflit entre la France et la Ligue d’Augsbourg était imminent et Guillaume d’Orange, véritable âme de cette coalition européenne, voulait la ruine de Louis XIV ; l’offre qui lui était faite de mettre au service de cette cause les ressources de la Grande-Bretagne ne pouvait le laisser indifférent.

Le 30 septembre 1688 il lance une proclamation au peuple d’Angleterre : « La paix publique et le bonheur d’un État sont en danger dès lors que les lois, les libertés et les coutumes établies par l’autorité légale sont ouvertement bafouées et transgressées, particulièrement lorsqu’on tente de subvertir la religion pour introduire une autre religion contraire à la loi4. » Partant de si nobles principes, le prince d’Orange annonce son intention de passer en Angleterre « avec des forces suffisantes » pour permettre « la réunion d’un Parlement librement élu selon les lois du royaume » et pour mettre fin à la « violence des mauvais conseillers ». Il se recommande à la grâce de Dieu et enjoint à tous les pairs du royaume, évêques, lords lieutenants des comtés, gentilshommes, bourgeois et autres, de se joindre à lui pour « l’accomplissement de ce dessein ». À la tête de 12 000 hommes, Guillaume débarque le 7 novembre là où personne ne l’attend, dans le Devon. Puis, au lieu de foncer vers Londres, il se hâte lentement et attend les ralliements. Le risque, pour lui, est de voir l’armée royale accourir pour lui barrer la route ; tout au contraire, celle-ci traîne avec un manque évident de dynamisme, et quand Jacques II la rejoint à Salisbury, le 19 novembre, le ver est dans le fruit.

De fait, à partir de ce moment, on assiste à un véritable effondrement psychologique du roi Jacques. L’échafaud de Charles 1er le hante : tout esprit de résistance armée l’a abandonné. De retour à Londres, il entre en négociations avec Guillaume, tout en préparant son départ. Dans la nuit du 10 au 11 décembre, le roi quitte le palais de Whitehall, traverse la Tamise en barque et se dirige vers la côte. Las ! il est reconnu et arrêté à Shearness, insulté par les pêcheurs qui le retiennent prisonnier. Ramené à Londres, il est fort embarrassant pour Guillaume, qui n’a nulle intention d’inaugurer son règne par l’assassinat de son beau-père ou par un procès aux bases juridiques douteuses.

Le Parlement britannique est un modèle de bien des Parlement dans le monde Institutionnalisé au XII° siècle, il a été séparé entre Chambre des lords et Chambre des communes au XIV° siècle. Sous les Tudors (14851603), le roi est une partie du parlement, avec les Lords (les dignitaires de l’Église d’Angleterre et les chefs des familles nobles) et les députés des Communes (élus par les notables des comtés ou des bourgs). Pour les Anglais, l’alliance des principes monarchique, aristocratique et démocratique faisait de leur régime politique le meilleur possible et donnait une force particulière aux décisions du roi agissant en son Parlement. Le Parlement restait cependant un organe politique secondaire : il était irrégulièrement convoqué et son rôle était surtout de voter les impôts directs.

Au XVIII° siècle, les tentatives absolutistes des Stuarts à partir de 1603 furent en partie à l’origine des conflits des années 1640-1650, puis de la « glorieuse révolution » de 1688. Le parlement en sortit renforcé. Le Bill of Rigbts de 1689 consacra son indépendance et sa liberté de parole, et son rôle de contrepouvoir en matière fiscale et militaire. Dès lors, il fut réuni tous les ans. Les souverains Hanovre prirent l’habitude de gouverner en s’appuyant sur un Cabinet qui jouissait de la confiance d’une majorité de Lords et de députés des Communes. Bientôt, il fut admis que la souveraineté politique résidait uniquement dans le Parlement. Mais celui-ci ne représentait qu’une partie de plus en plus étroite de la nation britannique en pleine croissance. Le suffrage fut élargi progressivement par les Reform Acis de 1832, 1867 et 1884-1885. A la fin du XIX° siècle le Parlement britannique était devenu une institution démocratique.

 Des ordres discrets sont donnés, et le 23 décembre, le souverain s’échappe et s’embarque à Rochester : il abordera près de Calais, où sa femme et son fils l’ont précédé, le 25 décembre, accueilli par son cousin Louis XIV avec amitié.

Les événements de 1688 ne constituent donc pas une « révolution » mais plutôt la fuite d’un roi devant une invasion armée. C’est l’année suivante, 1689, qui voit se produire en Angleterre les changements qu’on peut, en forçant un peu la note, qualifier de révolutionnaires. Tout d’abord, la question se posait du devenir constitutionnel. Guillaume d’Orange entendait bien coiffer la couronne, non comme « consort » de sa femme, mais de plein droit. Les lords et Marie étaient d’accord, mais une difficulté juridique de taille s’élevait : le Parlement ne siégeait pas, et seul le roi pouvait le convoquer – cercle vicieux s’il en fut. Avec leur pragmatisme habituel, les Anglais résolurent le problème : le Parlement se réunit « de sa propre initiative » en prenant le nom de « Convention ». Il constata la vacance du trône par la fuite de Jacques II et conféra la couronne conjointement à Guillaume et Marie, désormais Guillaume III et Marie II. Le changement de règne était accompli. Après quoi, les nouveaux souverains « convoquèrent » le Parlement et les choses reprirent leur cours5. Pourtant, quelque chose avait changé, qu’il n’était pas au pouvoir de Guillaume d’arrêter : les abus qui avaient entraîné la chute de Jacques II ne devaient pas se renouveler, et le Parlement entendait bien y veiller.

 Une « liste des griefs » était votée dès le 13 février et huit mois plus tard était promulguée la fameuse « loi des droits » (Bill of Rights), qui constituait une spectaculaire avancée dans le domaine des libertés civiques. Ainsi, bon gré mal gré, Guillaume III se trouvait dans la position d’un monarque aux pouvoirs strictement limités ; c’en était fait en Angleterre, à tout jamais, des velléités absolutistes des premiers Stuarts. En même temps, une loi de tolérance religieuse mettait fin à la dictature spirituelle de l’Église anglicane en légitimant les « dissidents » protestants, tout en continuant à exclure les fidèles de Rome – là encore, fin du rêve Stuart de réinsertion des catholiques dans la société anglaise, et ce jusqu’au me siècle.

Sans l’avoir voulu, Guillaume d’Orange devenait donc, en quelque sorte, le premier roi constitutionnel d’Angleterre. A partir de là, l’évolution vers une limitation de plus en plus marquée de la prérogative royale ne cessera plus : dès le milieu du XIII° siècle, le royaume insulaire connaît un équilibre des pouvoirs que la France n’atteindra, péniblement, qu’après la Restauration de 1815. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’on peut parler de « révolution » à propos des événements anglais de 1688-1689. Quant au qualificatif de « glorieuse », elle le mérite, sans doute, par son caractère pacifique : on dit aussi la Bloodless Révolution – la révolution sans effusion de sang.

Le changement de règne, en fondant pour de longues années la prépondérance du parti aristocratique whig, devenait le « mythe fondateur » de l’Angleterre moderne. L’école historique anglaise du XVIII°-XIX° siècle, de Hume à Macaulay, de Burke à Carlyle, s’est abreuvée à cette source. Des générations de citoyens britanniques ont appris, dès l’école primaire, à vénérer les « Sept Immortels » et le Bill of Rights.

En fait, la nomination de Guillaume et Marie comme roi et reine d’Angleterre s’étant produite le 13 février, elle était bien datée de 1688 puisque dans ce pays l’année se terminait alors le 24 mars. Ce n’est qu’en 1752 que l’Angleterre, adopta le mois janvier comme début de l’année.

La reine Victoria incarne, à elle seule, la renommée universelle d’une certaine civilisation britannique : elle a donné son nom à une époque. Or son règne n’aurait peut-être pas atteint un tel rayonnement sans le gouvernement d’un homme politique que rien ne semblait destiner à une carrière aussi exceptionnelle : Benjamin Disraeli. C’est lui en effet qui dirigea le Parti conservateur (fondé par Robert Peel en 1834) de 1852 à 1881, et s’employa à transformer le vieux mouvement tory, une coterie d’aristocrates réactionnaires — en un parti moderne, à l’écoute des aspirations du plus grand nombre. Le dotant d’une organisation qui subsiste à peu près inchangée aujourd’hui, lui assurant une solide assise nationale, lui fournissant une doctrine cohérente, il le conduisit à sa première grande victoire électorale, en 1874. Deux fois Premier Ministre, Disraeli a pu mettre en application, en accord avec la reine, qui ne cachait pas sa sympathie politique et personnelle pour lui, les idées qu’il avait toujours défendues. Juif italien d’origine, jeune dandy romantique proclamant ses prétentions littéraires, Benjamin Disraeli afficha dès sa jeunesse son ambition et sa soif de célébrité. A 17 ans, en 1821, il entre dans une étude de juristes de la City puis s’inscrit en 1824 à l’école de droit de Lincoln’s Inn afin de devenir avocat.

Il tente bientôt sa chance dans d’autres domaines très divers : il boursicote puis se lance dans une carrière d’écrivain. Sa production sera pléthorique. Disraeli, assez imbu de lui-même, déclarait : « Quand je veux lire un roman, j’en écris un. » A la fin des années 1820, Disraeli est l’archétype du jeune homme romantique. Il en a le physique et l’allure : frêle, la chevelure bouclée et les traits fins, affichant un air impénétrable qui le fera par la suite comparer plus d’une fois à un sphinx ; sur le plan vestimentaire, c’est un dandy. Il a également, du romantique la santé délicate, souffrant, de 1827 à 1830, d’une longue dépression nerveuse.

De 1833 à 1836, sa liaison passionnée avec lady Henrietta Sykes, épouse de sir Francis Sykes, va servir ses ambitions politiques. Très influente dans le milieu tory, la jeune femme lance véritablement la carrière publique de Disraeli en le faisant admettre au sein du parti en 1836 puis élire à Maidstone (Kent) en juillet 1837.

Le Parti conservateur réunit à cette époque des propriétaires terriens guidés par une conception très aristocratique de la société. Au contraire, Disraeli, sensible aux souffrances du peuple, se pose en « tory radical », partisan des réformes et de l’élargissement du suffrage, En quelques mois, il se forge une réputation de brillant orateur. Il prend position contre la « loi des pauvres » de 1834, qui réglemente sévèrement l’attribution de l’aide publique aux nécessiteux. En août 1839, il épouse Mary Ann Lewis, la veuve d’un député conservateur, mariage qui lui assure une plus grande sécurité financière et une meilleure assise sociale. En août 1841, Robert Peel forme un gouvernement conservateur dont Disraeli est exclu. Une longue lutte s’engage alors entre les deux hommes. Dans un premier temps, de 1842 à 1845, Disraeli brise son isolement en rassemblant au sein du groupe (« Jeune Angleterre ») une poignée de backbenchers conservateurs, partisans de réformes – qui restent à préciser... Il publie deux romans « sociaux », Coningsby et Sybil, manifestes du mouvement qu’il vient de créer. Coningsby est une vive critique des aristocrates torys traditionnels, insensibles aux conditions de vie du peuple britannique, tandis que, dans Sybil, Disraeli dénonce la division de l’Angleterre* en « deux nations, les riches et les pauvres ». La distinction annonce une des (rares) constantes de la pensée de Disraeli : sa conviction en la nécessité de réaliser l’union des classes au sein d’« une seule nation ».

