Le danger que représentent les sectes.

Aujourd’hui la « Scientologie »

Samedi 1er mars 2008 // La France

La scientologie (nom officiel : Church of Scientology) est l’œuvre de Lafayette Ronald Hubbard (1911-1986), dénommé par les adeptes L.R.H., Ron ou Commodore, célèbre auteur américain de romans de science-fiction. Il était selon lui le premier être à avoir trouvé, au péril de sa vie, le chemin vers la liberté totale. La doctrine, désignée sous le nom de Tech Standard, qu’il en a tirée permettrait désormais au reste de l’humanité de se libérer. Son altération constitue de ce fait le crime absolu aux yeux de ses adeptes. Hubbard est l’unique source de la doctrine et de la technologie qu’il a baptisées du nom de Dianétique, puis de scientologie. Tous ses travaux s’y rapportant sont considérés comme des écrits sacrés. Ce sacré s’est annexé des domaines ordinairement profanes comme le management. Il tend même à recouvrir la réalité tout entière, à nier tout espace profane. La scientologie effectue depuis la mort de son fondateur un important travail de « purification » des sources.

Ron Hubbard : Ecrivain de science-fiction et fondateur de l’Église de scientologie Lafayette Ronald Hubbard (1911-1986).

Identifiée par le rapport parlementaire français de décembre 1995 comme une secte dangereuse, surveillée étroitement par l’État fédéral allemand, la scientologie est reconnue en revanche comme religion aux États-Unis. Elle revendiquait en 1997 8 millions de membres et 13 000 permanents répartis dans 107 pays. Elle gagnerait chaque année 500 000 adeptes notamment dans les anciens pays socialistes. D’autres sources faisaient état d’un million de membres dont 10 000 environ pour la France. La scientologie est éminemment moderne par son organisation, son mode de prosélytisme mais aussi par sa doctrine et les comportements qu’elle génère. Sa conception de l’homme et de la société s’avère très en prise avec les ultimes évolutions enregistrées par les sociétés avancées.

Historique de la scientologie.

L. R. Hubbard publie en 1950 La Dianétique, science moderne de la santé mentale. Cet ouvrage est un livre banal parmi tous ceux qui, aux États-Unis, proposent alors de créer une psychothérapie en dehors des enseignements de la psychanalyse freudienne. De nombreux groupes de Dianétique sont bientôt créés (États-Unis, Australie, Israël...). La Dianétique se présente alors comme une discipline scientifique et thérapeutique. Elle suscite rapidement l’opposition du corps médical, notamment psychiatrique. Hubbard imprime alors à son enseignement une orientation religieuse afin de bénéficier de la protection du premier amendement de la Constitution américaine (liberté des cultes) et du régime d’exonération fiscale qui lui correspond. La scientologie adopte tout un arsenal de signes religieux (credo, prières, cérémonies...). La première Église de scientologie est ouverte en 1954 aux États-Unis (Washington). Sur décision de son fondateur, le siège de l’organisation est transféré un temps en Angleterre (Saint Hill Manoir) et l’Association des amis de la scientologie, qu’il crée dans la foulée, essaime dans de nombreux pays dont la France. En 1966, il abandonne la direction officielle du mouvement pour se consacrer à ses recherches. Il embarque en 1967 à bord d’une flottille et fonde la Sea Org (Organisation maritime). La flotte est désarmée en 1976 et son état-major s’installe définitivement aux États-Unis.

La scientologie continue de croître malgré la retraite de Hubbard à partir de 1977 et bien que se prépare déjà en coulisse ce qui va devenir une véritable guerre de succession. David Miscavige, ancien Messager du Commandant (Commodore’s Messenger Organization, C.M.O. structure fondée pour regrouper les enfants des scientologues chargés de transmettre la parole du Maître) dénonce bientôt l’altération de la Tech par David Mayo, dauphin présumé du fondateur, et obtient la mise à l’écart des dirigeants du Bureau des Gardiens (dont Marie Sue, épouse du fondateur) après leur condamnation par la justice américaine pour espionnage et vol. Un compromis est finalement trouvé entre une partie de l’appareil et la jeune garde. L’Église de scientologie internationale (Church of Scientology International, C.S.I.) reste la plus haute autorité ecclésiastique mais le cœur du système passe sous contrôle du Centre de technologie religieuse (Religious Technology Center, C.T.R.) fondé par Miscavige pour préserver l’orthodoxie des Écrits et de la Tech et gérer ses marques.

