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Le berlusconisme dans les livres d’histoire.

Dimanche 5 décembre 2010 // L’Europe

Trois fois président du Conseil depuis 1994, Silvio Berlusconi aura marqué la politique italienne. À présent, sa fonction historique s’épuise, estime l’historien Antonio Gibelli.

Sommes-nous réellement en train d’assister à la fin du berlusconisme ? Quand il s’agit d’évoquer le déclin de Berlusconi, il est préférable de ne pas chercher de date précise à sa chute, mais de raisonner en matière de consomption interne, d’implosion. Ce qui est sûr, c’est que le contexte qui a favorisé le succès de Berlusconi n’existe plus. Sa fonction historique s’épuise, indépendamment de ses propres motivations et intérêts. Cette fonction était de remplir un vide, d’unifier et de faire gagner les droites dans une phase de transition historique où le vieux système s’était écroulé. Le vide a été rempli, les droites ont vaincu et se déchirent à nouveau aujourd’hui. La ligne de fracture la plus importante est celle qui oppose une droite jusqu’ici victorieuse, populiste et fondamentalement subversive, à une droite, encore en gestation [incarnée par Gianfranco Fini, ex-membre du parti néofasciste Alliance nationale], qui a embrassé le loyalisme constitutionnel, se veut respectueuse des institutions et se démarque sur la question de la légalité : tout l’opposé du berlusconisme.

Quand vous dites que le contexte qui a permis l’ascension de Berlusconi n’existe plus, cela signifie-t-il que la politique italienne a progressivement changé, que même le modèle du chef charismatique est en crise ? Non, les caractéristiques qui ont alimenté le berlusconisme sont encore toutes bien présentes : la personnalisation du pouvoir, la réduction du rôle des partis, les tendances antipolitiques et l’impact prépondérant de la télévision. Mais, selon moi, le berlusconisme est l’incarnation exacerbée et pathologique de ces tendances. Elles peuvent persister sans lui, mais affaiblies, moins destructrices et plus compatibles avec la démocratie libérale. Avec Berlusconi, qui considère l’Etat comme sa propriété, elles induisent une défaillance de la démocratie. Par ailleurs, la « nouvelle histoire italienne » a perdu en fraîcheur et en crédibilité, elle ne passionne plus. Même, son principal protagoniste a perdu de son éclat, y compris la prestance physique sur laquelle il avait tant investi. Il s’est alourdi, son visage n’est plus conquérant mais durci, il laisse presque paraître la souffrance, sa démarche est devenue gauche, forcée.

Il suffit de comparer les images de ses livres, des courts ouvrages hagiographiques distribués gratuitement dans un grand nombre de foyers italiens : Une histoire italienne. La véritable histoire italienne (2006), Silvio nous t’aimons (2009). Dans les photos du début, il apparaît dans un cadre rempli d’éléments festifs et empreints de légèreté, avec des arrière-plans floraux à profusion. Aujourd’hui les tons sombres dominent, dans un crescendo de retouches photographiques qui le font ressembler à une statue de cire.

Nous avons là la confirmation des limites de la « restauration » : le seul moyen de préserver éternellement un corps est de l’embaumer, comme celui de Lénine.

Est-ce pour cela que le crépuscule du chef du gouvernement a commencé avec la diffusion de détails embarrassants sur sa vie privée ?

J’en suis convaincu, ces histoires ont pesé bien plus qu’on ne l’a cru alors. C’est comme si l’image de Berlusconi avait été écornée à force d’excès. Car sa capacité à tout faire, à toujours être présent, à se montrer à toutes les fêtes avec toutes les femmes est devenue hyperbolique. Cela a signé le début de sa fin : les mythologies explosent parfois sous l’effet de la redondance. Le mythe, comme l’a expliqué l’historienne Luisa Passerini à propos de Mussolini, gonfle, gonfle, et à la fin il explose. Quand l’affaire Noemi est sortie en juin 2009, les journaux du monde entier ont relaté la liaison supposée du président du Conseil avec une jeune fille de 18 ans, j’ai commencé à penser que Berlusconi était en train d’exploser.

La doctrine léguiste xénophobe sera-t-elle la nouvelle incarnation du berlusconisme ?

Je ne vois pas ça comme une succession temporelle. En ce moment il me semble que les deux protagonistes de la majorité, la Ligue du Nord, parti populiste, et anti-immigrés et le PDL (Peuple de la liberté), sont concurrents mais unis. La Ligue du Nord est un parti xénophobe, ethnocentrique, fondamentalement sécessionniste, qui vise à substituer le pouvoir padan « la Padanie est le nom donné par les léguistes au nord de l’Italie » au pouvoir de l’Etat. Le PDL est un parti lié au pouvoir central, mais inféodé aux intérêts personnels du président du Conseil. Je dirais qu’ils font la paire, ce sont les acteurs d’une même dérive destructive.