( Un Juif Premier ministre)

« Surprenant, qu’un Disraeli se fût retrouvé en 1874 au 10, Downing Street ? Il est vrai qu’en comparaison avec la situation des Juifs dans le reste de l’Europe, la chose était exceptionnelle. Mais faire de la Grande-Bretagne une terre totalement réfractaire à l’antisémitisme serait allé un peu vite en besogne. Il convient en fait de distinguer entre une élite « anglo-juive bien intégrée (l’émancipation date de 1858), très active dans les affaires (cf les Rothschild), à laquelle Disraeli appartenait, et les Juifs des milieux populaires, dont le nombre grossit au XIX° siècle essentiellement du fait de l’immigration en provenance de Russie : on comptait 160 000 Juifs en Angleterre en 1901. Pour ceux-ci l’intégration fut beaucoup plus ardue, et les manifestations d’hostilité fréquentes, notamment dans l’entre-deux-guerres. »
 
L’affrontement entre Disraeli et Peel éclate en 1845-1846, sur la question du passage de la Grande-Bretagne* au libre-échange. Le protectionnisme prévaut alors dans le pays. Or Robert Peel démantèle en 1843 les barrières douanières concernant les produits manufacturés, avant de s’attaquer aux lois sur les céréales (Com Laws). Disraeli, qui se pose en défenseur ultra des principes torys et des grands propriétaires terriens, accuse le Premier ministre de trahir le mandat reçu des électeurs. Il entraîne avec lui une centaine de députés et en 1846 provoque la rupture, au sein du Parti conservateur, entre protectionnistes et libre-échangistes. Bien que les Com Laws soient abolies dans la foulée, Peel doit démissionner ; il met un terme définitif à sa carrière politique.

Pour Disraeli, l’élimination de Peel est la condition nécessaire, mais non suffisante, à la réalisation de ses ambitions politiques : la direction du parti tory lui échappe encore – elle revient à lord Derby –, et les conservateurs (rebaptisés « protectionnistes ») apparaissent très affaiblis face à un parti whig (on commence à dire « libéral ») renforcé des « peelites ». Trente longues années vont lui être nécessaires pour mener à bien cette double conquête du pouvoir. En 1852, la première est accomplie : Disraeli est désigné dirigeant du mouvement protectionniste aux Communes.
.
Les années 1846-1874 sont marquées par une hégémonie libérale incontestable, les conservateurs n’étant au pouvoir qu’en de brèves occasions (en 1852, 1858-1859 et 1866-1868), et sans jamais obtenir de majorité dans les urnes. C’est pourtant là que Disraeli fait ses premières armes, participant aux deux premiers gouvernements Derby en tant que chancelier de l’Echiquier.

A sa mort en janvier 1901, à l’âge de 88 ans, rares étaient ceux qui pouvaient se souvenir des débuts du règne de Victoria, 64 ans plus tôt. La jeune princesse, qui était montée sur un trône affaibli, avait su raffermir l’institution monarchique et avait fini ses jours comme « mère de ses sujets » et « grand-mère de l’Europe ». Mieux encore, elle avait donné son nom à son époque : l’ère « victorienne ». Les choses n’avaient pas pourtant été sans mal : les quatre premières décennies de son règne furent marquées par des difficultés persistantes, liées en particulier à l’impopularité de son mari Albert de Saxe-Cobourg Gotha. Entre 1840 et 1882, elle fit l’objet de sept tentatives d’assassinat. Lorsque Albert décéda en 1861, la reine vécut une dizaine d’années en recluse.

 Le mécontentement était tel que des facétieux apposèrent un panneau « A vendre » sur les grilles de Buckingham » En 1871, le prince de Galles tomba à son tour malade et faillit perdre la vie. Sa guérison inespérée entraîna un retournement de l’opinion et les trois décennies suivantes furent celles d’une popularité inégalée. Le règne de Victoria revêt une réelle importance dans l’histoire de la monarchie. Depuis plus d’un siècle, l’essentiel du pouvoir appartenait au Premier ministre. Si la reine parvint rarement à faire valoir ses vues, elle exerça une influence réelle sur certains de ses Premiers ministres, tel Disraeli. Surtout, elle donna à la monarchie l’image de respectabilité familiale qui est encore la sienne aujourd’hui, ou, du moins, qu’elle a longtemps eu.

C’est à la même époque, au début des années 1860, que Disraeli parvient à gagner la confiance, puis l’affection de la reine Victoria. Il lui adresse quantité de notes et de rapports sur les affaires courantes qui flattent la souveraine. Leur amitié est scellée à la fin de 1861 lorsque, à l’occasion du décès de son époux, le prince Albert, Disraeli sait entourer la reine d’attentions et de paroles de réconfort. Celle-ci ne cache plus son inclination pour ce « cher Dizzy » – sans que l’on puisse accorder le moindre crédit aux romantiques évocations d’une liaison entre les deux personnages –, pas plus qu’elle ne fait mystère de l’aversion qu’elle éprouve pour le rigoureux Gladstone. L’habitude prise par ce dernier de la laisser en dehors des grandes affaires politiques ne cessera de nourrir cette inimitié. A partir de 1867, la maladie contraint lord Derby à se retirer des affaires. Disraeli prend les rênes du pouvoir. Même s’il n’obtient le poste de Premier ministre qu’en 1868, c’est lui qui dirige de bout en bout la préparation de la grande réforme électorale de 1867, qui porte le corps électoral de 1 à 2 millions.

Un an plus tard, les élections de novembre 1868 sont un échec pour les conservateurs et Gladstone remplace Disraeli au 10, Downing Street. Ce dernier construit alors les instruments de son retour au pouvoir. En 1870, il crée le Central Office – véritable « gouvernement » du parti tory, dirigé par un président nommé par le leader – qui vient compléter la National Union of Conservative Associations, un réseau d’associations de circonscriptions créé trois ans plus tôt.

En 1872, il définit un programme : « défendre les institutions du pays en général et la monarchie en particulier » ; oeuvrer à l’extension de l’empire ; améliorer les conditions de vie du peuple. En 1874, les conservateurs remportent enfin la majorité aux Communes. Disraeli est de nouveau Premier ministre avec, cette fois, la certitude de la durée.

Le « grand ministère » de Disraeli, qui dure de 1874 à 1880, est généralement considéré comme la quintessence de l’ère victorienne. De fait, les institutions britanniques sont parvenues à un tel équilibre que les constitutionnalistes majeurs de l’époque, Walter Bagehot ou Albert Dicey, parlent du « modèle de Westminster », parfait et immuable. Disraeli mène une politique étrangère énergique, réaffirmant le statut de la Grande-Bretagne comme première puissance mondiale. Par la législation sociale qu’il fait adopter, il incarne un « conservatisme social » et philanthropique de bon aloi et travaille à la réconciliation des « deux nations » ; c’est le « one nation toryism ».

Les premières années du gouvernement Disraeli, entre 1874 et 1878, voient l’adoption d’importantes lois dans le domaine social. La journée de 10 heures devient la règle dans toutes les industries en 1874. L’année suivante, 1’Employers and Workmen Act interdit les poursuites judiciaires contre les ouvriers grévistes. En 1875 toujours, un Public Health Act accorde de larges pouvoirs aux autorités sanitaires locales en matière de drainage et d’approvisionnement en eau potable, et encourage les municipalités à démolir les zones de taudis pour les remplacer par des logements salubres. Mais cette législation avant tout incitative est peu appliquée et ne s’attaque en aucune manière à la pauvreté, très répandue en milieu urbain.

Disraeli connaît ses plus grands succès en politique extérieure, son « domaine réservé ». En novembre 1875, il rachète les parts que le vice-roi d’Égypte, le khédive, détient dans la Compagnie du canal de Suez, un canal d’une importance capitale pour les Britanniques car réduisant considérablement les temps de navigation vers l’Inde – les bateaux n’ayant plus besoin de contourner le continent africain. Et le Premier ministre de déclarer à la reine Victoria, sur un ton mélodramatique : « Le canal est à vous, Madame. »

La proclamation, en 1876, de Victoria impératrice des Indes est généralement considérée comme un autre des hauts faits de Disraeli. Elle suscita pourtant bien des oppositions tant il paraissait évident que cette décision était avant tout destinée à flatter la vanité de la reine, ulcérée en 1871 d’avoir vu le roi de Prusse Guillaume Ier devenir empereur d’Allemagne. Faire de l’Inde un « empire » alors que depuis 18581e pays était déjà administré directement par Londres n’apportait rien de plus à la Grande-Bretagne et ne pouvait, craignait-on, que lui coûter davantage.

Le congrès de Berlin en 1878 marque la vraie apothéose de Disraeli. Contre les avancées russes dans les Balkans au détriment des Ottomans, Disraeli fait triompher les vues de son pays : si la Serbie, le Monténégro et la Roumanie deviennent indépendants, la Bulgarie est partagée en deux provinces conservant chacune des liens de subordination avec l’empire turc, dont l’intégrité est ainsi globalement préservée. En remerciement de son appui à la Sublime Porte, la Grande-Bretagne reçoit l’île de Chypre. Disraeli et son ministre des Affaires étrangères, lord Salisbury, ont assuré « la paix dans l’honneur », pour reprendre les paroles du Premier ministre. Disraeli reçoit à cette occasion l’ordre de la Jarretière, le plus prestigieux des ordres nobiliaires britanniques Cet état de grâce dans le domaine des affaires internationales ne dure pas : en 1879-1880, le gouvernement connaît revers sur revers, en Afghanistan, en Afrique du Sud et en Irlande. Sur le plan intérieur également, la situation du gouvernement se dégrade. Disraeli n’a guère de programme précis et s’en remet à son sens de l’improvisation et aux suggestions des membres de son cabinet – d’où un manque de cohérence dans la politique gouvernementale. La conjoncture économique des années 1879-1880 est particulièrement mauvaise, avec un taux de chômage de 11 % de la population active en 1879.