L’état-major du C.T.R. exerce notamment son pouvoir à travers le comité de surveillance (Watchdog Committee) qui contrôle l’activité de onze secteurs d’organisation et du Bureau international des affaires spéciales (Office of Special Affairs International, O.S.A.I.), service de sécurité, régulièrement dénoncé par les associations dites antisectes. La quasi-totalité des postes de direction est contrôlée par des membres de la Sea Org, véritable ordre de moines-soldats ayant signé un engagement pour un milliard d’années, portant des grades et des uniformes militaires. La scientologie a ainsi survécu au décès de son fondateur, puis à la création de groupes dissidents commercialisant des produits analogues à des tarifs beaucoup moins onéreux.

L’organisation scientologique.

La structure de la scientologie organise un système de progression sur le « pont ». Les organisations de base (orgs de classe 5) vendent les services d’introduction (classés de « préclair » à « clair »). Les orgs plus avancées (Advanced Orgs) commercialisent les niveaux secrets,gradués de 1 à 8, qui sont réservés aux « thétans opérants », les O.T., Operating Thetans). Les nouveaux adeptes appartenant à l’élite sociale, particulièrement prisés, sont dirigés vers les centres de célébrités (Églises de classe 5). L’ensemble des orgs observent des comportements standardisés à l’extrême en appliquant les mêmes procédures. Ces structures non électives sont excessivement hiérarchisées, cloisonnées et complexes. La scientologie se caractérise par un fantasme de toute-puissance qui entretient une mystique de l’organisation propre à attirer des sujets fragilisés. Elle innove cependant en coulant sa forme religieuse dans le moule managérial.

La scientologie n’a en effet qu’un seul but : concevoir, fabriquer et vendre ses produits. Elle se développe notamment par des franchises percevant un pourcentage sur les ventes. Le prosélytisme est fondé sur des techniques de communication et de commercialisation, dont le fameux test de personnalité : test d’analyse de capacité d’Oxford. Les adeptes sont formés pour recruter. Ce commerce utilise les méthodes les plus profanes (promotions, achats groupés, etc.). La scientologie est naturellement très présente sur le terrain économique à travers son réseau Wise (World Institute of Scientology Enterprises, Institut mondial des entreprises de scientologie). Elle développe enfin un réseau d’associations caritatives utilisant aussi la Tech Standard. La scientologie « produit » l’adepte comme objet adéquat à son propre fonctionnement. Elle pratique peu l’injonction mais obtient une normalisation en travaillant le désir. L’adepte entretient en effet avec la scientologie une relation de nature asymétrique du fait de sa soumission inconditionnelle à une organisation hyperhiérarchisée et aussi du fait de sa croyance en la promesse proclamée de guérison qui provoque une situation de transfert. Dévalorisé par la découverte de sa « ruine », il trouve une valorisation dans le don de soi, forme particulière de sacrifice, qu’il accomplit en se conformant aveuglément aux normes. Cette soumission s’appuie sur des doctrines - la Tech Standard -, des instruments - l’électromètre -, des rituels - l’audition - et bien sûr des interprètes autorisés.

La doctrine.

La scientologie, se présentant comme une philosophie religieuse appliquée, entend « clarifier la planète ». Selon son enseignement, les hommes seraient des thétans (principes spirituels immortels) qui, après avoir créé l’univers, se seraient accidentellement englués dans leur création. Ils auraient perdu leur puissance et auraient régressé jusqu’à oublier qui ils étaient. La scientologie propose donc à ses adeptes de recouvrer la conscience de soi-même en tant que thétan, de parvenir à l’état de « clair », qui seul libère le thétan et le rend « opérant » donc littéralement tout-puissant. L’initiation scientologique apparaît formellement comme un enchaînement d’étapes. Les premiers niveaux sont publics, les niveaux supérieurs sont secrets. Ils représenteraient un danger vital pour des individus non préalablement initiés. La scientologie se caractérise en réalité par un fonctionnement au secret sans secret : c’est de la dramatisation de sa transmission qu’elle tire son efficacité plutôt que du contenu de ses révélations. Ces étapes obligatoires forment ce que la scientologie nomme le « pont vers la liberté totale » qui fait passer de la non-existence à la toute-puissance. L’adepte accomplit deux parcours en parallèle, l’un de doctrine, l’autre d’audition. Le premier parcours, dénommé « entraînement », consiste en une étude intensive des Écrits. Cette formation s’accomplit sous le contrôle d’un superviseur de cours. Il existe, en outre, au sein de chaque « académie », un « clarificateur de mots » chargé de l’orthodoxie. La doctrine ne relèverait pas de la croyance car elle serait confirmée par la pratique. L’adepte accomplit également un second parcours parallèle en « audition ».