Quelle sera alors la porte de sortie du berlusconisme ? La même par laquelle nous y sommes entrés, le retour des partis et de leur contrôle sur le Parlement ?

En termes de méthode historique, on ne peut pas revenir en arrière. J’exclurais avec certitude tout retour en arrière et je ne saurais dire si c’est un bien ou un mal. Je ne pense pas que le gouvernement des partis puisse renaître de ses cendres. Au contraire, pour éviter un délitement total, il faudra avoir la force de penser quelque chose de neuf ; les vieux partis fortement structurés, avec leurs procédures verticales, n’ont plus de sens.

Doctrine léguiste et berlusconisme continueront donc à marcher main dans la main. Avec à leur tête, le fils et la fille des fondateurs de ces deux mouvements : vous y croyez ?

Dans les mouvements à base charismatique, on ne peut évidemment pas penser la succession de manière ordinaire. On envisage donc une succession de type monarchique, avec toutefois des résultats grotesques dans le cas du fils de Bossi Renzo Bossi, 22 ans, qui a raté trois fois son baccalauréat. Et des résultats que je qualifierais d’improbables dans le cas de Marina Berlusconi 44 ans, présidente du holding Finivest créé par son père et de la maison d’édition Mondadori car Silvio Berlusconi ne peut avoir de successeurs et n’en aura pas. Son expérience est unique, mais elle ne peut se répéter.

Sarko-Berlu : Qui trop compare mal observe.

Rapprocher les deux hommes est certes tentant, estime la journaliste Barbara Spinelli ; Mais l’exercice a ses limites.

La politique est un sujet triste, disait Stendhal. En italien, on ne sait manier que l’amour et la musique : Les autres jouissances de l’âme y sont gênées ; on y meurt empoisonné de mélancolie, si l’on est citoyen, écrit Stendhal dans Rome, Naples et Florence. Le XX° siècle nous a pourtant appris tout autre chose. Mussolini passait pour un bouffon, mais il a enseigné le totalitarisme à toute l’Europe. A son tour, Berlusconi est aujourd’hui un phénomène d’avant-garde, sans rien de folklorique. Les paroles de l’écrivain Curzio Malaparte, qui cherchait en 1931 à expliquer le fascisme aux étrangers, demeurent valables.

Comme Mussolini, Berlusconi n’est pas une image d’Epinal : C’est un homme moderne, froid, audacieux violent et calculateur. Son rapport avec le pouvoir fait des adeptes dans le monde entier.

Nicolas Sarkozy, en tant qu’homme politique, a certainement observé de près les vingt années du règne berlusconien, avec circonspection, voire un certain mépris. Non, sans écouter, j’imagine, les mises en garde de ceux qui, à ses côtés, connaissent la gravité de la situation italienne. Mais on trouve chez les deux hommes quelques caractéristiques communes : en premier lieu le culte de l’image et le mélange ostentatoire, distrayant, entre public et privé. L’idée même de descendre en politique (ainsi définit-on le passage de Berlusconi du privé au public) a des résonances similaires. La politique n’est pas un long apprentissage ; l’homme politique ne gravit pas les échelons pour devenir exemplaire, comme on pourrait s’y attendre. Son succès réside dans une descente parmi les gens ordinaires dont il adopte le vocabulaire antipolitique et hargneux.

Voilà l’anthropologie berlusconienne que Sarkozy tend à imiter. Les sorties publiques du président et leur lot d’apostrophes agressives aux passants qui le prennent à partie ne sont pas des dérapages : ce sont les pièces d’un dispositif parfaitement huilé. Elles rappellent les communistes, façon Georges Marchais plus que la grande bourgeoisie, dont il feint de s’éloigner.

Je suis comme vous, voilà en substance ce qu’il déclare quand il promet de karchériser les banlieues ou de se débarrasser des Roms. Si l’on parle de sarkoberlusconisme, c’est parce que derrière le masque de la folie antipolitique se cache une méthode.

Dans ses ouvrages, Pierre Musso professeur de sciences de l’information et auteur du livre Le Sarkoberlusconisme, 2008 explique bien l’entrelacement de la politique et de la télévision commerciale. Comme Berlusconi, Nicolas Sarkozy incarne M. Tout le Monde et couvre ainsi un vaste électorat. Dans le sarkoberlusconisme, il existe de vraies gens auxquelles le leader s’identifie. Ainsi le 29 avril 2007, dans son discours de campagne à Bercy, c’est un peuple de victimes que Nicolas Sarkozy a évoqué et convoqué : "J’ai besoin de tous ces sans grades, de tous ces anonymes, de tous ces gens ordinaires, de toute cette majorité silencieuse, auxquels on ne fait pas attention, que l’on ne veut pas écouter".

Cependant les similitudes s’arrêtent là. Peut-être même se fourvoie-t-on avec l’expression sarkoberlusconisme, car elle banalise Berlusconi et empêche les Français de se comprendre eux-mêmes. Certes, le président français se sert de l’antipolitique et du mélange des affaires et de la politique. Mais il n’est pas ce fleuve en crue qu’est devenu le caudillo italien, rebelle à toute digue. Il met en scène sa propre vie privée de manière spectaculaire, mais n’atteint pas les sommets d’obscénité italiens.