Disraeli est alors physiquement amoindri. Agé de 75 ans, il est gravement asthmatique et souffre de la goutte. Anobli par la reine en 1876 – il est devenu le comte de Beaconsfield –, il siège désormais à la Chambre des lords, loin du véritable forum du pouvoir, et semble quelque peu désemparé face à une opposition libérale plus agressive et ressoudée autour de Gladstone. Sa décision de dissoudre le Parlement, annoncée en mars 1880, peut ainsi se lire comme l’ultime manoeuvre d’un homme qui veut échapper à une tâche devenue trop lourde. De fait, les libéraux l’emportent sans surprise.

Après cette défaite, Disraeli continue d’exercer le leadership du Parti conservateur et participe encore à quelques débats à la Chambre des lords, mais son état de santé se dégrade brutalement en mars 1881, et il décède le 19 avril suivant. Sa mort marque la fin de l’« époque pionnière » du Parti conservateur. Celui-ci venait de faire la preuve de ses aptitudes comme parti de gouvernement et véritable alternative aux libéraux. Le « mythe Disraeli » a certes quelque peu embelli le bilan de son action gouvernementale, en même temps qu’il faisait oublier le Disraeli dilettante, ambitieux, pragmatique, voire opportuniste... Il n’en reste pas moins que son action a été capitale.

Les conservateurs britanniques ont entretenu jusqu’aux années 1970 cette image d’héritiers de Disraeli, de la création de la Primrose League (la « Ligue de la primevère », une organisation satellite, ainsi dénommée par référence à la fleur préférée du Premier ministre) à la rhétorique « one nation » complaisamment reprise et développée. Rejetés dans l’opposition en 1880, ils reviennent au pouvoir en 1886-1892 et en 1894-1906, avant de s’imposer comme le parti « naturel » de gouvernement au XX° siècle, puisqu’il exerça le pouvoir, seul ou en coalition, pendant cinquante ans entre 1915 et 1997. C’est dire l’ampleur du recul qu’il a subi depuis, étrillé par les travaillistes de Tony Blair en 1997, 2001 et 2005, ramené à un groupe de moins de 200 députés (sur 646). Nettement déporté idéologiquement sur la droite de l’échiquier politique, il a semble-t-il abandonné le principe disraélien du « one nation tolyism ». En paierait-il le prix ?

Winston Churchill est entré dans l’éternité comme l’un des grands vainqueurs de la Seconde
Guerre mondiale. Mais avant l’apothéose de 1940, il y eut une longue carrière politique,
faite avant tout d’erreurs, d’échecs, de contradictions et de reniements...pour une génération qui s’efface, Winston Churchill reste le symbole du courage, à travers l’une des périodes les plus sombres de l’histoire britannique. Ses obsèques nationales, en janvier 1965, illustrèrent la force de cet attachement.

Churchill s’était battu toute sa vie pour l’empire, le rang et l’indépendance de l’Angleterre, et contre le « socialisme ». Aussi étrange que cela puisse paraître, il était avant tout un républicain. « Toute ma philosophie tient dans les propos de mon héros », écrit-il à lady Randolph, sa mère, alors qu’il vient de boucler en deux mois son premier et unique roman, Savrola, considéré comme un « fumeux fourre-tout » par les historiens et renié même par son auteur dans son autobiographie. Ce livre, écrit en 1897, permet pourtant de percer à jour notre personnage. Celui-ci refuse le principe de la souveraineté du peuple, énoncé par Thomas Hobbes dans Le Léviathan (1651), pour lui opposer la souveraineté des droits individuels. Le « bien du peuple » est une chimère, seule compte la singularité de l’homme. La défendre, c’est mieux qu’un devoir, un droit, celui de résistance.

Au nom de quoi, dès lors, résister ? La liberté religieuse permet de s’opposer à toute idéologie qui entendrait refonder le monde, à commencer par la révolution. Peu importe que l’on croie ou non en Dieu. S’en tenir à une telle hiérarchie des valeurs n’est pas chose aisée. Mais elle permet d’expliquer des choix politiques où les adversaires de Churchill verront la marque d’un opportunisme doublé de versatilité.

Opposé au Home Rule (l’autonomie de l’Irlande) en 1887, il s’y rallie en 1904. Ministre de l’Intérieur en 1910-1911, il ordonne aux soldats dépêchés contre les grévistes de Tonypandy de « se tenir à l’écart des émeutiers », mais craignant un raz de marée social, fait tirer sur les dockers de Liverpool l’été suivant au prétexte que « l’anarchie menace d’emporter notre communauté dans un abîme d’horreur ». Il propose d’alourdir les peines contre les suffragettes et, plus généralement, contre tout délit féminin, lui qui recommande à Asquith, le Premier ministre, la stérilisation des « simples d’esprit et autres dégénérés ». Et c’est toujours lui qui, trois mois après, réduit les peines de prison pour homosexualité. Il mène en personne l’assaut contre les anarchistes lettons de Sydney Street, le 3 janvier 1911, qu’il laisse brûler dans l’incendie de la maison, et en profite, quinze jours plus tard, pour soumettre une proposition de loi autorisant la police à arrêter tout étranger sans ressources patentes, et à le déporter sur simple soupçon ; mais en septembre, Churchill refuse l’instauration d’un recensement des étrangers, au motif que ce ne serait « ni efficace ni souhaitable »..
.
Churchill est pourtant, contrairement aux apparences, inspiré par un souci constant : dans un univers hostile à l’individu, le devoir d’un homme politique est de forger la force morale des citoyens, afin qu’ils sachent résister à la menace de la barbarie et oublier l’inévitable fin. Autant d’idées puisées chez Winwood Reade, vulgarisateur à succès du darwinisme. Si l’homme ressemble à un « enfant perdu dans la nuit, pleurant pour qu’on lui donne de la lumière », alors le rôle de l’État est d’intervenir pour veiller au respect, voire à la consolidation, des règles définies par les personnes entre elles. En clair, Churchill postule la méchanceté humaine, s’en sert parce que cette menace prémunit la société contre un retour à la barbarie et propose de construire une nation « civique » où la police autant que la justice garantiraient les droits de chacun. Dans cette logique, il escompte « l’adhésion générale » à son projet de stérilisation des maniaques sexuels ou l’envoi en camp de travail des simples d’esprit...

Comment un homme si obsédé par son univers mental, si peu soucieux d’être le représentant des conflits qui traversent la société anglaise tant il prétend incarner le pouvoir, a-t-il pu s’imposer à ses concitoyens ? Avoir brûlé les étapes constituait déjà une faute de goût, afficher son ambition témoignait d’une éducation relâchée, enfin prendre un soin particulier à se créer des ennemis était le plus sûr moyen d’écourter une carrière. Ses contemporains avaient proposé une explication – en forme de condamnation – dès 1898 : « Churchill n’a pas eu besoin d’étudier pour se transformer en démagogue. Il est né comme ça et s’en est rendu compte. Le principal trait de son caractère est d’être un rhétoricien. » De fait, notre homme confond souvent ampleur stylistique et largeur de vues, dextérité démonstrative et cohérence politique. C’est un orateur de première force, mais son succès réside dans ce lien particulier qu’il entretient avec le peuple anglais et qui pourrait s’exprimer à peu près ainsi : « Confiez-moi la responsabilité de votre participation au pouvoir et je vous garantirai la libre expansion des énergies individuelles. »

A la tête de la machine de guerre anglaise, puis comme ministre de l’Armement, de la Guerre et enfin des Colonies, la décennie 1912-1923 sera pour Winston celle des occasions manquées. En 1914, l’urgence exige selon lui un pouvoir politique fort qui n’hésite ni à renier certaines promesses (autonomies irlandaise, égyptienne ou indienne), ni à bafouer certains principes démocratiques (respect de la neutralité ou non-intervention dans les affaires intérieures d’un autre État). En 1915, il faut trouver un moyen de débloquer l’impasse de la guerre de positions. Il suffit « d’envahir les Danois ou les Bulgares afin de contourner les lignes Allemandes, et ils se rallieront à la cause des alliers. Ce sera finalement le désastre de l’expédition des Dardanelles, dont l’échec face au Turcs conduira Churchill à la démission à la fin de l’année 1915. Premier Ministre Churchill exerça deux fois les responsabilités suprêmes : entre mai 1940 et juillet 1945, à la tête d’un gouvernement d’union nationale, et d’octobre 1951 à avril 1955, lorsqu’il ramena les conservateurs au pouvoir après six ans de traversée du désert.

Entre 1940 et 1945, Churchill se concentra exclusivement sur la conduite de la guerre. Si ses initiatives stratégiques ne furent pas toujours couronnées de succès, il convainquit cependant les États-Unis de concentrer d’abord leurs efforts sur l’Europe. Il s’efforça aussi de préserver l’empire, et assura à son pays une place de premier plan dans les institutions internationales du monde d’après-guerre, même s’il comprit dès 1943 qu’il était devenu « le plus petit des trois Grands ». Cependant, peu convaincu par les recommandations du rapport Beveridge (1942), préconisant l’instauration de l’État providence, II ne mesura pas leur impact dans l’opinion. En juillet 1945, et en dépit de son immense popularité en tant que chef de guerre (« le Vieux Lion »-), les Britanniques votèrent en masse pour le Parti travailliste.

Le second mandat de Churchill a fait l’objet d’évaluations plus contrastées : était-il trop âgé (77 ans) et de santé précaire (deux infarctus) ? Aurait-il dû laisser plus tôt la place aux nouvelles générations, incarnées par Antony Eden, son dauphin officieux ? Churchill pourtant sut intégrer le Welfare State, tout en mettant en œuvre, une politique économique d’inspiration plus libérale. Ce fut la fin du rationnement alimentaire, et le début d’un cycle de prospérité économique et sociale qui devait durer une dizaine d’années. Churchill céda la place à Eden en avril 1955, mais continua de siéger aux Communes. A sa mort, dix ans plus tard, c’est tout un pays qui lui manifesta sa gratitude à travers de grandioses funérailles nationales.

En 1919, ministre de la Guerre, il tente d’empêcher à la fois que les bolcheviks triomphent en Russie et que la révolution submerge le royaume. Churchill échafaude ces schémas en amateur de talent, obsédé par le coup de maître qui ferait de lui le héros de la guerre. Aussi ignore-t-il l’avis des experts. Avoir du jugement ne nuit pas, mais « sentir » les situations, voilà l’essentiel. Or, pendant cette décennie, Churchill ne parvient pas à concilier l’estime qu’il a pour lui-même et pour ses intuitions avec la mise en oeuvre d’une politique qui rencontrerait la demande de l’opinion. Du coup, son maigre bilan, qui oscille entre des demi-succès nationaux et de francs échecs à l’étranger, l’incite à considérer que le monde d’après-guerre court à la catastrophe parce qu’il s’abandonne à l’illusion d’un bonheur plus équitablement partagé. Y résister conduit à endosser l’habit réactionnaire et, à utiliser systématiquement le mot « subversion » à la place de celui de « changement », Churchill passe pour un prophète de la décadence, réduit à illustrer sa réputation « volcanique » avec des phrases du genre : « Le bolchevisme n’est pas une doctrine, c’est une maladie ! »

Au ministère des Colonies (il occupera ce poste de février 1921 à octobre 1922), il taxe d’« agitation locale » les revendications des colonisés, il ne comprend pas, littéralement, l’histoire qui est en train de s’écrire dans l’empire. Sa « haine » proclamée des Irakiens, Grecs, Afghans et autres Palestiniens, tous ces « barbares » qu’il soupçonne de préparer la subversion de l’empire, le conduit à préconiser, dès 1919 et jusqu’en 1927, l’emploi du bombardement aérien au gaz moutarde, au motif que « son effet psychologique est suffisamment important pour réduire les pertes en vies humaines au minimum » !

