Le crucifix au pilori européen ?

Mardi 21 septembre 2010 // La Religion

Loin d’un fait anodin, l’affaire Lautsi, plus connue sous le nom « d’affaire des crucifix », revêt une importance considérable. Non seulement sur le plan politique et juridique, mais également spirituel. L’affaire est devenue le symbole du conflit relatif à l’avenir de l’identité culturelle et religieuse de l’Europe. Il oppose les partisans de la sécularisation complète de la société, aux tenants d’une Europe ouverte et fidèle à son identité profonde.

Rappel des faits : tout a commencé lors de la condamnation de l’Italie par la Cour européenne des droits de l’homme, au motif, que la présence des crucifix dans les salles de classe d’écoles publiques violerait les « droits de l’homme », la liberté de conviction des parents d’élèves, et leur droit à ce que leurs enfants reçoivent un enseignement conforme à leurs convictions philosophiques. Jusqu’alors la Cour avait toujours considéré que les États étaient libres en ce domaine, qu’il convenait de respecter leur culture et leur tradition ; La seule limite à ne pas franchir étant de soumettre les élèves à un endoctrinement ou à un prosélytisme abusif. Changement d’époque ! Selon la Cour, les États européens se devraient dorénavant d’être areligieux (neutralité confessionnelle) afin de servir le « pluralisme », lequel serait le ressort constitutif de la « société démocratique ». En d’autres termes, la Cour affirme dans l’arrêt Lautsi qu’une société, pour être démocratique, doit renoncer à son identité religieuse : c’est du pur sécularisme.

Une victoire politique ?

L’Italie a fait appel de cette décision devant la Grande Chambre de la Cour de Strasbourg. Cet appel a été entendu le 30 juin dernier et le jugement de la Cour est attendu pour l’automne. Mais si l’Italie n’a pas encore gagné juridiquement, elle a d’ores et déjà remporté une victoire politique. En effet, à ce jour, ce ne sont pas moins de vingt pays européens qui lui ont apporté un soutien officiel. Chacun de ces pays avec dans un premier temps l’Arménie, la Bulgarie, Chypre, la Grèce, la Lituanie, Malte, Monaco, la Roumanie, la Fédération de Russie et Saint-Marin a remis à la Cour un mémoire l’invitant à revenir sur sa décision. La Lituanie n’a pas manqué de mettre en parallèle l’arrêt Lautsi avec la persécution religieuse qu’elle a subie et qui se manifestait notamment par l’interdiction des symboles religieux.

Ces dix pays ont été rejoints par l’Albanie,l’Autriche, la Croatie, la Hongrie, la Moldavie, la Pologne, la Serbie, la Slovaquie et l’Ukraine. Ils ont publiquement mis en cause le jugement de la Cour et demandé que les identités et traditions religieuses nationales soient respectées. Plusieurs gouvernements ont insisté sur le fait que cette identité religieuse est à la source des valeurs et de l’unité européennes.

Quelle unité pour l’Europe ?

Ainsi, avec l’Italie, déjà près de la moitié des États membres du Conseil de l’Europe s’est opposée à cette tentative de sécularisation forcée des écoles, réaffirmant donc la légitimité sociale du christianisme en Europe.

À y regarder de près, cette coalition, qui regroupe presque toute l’Europe centrale et orientale, fait apparaître la permanence d’une division culturelle interne à l’Europe ; elle montre aussi que cette division peut être surmontée. Ne voit-on pas des pays de tradition orthodoxe, quelle que soit leur orientation politique du moment, soutenir officiellement et fortement un pays de tradition catholique ? La détermination du Patriarche Cyrille de Moscou visant à « unir les Églises chrétiennes contre l’avancée du sécularisme » n’y est pas étrangère. Emboîtant son pas, le Métropolite Hilarion a ainsi proposé la constitution d’une « alliance stratégique entre catholiques et orthodoxes » en vue de défendre ensemble la tradition chrétienne « contre le sécularisme, le libéralisme et le relativisme qui pré valent dans l’Europe moderne ».

Ces réactions montrent que la « transition démocratique », à l’Est ne s’est pas accompagnée de la « transition culturelle » largement souhaitée par l’Ouest. On assiste plutôt à un mouvement inverse de réaffirmation identitaire qui prend la forme d’une restauration du modèle orthodoxe de relation entre l’Église et le pouvoir civil. Ce soutien massif venu de l’Est annoncerait-il un bouleversement dans la dynamique de construction culturelle de l’unité européenne ? Si l’on a toujours pensé que l’unité européenne se ferait inéluctablement d’Ouest en Est, par une « conquête de l’Est » au libéralisme économique et culturel occidental, « l’affaire Lautsi » a provoqué un mouvement inverse. L’Est de l’Europe s’est opposé à l’Ouest sur la défense de la culture chrétienne et d’une juste conception de la liberté religieuse.

Manifestement les défenseurs de la liberté face au matérialisme ne sont plus là où ils étaient.

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