L’audition doit libérer le thétan du fardeau de mest (néologisme formé à partir des initiales de matière, énergie, espace, temps). Révélation standardisée et progressive du passé du thétan à l’adepte, elle est qualifiée de sacrement. De même, l’électromètre est considéré religieusement bien qu’il relève, comme l’audition, d’une même démarche technico-magique par excès de rationalisation, autrement dit par scientisme. L’appareil, qui existe en diverses versions, enregistre en fait les réactions électrodermiques. Il aiderait à détecter les zones de souffrances spirituelles liées à des épisodes douloureux. L’objectif serait de les « travailler » jusqu’à ce que l’aiguille de l’appareil devienne « libre ». Un auditeur (ministre scientologue) guide l’audité (l’adepte) tout au long de ce travail. L’audition se donne pour objectif de retrouver tous les événements traumatiques de la vie présente et des vies antérieures (la piste du temps, remontant l’histoire de l’univers jusqu’à 75 millions d’années) qui aliènent une grande quantité d’énergie et réduisent ainsi les capacités d’action et de pensée du thétan, entravé par la condition d’homme de l’adepte. La libération du thétan exige tout d’abord l’effacement des engrammes, ces marques du temps propres à la mémoire de chaque individu, c’est-à-dire l’effacement de la condition d’homme. Puis une seconde phase permettrait de passer de l’état de « clair » à celui de pré-O.T. puis de O.T. Elle marquerait la progression d’une dimension individuelle à une dimension collective, depuis les « incidents » qui ont marqué l’histoire du monde.

Cette technologie du bonheur fait finalement de l’homme lui-même le vrai problème. Elle marque en outre la victoire du signe clos sur le symbole ouvert, annihilant la possibilité même d’interprétation. Elle enclenche enfin une logique de purification destinée à chasser toute faiblesse de l’homme. Les procédures de purification (sauna, effort physique, régime alimentaire) obligatoires au début du parcours pour débarrasser, dans un but spirituel, le corps de ses résidus de drogues, de substances toxiques, expriment bien cette réification, cette réduction de l’homme à l’état de produit. Tout bien pesé, la Tech reste, d’un point de vue psychiatrique, très voisine des rééducations comportementales de type béhavioriste (imageries mentales libres, répétition, accompagnement dans le délire, etc.). La nouveauté ne résiderait pas tant dans ces techniques que dans leur généralisation.

Le rapport au monde extérieur.

La scientologie postule que l’homme est bon mais distingue entre l’individu d’élite, le suspect et l’asocial. Chacun voit son éthique définie par sa position sur « l’échelle des conditions ». Toute activité est pour cela systématiquement encadrée, quantifiée, enregistrée. L’objectif n’est pas officiellement de surveiller et de punir, mais d’aider à progresser. L’organisation dispose pour cela d’officiers d’éthique mettant en œuvre plusieurs procédures. (confessions en audition, interrogatoires de sécurité pour les adultes ou les enfants, etc.). L’adepte en « mauvais standing » devient une « source potentielle de trouble » (Potential Trouble Source, P.T.S.). Il existe 34 degrés de sanction, allant de la perte d’un droit à celle d’un bien (grade). Un programme de redressement (Rehabilitation Project Force, R.P.F.) a même été créé en 1973. Selon les scientologues, ces personnes antisociales représenteraient environ 20% de la population globale, parmi lesquelles on compterait 2,5% de personnes vraiment dangereuses, dites « suppressives » (Suppressive Persons, S.P.).

Un cours de détection explique que les « P.T.S. » font des « montagnes russes » (qu’ils sont sujets à des variations de tonus), mais qu’ils se libèrent en se « déconnectant » de S.P. La scientologie a formalisé 72 actes permettant d’identifier ces « suppressifs ». Il n’existerait pas, selon elle, un seul adversaire qui ne soit ou n’ait été par le passé un criminel. La scientologie, accusée par ses détracteurs de pratiquer la « propagande noire », c’est-à-dire de lancer des campagnes de rumeurs, explique qu’elle en est la victime. Elle se heurte cependant à sa propre logique normalisatrice : elle a dû ainsi établir des garde-fous en définissant un pourcentage normal de « P.T.S.-S.P. » dans ses rangs, en mettant en garde ses officiers d’éthique contre les « fausses conditions P.T.S. » et en prononçant des amnisties.

La scientologie peut apparaître d’une certaine manière comme la première technologie religieuse commercialisable mondialement. En ce sens elle ne fait somme toute que systématiser un certain nombre de tendances actuelles (culte de la performance, de la technique, refus de l’État-providence, de la faiblesse, critique de la démocratie, etc.). Elle s’avère très révélatrice du monde contemporain dans la mesure où elle expérimente un mode de sociabilité marchand qui brouille les catégories habituelles de pensée.

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