Son long passage aux Finances, de novembre 1924 à juin 1929, n’arrange en rien son image. Churchill est en effet partie prenante dans deux décisions majeures pour le pays ; à savoir le retour de la livre à sa parité-or d’avant 1914, et l’attitude à adopter face à la grève générale de 1926. Peu lui importe que cette grève soit soutenue par 4 millions de salariés, et que ses motifs soient légitimes : il part en guerre contre « la menace révolutionnaire qui vise à saper les droits du pays ». Jusqu’en 1934, Winston est très indécis sur la question militaire. Entre 1918 et 1921, il organise le démantèlement de la RAF (le nombre d’escadrilles est divisé par sept) ou bien il sabre dans le budget de développement de l’arme blindée. C’est seulement en 1927 qu’il se rallie aux conceptions de la guerre moderne, préconisant l’utilisation des chars et affirmant, à partir d’avril 1938, l’importance de l’arme aérienne.

Mais il arrive aussi que les peuples aient moins besoin de réalité que de mensonge. Et dans cet exercice, Churchill est inégalable. Principal organisateur de la campagne ratée de Norvège lancée en avril 1940 pour priver l’Allemagne de l’accès au fer suédois, il réussit à tromper le Premier ministre, Neville Chamberlain, et son ministre des Affaires étrangères, lord Halifax, tous deux partisans de l’entente avec l’Allemagne, en se présentant comme un chef de guerre temporaire.

Devenu Premier ministre, le 10 mai 1940, contre l’avis de la majorité des députés conservateurs, Churchill égare ensuite Hitler avec de mystérieux émissaires suédois et réussit, dans les premiers jours de juin 1940, l’évacuation de Dunkerque ; il mélange chantage et bluff avec ces « corniauds d’Amerloques » qui lui refusent avions de combat et torpilleurs ; il promet à ses compatriotes une bataille de tous les instants, au moment où il refuse d’envoyer la RAF dans le ciel de France. Et c’est un triomphe : 88 % des Britanniques approuvent sa nomination au poste de Premier ministre ; ils ne furent jamais moins de 75 % à le soutenir jusqu’à Noël 1944. Le travailliste Clément Attlee, successeur de Churchill, résume le sentiment général sur les secrets de Winston pour gagner la guerre : « En parler. »

Qu’on l’admire ou qu’on le critique, le Royaume-Uni de Tony Blair fascine. Et puisque à 54 ans le Premier Ministre s’apprête à mettre fin à dix ans de pouvoir, un premier devoir d’inventaire s’impose. L’ambition affirmée de Tony Blair fut de « changer son pays en changeant sa manière de penser la politique ». Y est-il parvenu ? Depuis l’entrée au Parlement en 1983, sa carrière a été menée tambour battant : en 2005 encore, il dit regretter de ne pas être allé plus vite et plus loin dans l’action et le changement.

Né le 6 mai 1953, ce baby-boomeur incarne la « jeune Grande-Bretagne » qu’il entend replacer au premier rang : « Nous ne serons jamais les plus grands ou les plus puissants. Mais nous pouvons être les meilleurs, rien de moins que la nation modèle du XXI° siècle ! » Grand, sportif, séducteur, médiatique, courageux et pugnace, Tony Blair sait qu’il a le charme, l’énergie et la « baraka » qui font les chefs charismatiques. Éduqué en Écosse puis à Oxford, acteur amateur et rocker à l’occasion, brillant avocat londonien, fils dévoué, époux sans reproche d’une autre juriste de talent, Cherie Booth, qui lui a donné quatre enfants, il offre l’image du méritocrate et de l’homme de devoir. Celle de l’homme de conviction aussi.

Marqué à la fois par la philosophie kantienne et le christianisme évangélique, il croit à la justice, à l’effort, à la solidarité, au progrès et à la morale. Des valeurs aux fortes connotations politiques. Ce sont celles de la grande tradition libérale, qui, avec Lloyd George, Keynes et Beveridge, a jeté les bases de l’État providence. Ce sont aussi celles des pères de la « révolution travailliste » de 1945 : Attlee, Bevan et Bevin. Mais ce sont également celles de Margaret Thatcher, qui a entrepris le « redressement » du Royaume-Uni après le déclin des années 1970. Cet héritage pluriel, fait de radicalité, de solidarisme et d’autorité, a conduit Tony Blair à deux choix : l’adhésion au travaillisme, dès 1975, et l’élaboration d’une doctrine, la « troisième voie », entre 1992 et 1996. Rejetant les thèses de la nouvelle droite tory comme les fantasmes étatistes et marxisants du « vieux travaillisme », il défend le « centrisme radical », une forme de démocratie participative intégrant principes victoriens (le travail, la responsabilité) et réformisme audacieux, capable de séduire les élites comme les classes populaires et surtout l’Angleterre des classes moyennes, cette Middle England, où se jouent les élections.

Très vite, Tony Blair et son projet s’imposent et c’est triomphalement qu’il est élu à la tête du Labour en juillet 1994. Un parti qu’il rebaptise aussitôt « New Labour ». Car il lui faut convaincre militants et électeurs qu’une « révolution des mentalités » est en cours. En réécrivant dans un sens « démocrate-socialiste » le programme travailliste, Blair entend en effet récupérer à son profit les réformes des conservateurs pour mieux promouvoir son objectif : l’émergence d’une « société de partenaires », fondée sur « l’équilibre des droits et des devoirs » et tournée vers la réussite collective. Le pari est vite gagné : le 1er mai 1997, Tony Blair écrase les torys de John Major et remporte, avec 419 sièges sur 659, la plus grande victoire de l’histoire du travaillisme. Nommé Premier ministre à 44 ans, il va confirmer cette success story en gagnant les deux élections suivantes, celle de 2001, avec 413 sièges, et celle de 2005, avec une majorité de 356 députés (sur un total de 646).

Grâce à ce triplé victorieux, il égale le record de Mme Thatcher. Mais, à la différence de « l’Iron Lady », lâchée par les conservateurs en 1990, il quittera cimenter le pacte fondamental qui unit souverain et nation. Toujours en 1997, il répond à l’attente des nationalistes en instaurant la dévolution en Écosse et au pays de Galles. Le Parlement d’Édimbourg et l’Assemblée de Cardiff ont, depuis 1999, inauguré une forme originale de décentralisation avancée sans briser l’unité du pays. En avril 1998, les accords du Vendredi saint apportent une réponse à la lancinante question d’Irlande : unionistes protestants et catholiques républicains s’associent aux modérés et aux gouvernements de Londres et de Dublin pour établir la paix.

Après bien des tribulations, celle-ci pourrait enfin devenir réalité en 2007. Quant à la quatrième « nation » du Royaume-Uni, l’Angleterre, elle a entamé une progressive déconcentration, dont la création d’un nouveau statut de Londres, en 2000, a ouvert la voie. Le pouvoir central a aussi été réformé : la Chambre des lords a été réduite aux seuls pairs viagers (le droit de siéger a été retiré aux pairs héréditaires), la Chambre des communes a vu son rôle amélioré (elle a eu à se prononcer sur la guerre d’Irak), une cour suprême devrait voir le jour et coiffer la pyramide judiciaire. Quant à la fonction publique, resserrée et décentralisée, elle a abandonné nombre de ses missions, comme le contrôle aérien, à de nouvelles agences parapubliques et au secteur privé’.

En matière économique aussi, domaine réservé de son ami et rival Gordon Brown, chancelier de l’Échiquier depuis 1997, la route a été vite tracée. : Poursuite de la croissance,assainissement des finances publiques, modernisation des structures, ouverture à la mondialisation, politique de plein-emploi et de flexibilité du travail, progrès de la formation et du niveau de vie de la population. Pour atteindre ces objectifs, toute une gamme d’outils a été mise en place. La Banque d’Angleterre est devenue autonome, la fiscalité réduite ou modulée, l’investissement encouragé, l’« employabilité » (terme clé du projet blairiste) assurée’, les privatisations et la dérégulation poursuivies, le recours au secteur marchand systématisé.

En dix ans, le bilan est positif. La croissance s’est établie à 2,5 % par an, offrant au pays, selon le chancelier de l’Échiquier, sa « plus longue période de prospérité depuis trois cents ans ». Autrefois talonné par l’Italie et dépassé par la France, le Royaume-Uni se hisse désormais au 4e rang mondial et au 2e rang européen avec un produit intérieur brut (PIB) qui est passé de 810 à 1200 milliards de livres (1 livre équivaut à 1,5 euro). La dette publique a été ramenée de 52 à 35 % du PIB.

Les prélèvements obligatoires ont été contenus entre 35 et 42 % du PIB. L’inflation a été maintenue autour de 2,5 % l’an. Quant au chômage, il a beaucoup reculé, même s’il est sans doute plus proche des 5 % avancés par le Bureau international du travail que du chiffre officiel de 3 %. La « croissance sans l’euro » a donc été un succès, ce qui a incité Tony Blair, soumis également à la pression de Gordon Brown et à celle de l’euroscepticisme de la majorité des Britanniques, à différer sans cesse son projet de référendum d’adhésion à la monnaie unique, dont l’Angleterre remplit pourtant tous les critères !
Ayant accru sa richesse réelle (le MB moins l’inflation) de plus de 20 % en dix ans, le pays a multiplié les investissements. Investissements dans le patrimoine et l’environnement, mieux protégés et valorisés. Londres, Cardiff, Glasgow ou Liverpool ont changé de visage et les laideurs du passé industriel reculent sous l’effet des réhabilitations et du renouveau. Investissements dans les équipements sportifs et culturels aussi, de plus en plus nombreux. Dans la modernisation de l’économie enfin. Le secteur agricole et minier ne pèse plus que 2 % de l’emploi et du PIB mais reste actif grâce à l’agroalimentaire et aux hydrocarbures. Et si l’industrie ne représente plus que 20 % du PIB et 18 % de l’emploi, elle a su s’adapter à la mondialisation (en s’orientant vers la chimie, les nouvelles technologies, la mode, par exemple). Quant aux services, qui occupent 80 % des Britanniques et procurent plus de 75 % du revenu national, ils font du Royaume‑Uni un des pays les plus performants du monde : à elle seule, la City de Londres assure le quart du PIB !

