Le courage de déplaire.

Mardi 31 mai 2011 // Le Monde

Le 19 février, Clément Chamarier, qui n’avait pas 20 ans, trouvait la mort dans l’attaque à la roquette de son VAB à Landakehl, près de Kaboul. Son camarade, grièvement blessé, a du être amputé. Deux ans plus tôt, au même endroit, l’armée française avait inauguré.., une mosquée qu’elle offrait aux villageois dans une action de « reconstruction et de rétablissement de la confiance ». Autre constat navrant, la plaque commémorant l’événement était rédigée en deux langues : le pachtou et l’anglais !

Balkans, Irak, Afghanistan, Libye, depuis la fin de la guerre froide nos armées paient un lourd tribut dans des conflits dont l’issue n’est malheureusement jamais celle qu’on espérait. À Abidjan, voici maintenant la France impliquée, de loin certes, à distance de tir des missiles de nos hélicoptères, mais impliquée clairement dans la chute du président Gbagbo, qui n’est donc plus une affaire entre Ivoiriens. La force Licorne a finalement du être engagée car la neutralité absolue au service de « la démocratie et l’état de droit » n’est pas tenable longtemps en Afrique ; ces concepts n’y ont pas les mêmes racines que chez nous et la dévotion à la loi du nombre n’y fait pas l’objet du même zèle. Reste maintenant à pacifier un pays déchiré par les crimes des deux factions et, bien sûr, sans « interventionnisme néocolonial », une gageure !

En Afghanistan, « la guerre globale contre le terrorisme » (funeste slogan américain) ne fait plus recette. La corruption du gouvernement islamique que nous soutenons et l’imbrication des intérêts tribaux laisse la coalition dans une impasse. Honneur à nos 4 000 soldats qui, dans des conditions d’engagement difficiles, assurent au prix du sang, une présence pacifiante au bénéfice du malheureux peuple afghan.

Une analyse géopolitique et militaire sérieuse et un peu de bon sens permettaient pourtant de prévoir cette impasse et il est regrettable que les mesures de renforcement décidées en 2008 par le Président de la République n’aient pas suscité plus de réactions de la représentation nationale et du haut commandement militaire quine pouvait ignorer le piège. Les ministres de la Défense successifs peuvent bien maintenant expliquer aux mères et aux veuves que nous nous battons là-bas pour leur sécurité, après 8 ans de guerre ils ne sont plus crédibles.

Comme nous l’avions craint ici il y a un mois, la situation en Libye se complique et l’agitation brouillonne de l’offensive initiale fait place à une expectative d’autant plus inquiétante que les Américains se sont retirés après deux semaines d’opérations, laissant les va-t-en-guerre européens face à leurs responsabilités. Résultats : hausse des prix du carburant, hausse des flux d’immigrés à Lampedusa et réserve embarrassée du « concert des nations » face à cette aventure militaire.

Là aussi, on regrettera, au niveau de décision, cette apparente posture d’exécution zélée des volontés présidentielles, laissant croire que Kadhafi quitterait la Libye sans qu’on y mette les pieds comme on avait chassé Milosevic en bombardant Belgrade : un parallèle qui montre la rusticité de certaines analyses ou la docilité de responsables dont on serait en droit d’attendre autre chose. Mais on peut aussi imaginer que l’affaire ait suscité en haut lieu d’âpres débats et que de courageux contradicteurs n’aient malheureusement pas obtenu gain de cause...

Bref, il va maintenant falloir trouver une sortie entre Kadhafi, ses fils, l’OUA, et le chef des insurgés de Benghazi, Mustapha Al Jalil, ancien président de la cour d’appel de Tripoli qui avait confirmé la condamnation à mort des infirmières bulgares ! Le Chef de l’État, chef des armées, dont on devine l’intelligence et la personnalité bouillonnantes, a plus que jamais besoin autour de lui de conseillers courageux, tant pour la diplomatie que pour l’action militaire. Alors que notre diplomatie est décriée (et ce ne sont pas les pitoyables débuts de notre nouvel ambassadeur à Tunis qui nous rassureront), la défense reste préservée grâce aux efforts consentis par le gouvernement (et le contribuable) et grâce à la qualité de nos militaires, du caporal au général.

Mais si l’honneur du caporal tient dans l’obéissance aux ordres reçus et l’engagement au feu au risque de sa vie, l’honneur du général c’est d’abord le courage de déplaire, de critiquer des options hasardeuses, de dénoncer avec lucidité les idées fausses, même venues de haut, au risque d’une disgrâce et de quelques sacrifices. Mais cela, le général le doit au caporal, et c’est aussi l’apanage des grands soldats.

« Je préfère la vérité, quoique mal polie, à une lâche complaisance qui ne serait bonne qu’à vous tromper si vous en étiez capable et à me déshonorer. Je suis sur les lieux ; je vois les choses avec appréciation et c’est mon métier de les connaître... Trouvez donc bon, s’il vous plait, qu’avec le respect que je vous dois, je vous dise librement mes sentiments dans cette matière. » - Vauban à Louvoi (1668)

Répondre à cet article