Le défi de Benny Lévy.

Lundi 4 janvier 2010 // L’Histoire

Je n’ai rencontré qu’une fois Benny Lévy. Il s’appelait encore Pierre Victor et s’était joint à un hommage à Maurice Clavel, à la demande de Philippe Nemo. Je reverrai toujours dans ce studio de France Culture cet homme, jeune encore, dont l’effacement m’avait frappé. On aurait attendu quelque véhémence de la part du chef charismatique de l’ancienne Gauche prolétarienne. Mais son énergie était toute d’intériorité. Il en était arrivé à une autre étape de son existence, où la réflexion la plus intense l’amenait à un retour sur soi, loin de la stratégie révolutionnaire qu’il avait menée pour mettre le feu au monde. C’est vrai qu’il avait toujours cru à la force des textes. Mais il n’était plus à mettre en fiche les trente-six tomes des œuvres complètes de Lénine. II se concentrait désormais sur le Livre par excellence, où il découvrait ce que sa naissance dans une famille juive d’Égypte aurait dû lui offrir. Mais juif déjudaïsé comme beaucoup, il avait fait le détour presque inévitable par la Révolution jusqu’au jour où l’évidence de sa judaïté s’imposa à lui d’une façon irréversible. Il pourra faire plus tard le bilan en une formule saisissante, se définissant comme « un enfant Juif kidnappé par les nations, élevé par elles, totalement ignorant. » Quel aveu ! Quel retournement ! 

Rémi Soulié, élève et continuateur de Pierre Boutang, ne pouvait qu’être fasciné par le cas Benny Lévy, auquel il consacre un essai d’une densité extrême, ne laissant aucune chance aux gloses amollissantes et aux étonnements incompréhensifs. Ce qui l’intéresse, c’est l’homme qui termine prématurément sa vie à Jérusalem où il a trouvé le seul lieu possible hors monde, pour étudier. Peu lui chaut que l’on insulte ou méprise celui que Badiou, traite de rabbin sectaire. C’est l’absolu à son degré de plus haute tension qui l’interroge, lui qui se moque éperdument des opinions vagues de ses contemporains. Une fraternité directe l’engage à se confronter avec celui qui a déclaré la guerre à la doxa, au point de prôner l’étrangéisation de l’intellect, c’est-à-dire le plus âpre des combats contre le panurgisme bien-pensant. Voilà qui demande en marge de l’essai, quelques précisions qui rejoignent d’ailleurs ce que Jean Birnbaum a montré dans le destin des Maoccidents, mais en creusant encore dans une direction particulière, qui est celle des retrouvailles avec le judaïsme. J’ai déjà dit comment Pierre Boutang s’était trouvé présent au moment crucial du retournement, en y apportant la puissance de sa conviction et de son exceptionnelle intelligence. Mais il me faut encore ajouter un mot, utile au dossier.

Lorsque parurent dans Le Nouvel Observateur les entretiens de Sartre avec son secrétaire, Boutang en fut presque scandalisé. Non que le contenu lui déplût, bien au contraire. Mais il s’interrogeait sur la nature du désaveu que Sartre s’infligeait à lui-même. Cette conversion était-elle entachée d’opportunisme ? Il faut se souvenir que Boutang était aussi l’auteur d’un essai sans concession dont le titre à lui seul - Sartre est-il possédé ? - montre à quel point l’opposition intellectuelle était frontale avec le directeur des Temps modernes. Il paraissait presque impossible de reconnaître pareille volte-face. Je l’admettais pour ma part, convaincu qu’il s’était passé quelque chose de singulier avec ce personnage atypique qu’était Pierre-Victor. Incroyable paradoxe qu’imposait la démarche qui mettait Sartre et Boutang dans une proximité intellectuelle improbable. C’était bien le signe d’un changement d’époque, auquel la plupart ne comprenaient rien. Ils ne savaient pas que Levinas s’était félicité que l’auteur de l’Ontologie du secret lui succédât à la chaire de métaphysique de la Sorbonne, alors même que Jacques Derrida prenait la tête d’une cabale pour s’opposer à l’arrivée du maurrassien. Décidément, il n’y avait plus rien à comprendre. Comment aurait-on pu deviner que Boutang, lecteur de la Bible, proche depuis toujours de la pensée de Martin Buber, allait se retrouver naturellement plus proche de l’ancien chef de la Gauche prolétarienne que tous les représentants patentés du gauchisme intellectuel ! J’avais pu observer dans le studio de France Culture avec quelle sympathie les deux hommes s’étaient reconnus... C’est dire que l’essai que publie Rémi Soulié ne constitue nullement un ovni dans un ciel interdit. Il s’inscrit dans un renouvellement radical des problématiques amorcé à la suite de 1968 et qui est infiniment plus intéressant que toutes les logorrhées libertaires qu’on continue à déverser à chaque anniversaire.

Mais cette révolution silencieuse, ne signifie nullement qu’un Rémi Soulié, continuateur du courant « boutangien » ; se retrouve complètement et simplement à l’aise dans la yeshiva de Benny Lévy. Il y a tout de même un désaccord de taille entre le juif religieux et celui qui déclare d’emblée, « j’appartiens (du moins, je l’espère) à la Sainte-Église catholique, apostolique et romaine et, comme la mère du pauvre pécheur François Villon dans cet admirable poème que nous récitions à Collobrières avec mon maître Pierre Boutang, en cette foi, je veux vivre et mourir. » Il ne s’agit nullement, de s’engager dans on ne sait quel bricolage politico-religieux au nom d’un judéo-christianisme mal compris. D’ailleurs, Benny Lévy se dresse avec ses charges redoutables, qui reprennent un contentieux bimillénaire, sévèrement réactualisé. L’interminable procès fait à Paul de Tarse se poursuit : « Saint Paul pulvérise les quatre différences bibliques irréductibles selon la tradition rabbinique - masculin, féminin ; lettre, esprit ; Israël, nations ; créateur, créatures - préparant la voie, Jean-Baptiste qui s’ignore, au déferlement de la vague - nihiliste - qui sourd de l’océan sans fond de la dissemblance : la spiritualisation prélude à la symbolisation, à l’universalité de la quelconque ou extensive (apostolique) - vide - et préside au retour du paganisme (l’Incarnation du Médiateur abolissant la transcendance). etc. etc.. »

C’est dire combien l’explication est sérieuse. Elle n’en reste pas moins presque tendre, l’opposition se situant dans un champ commun, où les thèses appellent leurs antithèses pour déboucher éventuellement sur des hypothèses fécondes, qui sans être directement conciliatrices, sont significatives d’une solidarité de fond. Une solidarité qui n’abolit nullement les dissemblances, mais permet de mieux comprendre pourquoi on est à la fois profondément d’accord et profondément en désaccord. L’opposition commune au nihilisme et à ce qu’il y a de plus pernicieux dans la doxa contemporaine s’affirme, et ainsi les équivoques sont levées. Il ne s’agit nullement de se retrouver sur un universel facile. Certains défis anthropologiques ressortent mieux, et peut-être aussi certaines apories politiques. Aucun barrage, toutefois, ne saurait nous détourner d’une réflexion qui est au cœur même de notre situation et de notre condition d’héritiers en ce siècle.

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