La réussite économique a aussi permis le changement social. Blair a su renverser la logique thatchérienne : pour lui, c’est le social qui prime et non l’économique et il fait sienne, dès 1998, la formule de Lionel Jospin : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché. L’État modeste voulu par Tony Blair est un État providence recentré sur ses grandes fonctions : police, justice, défense, éducation, santé, économie. Rejetant « culture d’assistance » et bureaucratisme, cet État compte, pour réussir, aussi bien sur la participation active des citoyens et le partenariat avec l’entreprise, dans le cadre de multiples Private Finance Initiatives’, que sur la force de la loi. Le programme « New Deal »4, qui promeut le passage de l’assistance au travail, fait progresser la proportion d’actifs employés : en 2006, ils sont 75 % entre 20 et 65 ans quand on n’en compte que moins de 60 % en France. Le revenu moyen par habitant, qui a crû de 20 % en dix ans, atteint 37 000 dollars par an, contre un peu moins de 35000 en France. La pauvreté « officielle » – correspondant à un revenu inférieur à 50 % du revenu national moyen – a reculé de 40 à 17 % de la population.

Rien d’étonnant qu’aux yeux de centaines de milliers d’Européens et de migrants la Grande-Bretagne fasse figure d’eldorado ! D’autant que le mode de vie « à l’anglaise », fait d’un subtil mélange de conformisme et d’excentricité, de modernité et de tradition, de tolérance et de rigueur, reste toujours attractif. Le royaume a su aussi s’ouvrir au vent du large. Le Royaume-Uni compte 4,2 millions d’étrangers reconnus (et sans doute 1 million de clandestins). Grâce aux flux migratoires, et aux échanges culturels, les influences des États-Unis, de l’Europe voire de l’ex-empire se mêlent aux traditions nationales : le café, le vin et la pizza l’emportent sur le thé, le pudding et le fish and chips ! Et tandis que les séries américaines envahissent leurs écrans, plus d’un million et demi d’Anglais ont acquis des résidences secondaires en Europe, notamment en France !

Pour autant le pays sait préserver son identité fondée sur l’insularité, la convivialité, l’innovation et le patriotisme. Le rayonnement de ses stars – du sport, des lettres ou du showbiz – porte haut l’Union Jack : qui ne connaît David Beckham, Elton John ou Joan K. Rowling, cette ancienne chômeuse devenue millionnaire grâce à Harry Potter ? L’attribution, en juillet 2005, des jeux Olympiques de 2012 à Londres a pu ainsi passer pour une reconnaissance internationale de ce dynamisme britannique. Et le rôle personnel de Tony Blair dans ce choix montre que le gouvernement a su accompagner ce changement. Non pas en forgeant un simple « thatchérisme à visage humain » mais en privilégiant la cohésion nationale et en restaurant la place de l’État, garant de l’intérêt général. Ainsi, après avoir poursuivi les politiques monétaristes des conservateurs pour affirmer la crédibilité de la gestion travailliste, Tony Blair et Gordon Brown n’ont pas hésité à revenir à une pratique keynésienne à partir de 2001. Plus de 200 milliards de livres seront investis entre 2001 et 2010, dans les services publics, notamment la santé, les transports et, priorité des priorités, l’éducation. Et cela au nom de la « règle d’or » édictée par Gordon Brown : « L’emprunt peut et doit préparer l’avenir. » Sait-on que 18 % de la population active travaillent pour l’État et les collectivités locales ?

A l’extérieur, les ambitions de Tony Blair n’ont pas été moindres, visant aussi bien la paix et le développement que la défense des valeurs occidentales et des intérêts britanniques. Il a voulu faire du Royaume-Uni un « pont » : entre les États-Unis et l’Union européenne, entre l’Ouest et la Russie, entre l’Europe et le reste du monde. Ainsi, il soutient l’élargissement de l’Union européenne à 25 puis à 27 membres, plaide pour l’adhésion turque, signe les traités d’Amsterdam et de Nice, soutient le projet constitutionnel, inspire l’Agenda de Lisbonne en faveur de l’Europe du savoir et de la compétitivité et veille à moderniser les politiques communautaires. Mesures volontaristes mais aussi conformes aux intérêts britanniques. Par ailleurs, pour complaire aux 60 % de Britanniques eurosceptiques, il dénonce la Politique agricole commune et les risques de dérive fédéraliste, s’agrippe à la ristourne budgétaire britannique avant d’exciper des résultats du vote franco-néerlandais pour suspendre la tenue de son référendum sur le traité constitutionnel.

Admirateur du démocrate Bill Clinton, il noue avec son successeur républicain George W Bush une complicité idéologique et diplomatique que la vague terroriste, qui frappe les Etats-Unis en 2001, puis le Royaume-Uni en 2005, va cimenter. L’homme de paix, qui veut un partenariat mondial et milite contre la pauvreté et le dérèglement climatique, s’affirme aussi homme de guerre : en 1999, au Kosovo, en 2001 en Afghanistan, en 2003 en Irak, il brandit la force au nom de la démocratie et de l’Occident.

Gagnée au plan électoral, la « bataille des idées » est aussi en passe d’être remportée au plan idéologique : le « conservatisme de la compassion » que défendent aujourd’hui les tories diffère-t-il du « capitalisme humanisé » incarné par Tony Blair ? Il reste pourtant des ombres au tableau. Les stratégies libérales menées depuis un quart de siècle ont une contre‑ partie : le sous-investissement et l’obsolescence des services publics, qui, tels la santé ou le rail, sont dégradés et connaissent paralysies ou accidents. Et si le taux de diplômés atteint 50 %, l’éducation connaît des difficultés. Ainsi, 17 % des enfants scolarisés (soit 60 0000 enfants) seraient en échec et près de 20 % des Anglais seraient illettrés. Les monopoles privés qui se sont substitués à l’ancien secteur nationalisé (l’eau, le gaz, l’électricité, les télécommunications) sont plus préoccupés de profitabilité que d’efficacité. La mondialisation vulnérabilise les entreprises nationales et alourdit le déficit commercial qui a atteint 9,4 milliards de livres (14 milliards d’euros). La prospérité a ses risques : « Bulle » spéculative dans le secteur immobilier et endettement massif des ménages (1100 milliards de livres).

Des constats qui ajoutés à la personnalisation du politique aux coups médiatiques et au retour des scandales fragilisent un peu plus le pouvoir. Après avoir réuni entre 50 et 60 % de bonnes opinions jusqu’en 2003, la popularité tant de rallier à ses thèses. Cette grave crise de confiance n’a, certes, pas détruit Blair, mais elle l’a empêché de mener à terme ses réformes et même conduit à anticiper son départ. Mais si l’Irak a terni le bilan de Tony Blair, au point de compromettre ses chances futures d’obtenir un grand poste international ou européen, il ne doit pas en masquer la portée. Car le Premier ministre a su donner à son pays les moyens d’affronter la compétition internationale et les enjeux du XXI° siècle. Ce n’est sans doute pas pour rien que la référence blairiste s’installe au coeur du débat politique dans nombre de pays d’Europe, à commencer par la France ! En Angleterre même, Gordon Brown, successeur de Blair (dont le départ est prévu en juin 2007) à Downing Street, devrait poursuivre

En termes d’emploi, le bilan n’est pas si brillant qu’il y paraît à première vue : près du tiers des emplois sont précaires et la flexibilité crée des « poches de pauvreté ». E« employabilité » prônée par Tony Blair relève autant de la coercition sociale que du volontariat, et elle aboutit parfois à l’exclusion sociale (c’est le cas des travailleurs pauvres). A dire vrai, le grand drame de la mandature de Tony Blair s’appelle Irak. En s’engageant dans la guerre aux côtés des États-Unis, sans mandat réel de l’ONU, le Premier ministre britannique a déchaîné une tempête. A l’intérieur, il a provoqué l’ire d’une partie de la population et de sa majorité. A l’extérieur, il passe pour le « caniche de Bush » sans réussir à établir la paix en Irak, ni à régler le drame israélopalestinien, et il divise profondément une Union européenne qu’il rêve pour son oeuvre. Et il n’est pas impossible de penser que l’esprit du blairisme pourrait survivre à un éventuel retour des conservateurs au pouvoir.

Car le centrisme radical qu’il incarne est conforme à l’idéal des élites nationales, cet establishment qui a fait la force et la continuité de l’histoire du Royaume-Uni. C’est pourquoi, tôt ou tard, le nom de Blair s’ajoutera à la liste des Premiers ministres qui, de Disraeli à Thatcher, de Gladstone à Attlee, ont patiemment forgé le « modèle britannique ». 

Les corsaires élisabéthains, contemporains de Shakespeare ont lancé l’Angleterre dans
une aventure maritime sans précédent. Les expéditions de Hawkins, Drake ou Raleigh jettent
les bases d’un empire colonial destiné à devenir le premier du monde ! C’est sous le règne d’Élisabeth Ire (1558-1603) que l’Angleterre a jeté les bases de ce qui deviendra, aux siècles suivants, un immense empire. Cela, grâce à ses corsaires. Dans cette seconde moitié du xvle siècle où il fallait affronter l’Espagne pour établir une domination durable sur les mers, des hommes comme John Hawkins, Francis Drake ou Walter Raleigh ont mené à bien l’une des plus fabuleuses aventures maritimes de l’histoire.

Le rétablissement du protestantisme en 1559 par Élisabeth Ier a aggravé le conflit entre l’Angleterre et l’Espagne. Cette dernière possède alors le plus grand empire que le monde ait jamais connu : « Le soleil ne se couche jamais sur mes domaines », dira Philippe II (1558-1598). Toute l’Amérique que nous appelons « latine » lui appartient (à l’exception du Brésil), ainsi que la Floride et une partie importante de l’Amérique du Nord. Les trésors du Nouveau Monde – c’est-à-dire du Mexique et du Pérou, qui possèdent des mines d’or et d’argent – arrivent en Europe sur des galions lourdement chargés qui, chaque année, dûment escortés, cinglent de Cartagena (en Colombie actuelle), de Nombre de Dios (situé aujourd’hui dans la république de Panama) et de Vera Cruz, le port espagnol qui dessert Mexico, vers Séville et Cadix : proie tentante pour les pirates qui écument l’océan.

