Le combat de L’Abbé Pierre.

Jeudi 1er février 2007, par Paul Vaurs // Homme d’honneur

Il aurait eu 95 ans cette année. Le fondateur d’Emmaüs, l’abbé Pierre,
est mort le 2 janvier 2007 au Val-de-Grâce où il était soigné depuis
quelques jours. Ses amis - et lui-même - ne se faisaient aucune illusion sur
son état de santé ; toujours réputé de constitution fragile, il était »
littéralement épuisé, mais cela ne l’avait lamais empêché d’oeuvrer pour ce
qui restera son combat principal les sans-abri. Parmi les très nombreux
commentaires recueillis à son décès, on retiendra ceux du cardinal
Jean-Marie Lustiger, qui a vanté son « audace spirituelle », et du recteur
Dalil Boubakeur qui a exprimé son profond respect et sa « totale admiration
pour la vie de cet homme de Dieu consacrée à la défense des humbles et des
droits des plus pauvres à vivre dignement ».

Né le 5 août 1912 à Lyon, il était le cinquième d’une famille bourgeoise de
huit enfants, représentative d’un engagement auquel il a été initié très
tôt. Il accompagnait à 12 ans son père à la confrérie des Hospitaliers
Veilleurs, où chacun se mettait au service des pauvres. A 17 ans, il entra
chez les franciscains, puis gagna le clergé séculier, devenant vicaire à
Grenoble. Mobilisé comme sous-officier dans le train des équipages en
décembre 1939,il s’engagea dans la Résistance, fabriquant des faux papiers
et faisant passer des Juifs en Suisse. Arrêté par l’armée allemande en 1943,
il s’évada vers Alger, où il rencontra pour la première fois le Général de
Gaulle. Il participa à la création de maquis dans le Vercors et la
Chartreuse. Ce fut d’ailleurs dans la clandestinité qu’il prit e nom d’abbé
Pierre.

Ne répugnant pas à l’action politique directe, il devint député sous les
couleurs du Mouvement républicain populaire, de 1945 à 1951, En 1949, il
accueillait un homme désespéré ; Ce lieu délabré de Neuilly-Plaisance se
transforma ainsi en une auberge de jeunesse internationale baptisée Emmaüs
 ; « Du nom de cet épisode de l’Evangile de Saint Luc où l’on voit le Christ
se faire reconnaître petit à petit de certains de ses disciples après sa
résurrection. » Aujourd’hui, on dénombre 161 communautés qui s’en réclament
en France et 421 dans 41 pays.

Sa notoriété et surtout son action prirent un nouvel élan lors du rude hiver
1954. C’est de là que date son fameux appel sur les ondes de RTL en faveur
de l’insurrection de la bonté. »

« Mes amis, au secours, une femme vient de mourir gelée cette nuit à 3
heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier
par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée. »

Devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre
les hommes. La volonté de rendre impossible que cela dure.

Toute sa méthode était là ; Appeler à la générosité tous ceux qui peuvent
donner, mais sans jamais attaquer personne. L’abbé ne faisait plus de
politique directe, voulant remuer les consciences et, plus discrètement,
jouant de ses relations. Il recommença dans les années 80 avec l’apparition
des « nouveaux pauvres que la gauche, qui voulait changer la vie, » n’avait
pas prévus. Cela ne l’empêchait d’ailleurs pas d’entretenir des amitiés très
éclectiques, de François Mitterrand à Jacques Chirac en passant par le
philosophe Roger Garaudy qui, après des périodes communiste et chrétienne,
était passé à l’islam en devenant quelque peu antisémite et révisionniste...

De tout cela, l’abbé Pierre n’avait cure, tout comme des conséquences de ses
confessions sur sa vie sentimentale, de sa sympathie militante pour
certains homosexuels, de sa proximité avec le turbulent Mgr Caillot ou même
de ses critiques contre Jean-Paul II. Son « truc », c’était les sans-abri t
il les a bien servis ; voilà pourquoi on se souviendra de lui.

L’HÉRITAGE DE L’ABBÉ PIERRE.

La mort de l’abbé Pierre est saluée par une France unanime, qui reconnaît
dans sa figure fraternelle l’image même de sa solidarité avec le prochain
le plus démuni. On a mille fois souligné que cette image avait valeur d’icône
et, dans notre mémoire historique, on ne pouvait que l’associer à la
silhouette de Monsieur Vincent avec sa célèbre pèlerine et son dos un peu
voûté. Avec le jeune Vincent de Paul, il avait aussi en commun le sens de l’aventure
et du risque, du non conformisme. On pourrait dire de la marginalité -avant
que la reconnaissance publique le fasse familier des grands, sans
abandonner jamais la cause des faibles. Ce fut aussi un fils de l’Église, un
prêtre de Jésus-Christ qui avouait ses fautes en se sachant pardonné par
Celui qui sait la faiblesse des Justes. Il suffisait de le voir célébrer sa
messe pour comprendre où étaient le secret de son coeur et la source de sa
charité, brûlante comme la justice, et compatissante comme la grâce.

Nous avons eu des désaccords graves avec lui et nous les avons signalés
avec notre liberté, estimant que les propos d’un grand homme n’étaient pas
indemnes d’une critique justifiée à fortiori lorsqu’ils contredisaient la
tradition ecclésiale. Ce n’était pas pour autant que nous l’excommuniions.
Il était tellement inscrit dans nos propres fibres depuis l’appel de 1954
que nous n’avions jamais songé à le considérer comme un adversaire. Notre
mésentente était sur fond d’estime profonde. Je n’oublierai jamais pour ma
part la reconnaissance qu’il avait à l’égard du cardinal de Lubac, qui avait
été son maître et qu’il alla saluer dans ses derniers instants avec la
tendresse chaleureuse qui était la sienne. C’est l’esprit de l’Evangile,
celui des Béatitudes et celui du Jugement, qui animèrent toute son action ;
Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez
donné à boire, j’étais étranger et vous m’avez recueilli, nu et vous m’avez
vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venu à moi..

Depuis plusieurs décennies, des mutations importantes sont intervenues
dans le domaine de la solidarité sociale et de l’entraide internationale.
Des organisations non gouvernementales sont apparues sur la scène des
détresses et des catastrophes planétaires, provoquant d’ailleurs des
controverses difficiles sur les rapports avec la politique et les dérives d’un
humanitaire instrumentalisé à l’encontre de ses intentions. Une tendance à
la déconfessionnalisation n’a pas épargné l’oeuvre même de l’abbé Pierre.

Sans vouloir émettre de jugement définitif à ce sujet, on nous permettra
quand même de souligner, à l’heure de la disparition de l’apôtre moderne de
la charité, que l’humanitarisme, si estimable soit-il, ne prend pas
forcément la mesure la plus ultime de l’homme ; et, quoi qu’il en soit, l’histoire
future puisera toujours dans la Révélation le sens le plus déterminant de l’éminente
dignité des pauvres, puisqu’elle est associée intimement à la charité d’un
Dieu vivant.

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