Le juge, la femme et le couteau.

La Chronique judiciaire de Jacques Trémolet de Villiers.

Mardi 21 août 2007, par Jacques TREMOLET // La France

A Metz, un juge du Tribunal pour enfants est frappé à coups de couteau par une mère en colère à qui il ne voulait pas rendre son enfant. La mère serait une prostituée toxicomane, d’origine algérienne. Les hommes en robe - et les femmes aussi - sont en grand émoi. Ils pétitionnent et manifestent. Les Palais de Justice ne sont pas suffisamment gardés. Ils réclament des portillons électroniques et des vigiles vigilants. Et puis quoi encore ?

Où s’arrêtera, en France, le délire sécuritaire ?

Le juge, par nature, fait des mécontents, au moins un par procès, et souvent deux. Quand sa décision blesse une passion aussi forte que l’instinct maternel, il peut s’attendre à des conséquences redoutables. Si son bureau est sécurisé, comme on dit en jargon technique, sa maison ne l’est pas, non plus que ses loisirs, sa femme et ses enfants s’il en a. Il est donc vulnérable. La profession qu’il exerce comporte des risques. C’est une très grande partie de son honneur.

Reste que cette affaire a révélé autre chose que le besoin de portillons électroniques et de vigiles vigilants. Elle nous incite à la réflexion, sur le juge, et sur ses missions.

Depuis les années 60, avec une considérable accélération en mai 68, le ton général, dans la magistrature, est à la décontraction, au style relâché, copain-copain, cool, jeans et bisous-bisous pour dire bonjour. Le tutoiement est presque obligatoire. Fini, l’air réservé, quasi sacerdotal du juge pénétré de ses responsabilités. Finie l’obligation morale de se tenir comme à l’écart. Nous sommes à mille lieues de ce « Parlement de Paris », si digne et si austère, que, « quand nous pénétrions dans l’une de ses chambres, aux heures des audiences, l’atmosphère était si religieuse qu’on avait presque envie de se signer », disait Berryer en évoquant les souvenirs de son père.

Il reste quelque chose de cette liturgie dans les salles d’audience, en robe, avec leur décor hérité du Second Empire. Mais il n’en reste plus rien dans les cabinets, bureaux, salles annexes où les juges, en civil, reçoivent, comme dans une administration publique, le justiciable, qui a l’impression que l’homme ou la femme qui leur parle est quelqu’un comme eux.
Seulement, le juge n’est jamais quelqu’un comme le justiciable. Aucun être au monde n’a le droit, inné, de retirer à sa mère, fut-elle prostituée et toxicomane, la chair de sa chair, son bébé. Sauf un juge.

Quand la société a revêtu un homme d’un pouvoir aussi exorbitant, aussi absolu, aussi totalitaire, elle doit l’entourer non pas d’un portillon électronique ou de vigiles vigilants, mais d’un respect qui se manifeste dans sa tenue, son habit, son attitude, la considération qui émane de lui.
Je ne parle pas ici du magistrat de Metz que je ne connais pas, et qui est sûrement très respectable. Je parle, en général, des signes extérieurs du respect de la fonction de juge, qui sont en disparition progressive et accélérée. C’est par eux qu’il faut commencer.

Plus le justiciable est de nature fruste, peu instruite, voire déraciné d’une autre culture, et plus il faut que ces signes extérieurs soient simples, visibles, forts. On a laissé s’installer le courant inverse. Il est temps de retrouver le bon sens. Est-il dans la mission du juge de retirer un enfant à sa mère ? La loi l’y autorise et même l’y incite. Une législation, doublée d’une politique et d’une théorie philosophique implicite, se méfie du lien de nature, lui préférant le traitement avisé des experts pluridisciplinaires et des organismes sociaux.

Je ne connais pas le détail de l’affaire de Metz. Je ne remets pas en question la décision du juge qui est prévue par la loi. Mais je dis que ce coup de couteau peut aussi nous faire réfléchir sur les limites du pouvoir judiciaire. L’assistance éducative, l’aide sociale, le soin aux mères et aux enfants en difficulté grave ne devraient pas être, d’abord, une mesure de justice. Elle relève de la police, pour une petite part, de la charité pour une immense part. Pour des raisons idéologiques qui relèvent de l’absurde, on a supprimé la charité, et on a cru que les juges remplaceraient les filles de Monsieur Vincent. Monsieur Vincent n’avait pas besoin des officiers du Roi, ni du procureur du Châtelet, pour soigner, héberger et élever les enfants des prostituées, fumeuses d’herbe de Paris ou d’ailleurs. Elles les lui confiaient spontanément. Ni lui ni ses filles n’étaient à l’abri de la violence. Mais il n’y avait pas de sergent aux portes des maisons du Bon Dieu. La justice est une chose rude. Les liens entre une mère et son bébé, même quand la mère est une femme de mauvaise vie (surtout dans ce cas-là) sont des liens de sang, de lait et de chaleur.

Entre les deux, la justice et le sein maternel, aucune communication n’est possible. À défaut de la charité, il reste les larmes..et le couteau.

Répondre à cet article