Il n’existait pas, alors, de distinction claire entre commerce maritime et piraterie. La mer était un espace sans lois. Le droit d’épave, est généralement reconnu, et les habitants des côtes attirent souvent les navires sur les écueils pour les naufrager et les piller. Certes, on commence à réglementer la protection des navires de commerce en temps de paix. Mais, dès que les relations diplomatiques se tendent entre deux pays, les aventuriers des mers se munissent de lettres de marque par lesquelles ils obtiennent de leur souverain le droit de poursuivre et d’attaquer les navires ennemis : la course devient une activité presque officielle et les « corsaires » donnent à leurs pirateries une apparence de régularité.

C’est ainsi que commence la grande aventure de John Hawkins, un marin de Plymouth. Après une première expédition vers l’Amérique, il repart en 1564 avec quatre navires commandités par les plus grands seigneurs d’Angleterre. La reine Élisabeth elle-même participe à l’expédition avec son bateau de 700 tonneaux, le Jésus. Il revient du Venezuela chargé « d’or, d’argent et de perles ». Tout cela était si alléchant qu’en 1567 Hawkins monte une troisième expédition et emmène l’un de ses cousins, Francis Drake. Il aborde le 16 septembre 1568 à Vera Cruz, avec six navires, dont leJesus et le Minion qui appartiennent à la reine. C’est alors que les choses tournent mal : à peine entrés dans le port, face à l’île fortifiée de San Juan de Ulùa qui en protège l’accès, les Anglais voient arriver la grande flotte espagnole qui apporte, comme chaque année, des marchandises de la métropole. Cette fois, elle transporte aussi le vice-roi de la Nouvelle-Espagne. Contre les seize vaisseaux espagnols, les six anglais ne font pas le poids. Le 24 septembre, l’amiral castillan bombarde les intrus. L’un des navires anglais est coulé, deux autres capturés, le Jésus démâté. Hawkins s’échappe à grand-peine à bord du Minion et de la Judith. Tout le reste est perdu.

Cette affaire déclenche un orage diplomatique qui n’est pas près de s’apaiser. Le gouvernement espagnol exige la punition des coupables, pris en flagrant délit de contrebande et de violation des eaux territoriales espagnoles. En août 1588, Francis Drake et les corsaires d’Élisabeth prennent part à la victoire sur la flotte de Philippe II, lancée à l’assaut de l’Angleterre.

La défaite espagnole annonce l’expansion anglaise sur les mers, dont
Walter Raleigh fut un des héros. Hawkins est disgracié et on lui interdit de reprendre la mer. Mais l’opinion publique anglaise n’a que faire des prudences diplomatiques : la canonnade de San Juan de Ulùa restera l’un des épisodes favoris de la légende patriotique élisabéthaine.

A partir de 1571, les relations diplomatiques entre l’Angleterre et l’Espagne sont rompues. Désormais, les corsaires anglais ont carte blanche : la reine ne leur tiendra plus rigueur d’aller attaquer son « bon frère » de Madrid. C’est l’heure de gloire de celui qui, plus que tout autre, incarne aux yeux de la postérité la grande aventure élisabéthaine : Francis Drake. Au printemps de 1572, ce fils d’un petit patron marin du Devon, qui a déjà effectué de nombreux voyages de contrebande dans les Antilles, « pour prendre, dit-il, une bonne connaissance des lieux et des hommes », reçoit l’autorisation de se lancer à l’assaut des « moissons d’or » du Pérou et du Mexique. Le but est d’atteindre Nombre de Dios, le port où les Espagnols entreposent l’or et l’argent des mines d’Amérique centrale avant de les transporter vers la métropole.
Drake aborde dans l’isthme de Darien (dans la mer des Antilles, entre le Panama et la Colombie) sans difficulté, un mois et demi après avoir quitté Plymouth. Il débarque dans une île qu’il baptise « île des Faisans », « à cause de la grande quantité de ces délicieux volatiles qu’on y tuait chaque jour », s’empare de deux navires espagnols qui chargeaient du bois et les ajoute à sa propre flottille. Enfin, à l’aube du 29 juillet, il est face à Nombre de Dios, où personne ne s’attend à son arrivée. En quelques heures, il se rend maître du port. Le trésor espagnol est entreposé dans la maison du gouverneur : un million de livres sterling en or, argent, perles et pierres précieuses. Dans une ruée effrénée, les hommes se précipitent pour faire main basse sur ce fabuleux butin. Drake tente de s’interposer, mais il est grièvement blessé à la cuisse et s’évanouit : « II paraissait incroyable que quelqu’un pût perdre tant de sang et survivre. » L’homme était d’une trempe peu commune : il survit, se rétablit, reprend la tête de son expédition avec ce qu’il a pu embarquer du trésor, et aborde dans l’isthme de Darien avec dix-huit hommes intrépides. Là, soixante ans plus tôt, le navigateur espagnol Nuisez de Balboa avait, pour la première fois, aperçu les flots du Pacifique ; Drake est décidé à renouveler l’exploit pour le compte de sa reine. Accompagné de 30 Indiens cimarrons – adversaires déclarés des Espagnols –, il traverse les forêts infestées de serpents, les marécages grouillants de moustiques et d’alligators, la sierra baignée de brouillards, et, du haut d’un arbre, contemple au loin « l’autre mer », celle qu’aucun Anglais n’a jamais vue. Il supplie alors Dieu de « lui accorder de mener un jour un navire anglais sur cette mer ». Il sera exaucé six ans plus tard.

En attendant, son retour à Plymouth le 9 août 1573 est un triomphe. Désormais le nom de Francis Drake est connu de tous. Le butin qu’il a rapporté de son expédition fait de lui un homme riche. Mais il ne songe qu’à son grand rêve : suivre la voie ouverte cinquante-cinq ans plus tôt par le grand Portugais Magellan. La reine l’y autorise. Tous les grands seigneurs de la Cour engagent des fonds. Drake arme cinq navires, dont le principal, le Pelican, est sa propriété personnelle. Il embarque des pinasses en pièces détachées, ces petits bateaux étroits et maniables, capables de remonter les fleuves, mais aussi un mobilier fastueux, de la vaisselle d’or « même pour la cuisine », des objets d’art « pour que la magnificence du royaume d’Angleterre soit connue et admirée par tous les peuples auprès desquels il aborder[a] ». Le but de l’expédition est tenu secret. Le départ est donné en décembre 1577 et la flotte cingle vers le sud. Mais, arrivé aux îles du Cap-Vert, le commandant fait brusquement virer vers le sud-ouest. Le 20 août 1578, la flotte entre dans le détroit de Magellan. Après une épouvantable tempête, Drake parvient à remonter la côte du Pacifique, et arrive enfin au Callao, le port de Lima, capitale du Pérou.

Une chance inouïe met sur son chemin un lourd galion chargé d’or et d’argent, le Cagafuego. Il s’élance à sa poursuite et s’empare du trésor. « Ce n’est plus « Cagafuego » qu’il faut dire exulte-t-il, mais « Cagaplata. » Vingt-six tonnes d’argent, 80 000 livres d’or, 200 000 livres de joyaux et de pierres précieuses : les trois navires de Drake ne suffisent pas à tout embarquer. C’était la première fois que l’empire espagnol était attaqué sur son flanc ouest. Après un périple de deux ans et six mois, Drake aborde en Angleterre le 26 septembre 1580 : il est le premier Anglais à avoir accompli un tour du monde. Cinq ans plus tard, il force le port de Vigo, en Espagne même. La renommée de Drake, le « dragon anglais »3, se transforme en légende.

En 1587, après l’exécution de la reine catholique Marie Stuart, la guerre contre l’Espagne est inévitable : au vu et au su de toute l’Europe, Philippe II prépare une flotte immense pour envahir l’Angleterre. L’année 1588, tournant du règne d’Élisabeth, voit le départ de l’immense flotte espagnole, l’Armada – qu’on dira ensuite « Invincible » par dérision – et son fantastique désastre. Drake joue son rôle dans la bataille, comme Frobisher, comme Hawkins, comme tous les marins anglais. Mais son heure est passée. L’expédition qu’il tente l’année suivante contre l’Espagne et le Portugal se solde par un échec. Il meurt à bord du Défiance le 28 janvier 1596. C’est alors qu’apparaît le dernier des grands prédateurs élisabéthains : Walter Raleigh, archétype du héros de la Renaissance, beau, riche, avide, fastueux, poète, philosophe, amateur d’art. En 1585, il a tenté en vain d’établir une colonie en Amérique du Nord, sur le territoire qu’il appelle « Virginie », en hommage à la « Reine vierge », nom qu’aime à se donner Élisabeth. Dix ans plus tard, en 1595, Raleigh connaît la grande chance de sa vie. II était passionné depuis longtemps par la légende de l’Eldorado, qu’il situait sur le cours de l’Orénoque, dans ce qu’on appelait alors la Guyane et qui est aujourd’hui le Venezuela. Il réussit à armer cinq navires et à obtenir une commission de la reine l’autorisant à attaquer les Espagnols en cas de besoin.

L’expédition commence par la prise de San José, dans l’île de Trinidad, mais, au lieu de piller la ville, Raleigh se lie d’amitié avec le gouverneur espagnol Berreo, qui lui confie un document établi par un ancien prisonnier des Indiens de l’Orénoque, décrivant les fabuleux trésors de « Manoa » et évoquant les tribus sauvages qui gardent les lieux, des hommes à tête de chien, des monstres « dont la tête est située au-dessous des épaules » (il s’agit sans doute des masques des sorciers). Raleigh, enthousiasmé, se lance vers l’Orénoque avec ses cinq navires, 100 hommes et un mois de vivres. Mais le fleuve est en crue et les barques ne peuvent remonter, à la rame, que quelques dizaines de mètres par heure contre le flot déchaîné. Au bout de 40 milles, il faut abandonner et rebrousser chemin. L’expédition se soldait par un échec, bien que Raleigh rapportât quelques spécimens de quartz aurifère et – selon la tradition – le premier bois d’acajou connu en Angleterre. Le livre publié par Raleigh après son retour, The Discovety of Guiana (La Découverte de la Guyane), allait enfiévrer les imaginations.

En 1603, à la mort d’Élisabeth et une fois le roi Jacques 1er sur le trône, Raleigh se lance dans une conspiration contre le nouveau ’souverain et sauve de justesse sa tête. Condamné à mort et gracié, il reste captif à la Tour de Londres, où il écrit des poèmes et des livres d’histoire, se livre à des expériences d’alchimie, invente un « élixir cordial » tout en multipliant les démarches pour recouvrer la liberté. Enfin, en 1616 – il a 64 ans –, il sort de prison. Il ne pense qu’à retrouver le lieu de ses anciens exploits. « Si je n’arrive pas à une montagne couverte de minerai d’or et d’argent, que l’on me coupe la tête sur-le-champ ! » s’exclame-t-il imprudemment. Jacques 1er se laisse convaincre : Raleigh pourra partir, à condition de ne pas attaquer les Espagnols, avec qui l’Angleterre a fait la paix.

Tout se conjugue pour faire de l’expédition un désastre. Personne ne veut financer Raleigh, qui doit engager sa fortune et embarquer avec lui son propre fils. Ses navires sont longuement immobilisés par le calme équatorial aux îles du Cap-Vert. Quand il arrive enfin à l’Oyapok (qui coule de la frontière brésilienne à l’Atlantique), les équipages sont malades, à demi mutinés. La remontée du fleuve commence, mais, depuis 1595, vingt ans ont passé, et les Espagnols ont bâti un fort qui barre la route, le fort San Tomas. Raleigh tente en vain de forcer le passage et doit abandonner. Son fils est tué pendant le combat. C’est un homme vaincu qui erre sur les mers et revient finalement en Angleterre en juin 1618.

Cette fois, le roi tient sa vengeance. Jacques Pr est persuadé que toute l’affaire était un coup monté. Il avait promis à l’ambassadeur d’Espagne qu’il lui livrerait Raleigh « pour être exécuté sur la grand-place de Madrid » si celui-ci ouvrait les hostilités outre-mer. l’attaque du fort San Tomas a scellé le sort du grand aventurier : le dernier héros élisabéthain monte sur l’échafaud le 29 octobre 1618. Au bourreau qui lui demandait de bouger la tête sur le billot, il lance : « Qu’importe comment est la tête, pourvu que le coeur soit droit. » Ce sont les marins d’Élisabeth qui ont donné aux Anglais le goût des expéditions outre-mer. Sous Jacques 1er , le peuplement de la Virginie est enfin réalisé : les Anglais seront désormais implantés en Amérique du Nord. Le destin du Nouveau Monde va prendre forme : la colonisation succédera au pillage, les immigrants aux pirates. Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’épopée maritime du XVI° siècle. Les corsaires élisabéthains ont, en outre, montré, avant les soldats français de Condé et de Turenne, que la puissance espagnole n’était pas invincible, qu’on pouvait s’attaquer à son empire. C’est, en partie, aux Drake et aux Hawkins que l’Europe doit de n’avoir pas été entièrement soumise au sceptre de Philippe II et au règne de l’Inquisition.

L’Inde, joyau de la couronne anglaise, coeur de la construction impériale britannique, dont le souvenir habite les nostalgiques d’un empire maintenant révolu... Il fallut deux siècles et demi d’une histoire complexe pour que les Anglais assoient, en 1858, leur domination. Pour moins d’un siècle. Les origines de l’Inde britannique remontent à la fondation en 1600 à Londres de l’East India Company, une compagnie de commerce munie d’une charte royale qui se vit reconnaître le monopole du négoce entre l’Angleterre et l’ensemble de l’Asie.

La Compagnie faisait commerce d’épices, de café, de thé, et de plus en plus de tissus de coton peints ou imprimés – les « indiennes ». Pour se développer, elle créa des comptoirs, dont le premier fut établi en 1613 à Surat, le grand port de l’Inde moghole, sur la côte occidentale. Au XVII° siècle, le commerce anglais en Asie était inférieur à celui des Hollandais, mais l’East India Company, contrairement à sa grande rivale, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, jouissait depuis 1615 d’une relation privilégiée avec l’Empire moghol, alors à son apogée. Cent ans plus tard, l’Inde britannique n’était encore qu’une collection de comptoirs habités par quelques centaines de marchands et un nombre équivalent de soldats chargés de leur protection.

Le succès croissant remporté par les indiennes sur les marchés européens explique l’expansion spectaculaire de l’East India Company au )(Ville siècle et sa transformation en puissance territoriale. La première étape, décisive, fut l’obtention en 1717, par un firman (décret) de l’empereur moghol, de la liberté de commerce au Bengale. Cette province étant la principale productrice des tissus exportés, la Compagnie utilisa cette position privilégiée pour ’ prendre nettement le dessus sur ses rivaux hollandais et français qui avaient eux aussi fondé des établissements à la fin du XVII° siècle, à Pondichéry et à Chandernagor.

Cependant, c’est en Inde du Sud, à la faveur d’un conflit avec les Français dans le cadre de la guerre de Sept Ans (1756-1763), que la Compagnie se transforma peu à peu en une force militaire capable d’intervenir de façon décisive dans les conflits entre États indiens. Profitant de l’effacement de l’Empire moghol au Bengale et d’un conflit interne à cet État, elle constitua une force qui lui permit de conquérir, en 1757, cette vaste province englobant trois États de l’Inde actuelle (Bengale-Occidental, Bihar, Orissa) ainsi que le Bangladesh, avant de vaincre définitivement les Français en Inde du Sud en 1761. Il fallut cependant attendre l’arrivée en 1798 de Richard Wellesley comme gouverneur général de l’Inde pour qu’un plan plus cohérent de conquête du sous-continent soit mis en oeuvre. Le nouveau gouverneur, aristocrate contre-révolutionnaire, frère du futur duc de Wellington, très lié au Premier ministre William Pitt le Jeune, sut persuader la Couronne et la Compagnie qu’il fallait agir pour bloquer les visées expansionnistes françaises – Bonaparte venait de débarquer en Égypte et paraissait menacer la route des Indes.

Wellesley commença par défaire Tipu Sultan, le souverain du Mysore, principal rival des Britanniques en Inde du Sud. Puis il entama la lutte contre la puissante confédération hindoue des Marathes qui avait, à la fin du XVIII°, étendu son emprise sur toute l’Inde de l’Ouest et du Nord. Leur défaite finale en 1818 inaugurait la suprématie britannique sur l’ensemble du sous-continent, même si le Nord-Ouest et le Nord-Est échappaient encore au contrôle de la Compagnie – le Pendjab, le Sind, l’Assam, ainsi que l’Aoudh furent annexés entre 1824 et 1856. Ainsi une compagnie de commerce avait créé, au début du xùce siècle, un immense empire en Inde, couvrant l’essentiel du sous-continent ainsi qu’une partie de la Birmanie voisine. Cependant, en 1813, l’East India Company perdit son monopole commercial (sauf pour le commerce avec la Chine où elle le maintint jusqu’en 1833) : elle devint dès lors un simple instrument du gouvernement de Londres. L’autorité de ce dernier s’exerçait par le biais du board of Control, établi à Londres et qui jouait le rôle d’un quasi-ministère.

Entre 1818 et 1857, la Compagnie eut néanmoins, sur place, la responsabilité de l’organisation et de l’administration de ce vaste territoire. Elle tenta des réformes, mais les quelques mesures sociales qu’elle initia, comme l’abolition en 1829 du sati – le sacrifice des veuves brûlées sur le bûcher de leur époux –, n’eurent qu’un impact très limité. Dans le même temps, l’influence croissante de l’évangélisme sur les gouvernants britanniques aliéna une fraction des élites indigènes, tant hindoues que musulmanes, qui s’inquiétaient du zèle prosélyte des missionnaires chrétiens. Quant à l’institution militaire, représentée par les énormes armées indigènes (les cipayes) de type européen levées par la Compagnie, elle entrait en crise.

En 1857 éclatait une mutinerie dans les rangs des cipayes de l’armée du Bengale, événement majeur resté connu sous le nom de « révolte des cipayes ». Elle se transforma dans certaines régions d’Inde du Nord en un soulèvement qui força la Compagnie à demander l’aide militaire de la métropole. Celle-ci fut accordée, mais la Compagnie, jugée responsable du soulèvement, fut abolie en 1858. Désormais, l’Inde fut directement placée sous administration de la Couronne. A Londres, un ministère de l’Inde, l’India Office, exerçait une supervision de plus en plus tatillonne sur le gouvernement colonial. Il s’agissait surtout d’un changement de façade, l’India Office héritant pour l’essentiel des prérogatives du board of control. Cependant les innovations technologiques de l’époque (percement du canal de Suez, diffusion du télégraphe) allaient faciliter le contrôle par Londres des activités du gouvernement colonial, installé à Calcutta puis, à partir de 1911, à Delhi.

A côté des territoires administrés directement par les Britanniques subsistèrent des centaines d’États princiers, sous un régime d’indirect rule. Leurs souverains, restés dans l’ensemble loyaux au moment de la révolte des cipayes, se virent confirmés dans leur rôle, mais furent placés sous la surveillance étroite dupolitical department et des résidents que ce service du gouvernement colonial entretenait dans les principaux États’. La révolte des cipayes entraîna la réorganisation du système politique et militaire mis en place par les Britanniques. La fiction de la suzeraineté moghole fut abolie en 1858 : le dernier empereur, Bahadur Shah, avait lui-même participé au soulèvement. Le vieux souverain déchu fut déporté en Birmanie et ses descendants mâles exécutés. Un problème de légitimité se posait toutefois aux Britanniques, car le trône moghol continuait à susciter des sentiments de loyauté dans la masse de la population indienne. Pour créer des liens d’allégeance personnelle entre la Couronne d’une part, les princes et leurs sujets d’autre part, le gouvernement britannique de Disraeli décida de faire de la monarchie britannique une « double monarchie » sur le modèle austro-hongrois. En 1877, la reine Victoria fut solennellement proclamée impératrice des Indes. La cérémonie, un darbar, était inspirée des Moghols, mais incorporait un grand déploiement de splendeur « féodale », à l’européenne.
Comment était organisée la société coloniale en Inde ? En fait, il s’agissait, à la fin du ’axe siècle, d’une société coloniale sans colons car l’Inde ne fut jamais une colonie de peuplement. Alors que la population indienne approchait 300 millions d’habitants en 1900, les civils européens (en grande majorité britanniques, mais souvent écossais ou irlandais plutôt qu’anglais) n’ont jamais été plus de 100 000.

Les militaires étaient presque aussi nombreux. A la suite de la révolte des cipayes de 1857, il avait en effet été décidé de maintenir en permanence en Inde des troupes importantes : plus de la moitié des forces terrestres britanniques se trouvaient cantonnées sur le sous-continent, dans un semis de garnisons. Les officiers de l’armée britannique faisaient partie de l’élite au même titre que les hauts fonctionnaires. Les soldats et sous-officiers, dits « BOR » (british other rank), constituaient pour leur part une sorte de prolétariat militaire blanc, séparé à la fois des civils britanniques, qui les méprisaient, et des Indiens (à l’exception des prostituées).

La société civile britannique se caractérisait, elle, par une hiérarchie strictement codifiée. Au sommet, les hauts fonctionnaires de l’Indian Civil Service, qui formaient l’ossature de l’administration coloniale, au niveau central comme au niveau local : appartenant souvent à des familles de lagenhy (petite noblesse) rurale, ils étaient passés par les universités anglaises et écossaises. En bas de l’échelle, on trouvait des contremaîtres d’usine, des conducteurs de locomotive. Entre les deux, des fonctionnaires des corps « techniques » (travaux publics, irrigation), des hommes d’affaires, des clergymen, etc. A la fin du XIX° siècle, ces civils vivaient essentiellement dans les villes. Partout, les Britanniques habitaient dans des quartiers séparés, connus sous le nom de cantonments, le plus souvent dans des villas ou des bungalows, servis par une masse de domestiques indiens. Ils avaient peu de contacts avec les élites indiennes et se drapaient dans un sentiment de supériorité raciale.

La littérature, de Rudyard Kipling à E. M. Forster, a abondamment décrit la vie futile et protégée des colons britanniques. Le principal élément de renouvellement était l’arrivée des épouses venues d’Angleterre : chaque année, à la saison froide, débarquait la fishing fleet des jeunes femmes en quête de célibataires. Une certaine tension raciale était perceptible entre Britanniques et Indiens. Les incidents étaient fréquents dans les chemins de fer, la principale innovation économique de l’ère coloniale qui était aussi l’un des rares lieux de rencontre entre colons et colonisés. Mais la grande masse de la population indienne, constituée de paysans qui se contentaient de payer l’impôt foncier, n’avait pas de contacts avec les Britanniques, et voyait dans le gouvernement colonial un pouvoir lointain plus ou moins bienveillant, auquel on n’hésitait pas à faire parvenir pétitions et réclamations au moindre prétexte.

Une élite indigène, elle-même fort hétérogène, représentait malgré tout une sorte de corps intermédiaire entre les Britanniques et la masse des Indiens. En haut de l’échelle, on trouvait les souverains des quelque 562 États princiers, ainsi que quelques très gros zamindars (propriétaires fonciers). Aux yeux des Britanniques, ils formaient une aristocratie, dotée d’un statut élevé. Au-dessous d’eux, une classe moyenne, souvent sortie des institutions d’enseignement de type occidental, était formée de membres des professions libérales, de fonctionnaires, de journalistes et d’un groupe en expansion de gros marchands et hommes d’affaires. C’est dans cette couche que se développa le mouvement nationaliste. Dès le milieu du XIX° siècle, des associations s’étaient créées qui réclamaient en particulier l’ouverture aux Indiens des examens d’entrée dans l’Indian Civil Service. A partir de 1885 se réunit chaque année dans une ville différente un Congrès national indien, qui rassemblait les membres de l’élite occidentalisée dans une demande de participation limitée aux processus de décision politique. Ce fut l’embryon du futur parti nationaliste, le Congrès. Une vingtaine d’années plus tard, en 1909, un dirigeant congressiste, Gokhale, obtint des autorités coloniales un train de réformes politiques, dites « Morley-Minto », qui constituaient une première étape sur la voie d’un régime représentatif. « Election, au suffrage censitaire, d’une partie des membres d’assemblées législatives provinciales était instaurée ». Leurs prérogatives demeuraient cependant très limitées. Suite aux réclamations d’un groupe de notables musulmans qui s’intitulèrent en 1906 la Ligue musulmane, des électorats séparés furent institués au profit des musulmans (environ 20 % de la population). Un fossé au sein de l’élite indienne était créé, qui ne serait jamais comblé.

Mais le mouvement nationaliste ne prit véritablement son essor qu’après la Première Guerre mondiale. A l’origine de cette transformation, un avocat gujarati revenu d’Afrique du Sud, où il avait fait campagne pour les droits des Indiens de ce pays : Mohandas Karamchand Gandhi. Il avait mis au point une méthode de résistance non violente, à laquelle il avait donné un nom sanskrit, salyagraha (« force de la vérité »). En Inde, Gandhi organisa une série de campagnes d’agitation à l’échelle nationale, qui allaientcontribuer à affaiblir progressivement l’emprise des Britanniques. La première d’entre elles, en 1919, connue comme le « Rowlatt satyagraha », se termina sur le tragique massacre de manifestants par la troupe britannique à Amritsar (Pendjab).

En 1920, Gandhi lançait le mouvement dit de « non-coopération », qui s’accompagna d’un boycott des tissus britanniques dont l’importation, pensait-il, était responsable de la ruine de l’artisanat textile indien. Gandhi ayant, en 1922, suspendu le mouvement, qui avait violé l’injonction de non-violence, s’ensuivirent quelques années de calme. Mais l’agitation reprit avec davantage de force en 1930 sous la forme de la désobéissance civile. Cette année-là, Gandhi et 79 de ses compagnons lancèrent la « marche du sel » : partis d’Ahmadabad, dans le Gujerat, ils rejoignirent les marais salants de Dandi où ils ramassèrent du sel, en violation d’un monopole gouvernemental sur la collecte et la vente de ce produit essentiel.

Même si la désobéissance civile dut être suspendue en 1934 face à la répression, Gandhi obtint des résultats : un régime d’autonomie fut instauré au niveau provincial en 1935. Le Congrès décida de jouer le jeu et forma en 1937 des gouvernements dans la plupart des provinces, sauf dans celles qui avaient une majorité musulmane, où des partis régionaux dominaient. Cette cohabitation entre puissance coloniale et mouvement nationaliste prit fin brutalement avec le début de la Seconde Guerre mondiale. Les gouvernements provinciaux congressistes démissionnèrent pour protester contre l’entrée en guerre de l’Inde, décidée unilatéralement par le vice-roi lord Linlithgow. De son côté, la Ligue musulmane fut réorganisée à partir de 1935 par Muhammad Ali Jinnah et adopta en 1940 une résolution qui se prononçait pour la création d’entités politiques musulmanes distinctes, une position qui rompait le front nationaliste. Désormais le spectre d’une partition allait hanter l’Inde.

En 1942, le Congrès tenta de profiter des difficultés de la Grande-Bretagne en guerre pour lancer l’opération « Quit India » il s’agissait d’obtenir l’indépendance immédiatement. Londres répondit par une répression sévère ; l’impasse politique paraissait complète en 1945. Cependant, après quelques mois d’hésitation, tandis qu’une intense agitation régnait en Inde, le gouvernement travailliste nouvellement formé décida que le moment était venu pour la Grande-Bretagne de se retirer. Il procéda à une décolonisation dans l’urgence, alors que la partition du sous-continent Indien se faisait dans la plus grande violence.

Les 14 et 15 août 1947 furent proclamées les indépendances de l’Inde et du Pakistan, au milieu d’une joie mêlée d’angoisse pour les représentants des minorités religieuses, hindoue et musulmane, des deux côtés de la nouvelle frontière. Au moment où l’Union Jack* cessait de flotter sur le Fort-Rouge de Delhi, la période coloniale se terminait peu glorieusement.

Au total, si on la compare à d’autres, en particulier aux colonies de peuplement telles que l’Algérie ou la Rhodésie, où les Européens s’emparèrent des meilleures terres agricoles, la domination britannique en Inde fut plutôt « légère ». Pourtant, elle provoqua un ressentiment croissant chez les élites indiennes, qui se traduit par l’image très négative qui prévaut en Inde de nos jours. La critique des intellectuels indiens à l’égard de la colonisation porte sur deux points principaux, qui sont d’ailleurs assez contradictoires. Une partie d’entre eux, qui se placent dans une perspective « marxisto nationaliste », reprochent aux Britanniques d’être responsables du sous-développement indien. Par le prélèvement d’un tribut direct ou indirect, la Grande-Bretagne aurait effectué une ponction sur le surplus, empêchant ainsi l’accumulation du capital.

L’Inde aurait ainsi manqué le coche de l’industrialisation au cours du XIX° siècle, tandis que la politique agraire du pouvoir colonial aurait favorisé la maintien de rapports de production semi féodaux. Que penser de cette approche ? En l’absence de faits incontestables, permettant de reconstituer la trajectoire économique d’une Inde non colonisée, de telles vues ont nécessairement un caractère assez spéculatif. Une seconde critique porte sur les conséquences culturelles de la colonisation. En introduisant en Inde la modernité occidentale issue des Lumières, les Britanniques auraient provoqué de graves distorsions dans la structure sociale : en rigidifiant le système des castes et les différences religieuses, tout en introduisant la notion de « nation », ils auraient produit un mélange explosif. Avec, pour conséquences, à court terme, le drame de la partition de 1947 entre Inde et Pakistan et, à long terme, la tension permanente entre les deux États ainsi qu’une société secouée par des conflits intercommunautaires de plus en plus violents.

Il y a là peut-être une tendance à exagérer l’influence des idées occidentales en Inde et à sous-estimer la capacité des Indiens eux-mêmes à définir une voie propre vers la modernité sociale et culturelle. Du côté britannique s’exprime de la nostalgie pour le temps de la grandeur impériale, mâtinée d’un sentiment de culpabilité, suscité par le racisme des colonisateurs. L’historiographie britannique récente souligne le rôle de l’épisode impérial dans la consolidation d’une identité spécifiquement « britannique » (et non purement anglaise). Car c’est en partie en Inde que les membres des élites de la « périphérie celtique » du Royaume-Uni, en particulier les Écossais, s’intégrèrent véritablement à une élite britannique. Aujourd’hui, les liens effectifs entre les Indes et son ancienne métropole sont de plus en plus ténus, et les émigrants indiens préfèrent majoritairement se rendre aux États-Unis, devenus l’univers de référence pour la classe moyenne indienne : on compte plus d’1 million d’immigrés indiens aux États-Unis contre environ 50 0000 au Royaume-Uni, et les flux annuels sont trois à quatre fois plus importants vers le Nouveau Continent.

On peut alors s’interroger sur la signification de cette période, longue d’un à deux siècles, dont aussi peu de traces demeurent, tant dans la mémoire indienne que dans le bâti des villes. Certes la langue anglaise s’est implantée durablement en Inde, mais elle n’est malgré tout pratiquée que par 2 à 3 % de la population, surtout dans les grandes villes et parmi la classe moyenne. En dehors de la promotion du cricket au rang de sport national en Inde comme au Pakistan, c’est dans le fonctionnement de l’État, en particulier dans le style de la haute bureaucratie, que se manifeste le plus clairement une certaine continuité avec la période coloniale. Lois et règlements sont encore en partie hérités de cette période : ils organisent outre la vie publique et celle des affaires, la vie privée des citoyens, en ce qui concerne notamment le mariage, l’héritage et le droit de la famille. Cependant, les groupes sociaux qui ont le mieux réussi sous le régime colonial, comme les brahmanes et les autres castes supérieures, voient aujourd’hui leur position remise en cause à la fois par la montée de castes « moyennes » et par les aspirations à l’égalité des basses castes et des intouchables. Ainsi les intellectuels dalit (intouchables), se plaçant à contre-courant des tendances dominantes, soulignent l’aspect émancipateur de certaines mesures coloniales.

Aussi, tandis que s’exacerbent les conflits sociaux et religieux en Inde, l’épisode colonial reste-t-il l’objet de lectures contrastées. Le débat, n’est pas près d’être clos.

Répondre à cet article