L’obscénité est absente de France, elle ne pourrait pas durer. Le juge antimafia Roberto Scarpinato a peint la politique italienne ainsi : la bourgeoisie mafieuse parfois se fait Etat et occupe le devant de la scène historique, parfois se réfugie dans l’obscénité, en coulisses, où elle continue à déterminer les destins nationaux. Sarkozy a beaucoup de défauts, mais pas celui-là. Le monde d’où il vient est celui de la politique, pas le règne des pouvoirs occultes et mafieux. Il s’est formé à l’école des partis classiques, même si Berlusconi compte parmi ses modèles cachés. Le pouvoir de Berlusconi naît hors du champ de la politique, dans les années 1970-1980, grâce à ses liens troubles avec les pègres sicilienne et lombarde. La condamnation pour complicité avec la mafia de Marcello Dell’Utri, son homme de confiance, le confirme.

Les déclarations de Fedele Confalonieri, le président de Mediaset, à propos de sa descente sont inimaginables partout ailleurs en Europe. La vérité, c’est que s’il ne s’était pas lancé en politique, nous dormirions aujourd’hui sous un pont ou en prison, accusés de complicité avec la mafia. Un homme qui exerce le pouvoir tout en contrôlant télévisions privées et télévisions publiques ne pourrait même pas commencer une carrière politique ailleurs. La France possède des anticorps qui manquent à l’Italie. La société n’y tolère pas longtemps le démontage du système judiciaire ou de la Constitution. Les journalistes y interrogent le président avec désinvolture ; De l’autre côté des Alpes, les collègues qui s’y risquent se font traiter d’extrémistes ou de maniaques. Esthétiser l’Italie - penser, avec Stendhal, que son caractère ne peut se faire jour que par la volupté, c’est rendre le pire service possible à ses luttes politiques. Et également à celles des Français.

Le pouvoir, c’est moi !

Pour Barbara Spinelli, seule une loi d’inéligibilité permettrait de sortir de ce qui caractérise le système Berlusconi : le conflit d’intérêts. La nouvelle est dans l’air depuis maintenant plusieurs semaines : le gouvernement Berlusconi touche à sa fin, il est même déjà mort. Son règne s’achève. Il est toujours là, sur scène, mais le rideau va devoir tomber. Pour sortir de cette longue histoire de ce quart de siècle -, il faut avoir compris la force, l’étoffe, les ingrédients de ce pouvoir. Ce n’est pas un clown qui tire sa révérence. Ceux qui, à gauche, rêvent d’un gouvernement de transition ou d’élections immédiates sous-évaluent les ressources et l’imprégnation dans les cerveaux du régime qu’ils dénoncent.

Un régime fondé sur l’antipolitique - ou plus précisément sur le remplacement de la politique par des pouvoirs étrangers ou hostiles à la politique, voire mafieux. L’ascension politique irrésistible d’un magnat des médias a réduit l’Italie à l’état d’anomalie. Berlusconi a conquis et conservé le pouvoir, non pas malgré, mais grâce au conflit d’intérêts. La privatisation de la politique et de ses symboles est devenue la caractéristique de l’Italie (le siège du pouvoir n’est plus le palais Chigi, la résidence des Premiers ministres, mais les salons du palais Grazioli, la résidence privée romaine de Berlusconi).

L’aventure Berlusconi a commencé dans les années 1970 avec l’idée d’une nouvelle cité : « le projet de quartiers résidentiels Milano » - Silvio Berlusconi a commencé sa carrière comme promoteur immobilier. La civilisation modèle pour l’Italie, incarnée par Milano 2, est une communauté fermée, peuplée de consommateurs impatients de se protéger du vilain monde extérieur, de se sentir plus libres que citoyens.

C’est sur ce délitement que Berlusconi a édifié sa politique. Sur une Italie qui ressemble au héros des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski : une Italie qui refuse de regarder la réalité en face, qui `prend ses caprices pour ses intérêts, qui juge intolérable que deux plus deux fassent quatre. La profonde défiance à l’égard d’une société correctement informée caractérise son régime. Ne lisez pas les journaux ! ; Ne regardez pas certaines émissions, répète-t-il. Les Italiens doivent rester confinés au sous-sol, éternellement aigris. Si l’on veut sortir de cette anomalie, il est urgent de revenir à l’idée de Sylos Labini, un économiste italien renommé fermement opposé à Berlusconi : l’inéligibilité pour toute personne titulaire d’une délégation de service public. Fedele Confalonieri fut d’ailleurs l’un des premiers à reconnaître que c’était là l’unique solution.

À ceci près que, selon lui, l’Italie, à la différence de l’Angleterre de la Magna Carta « Grande Charte des libertés, édictée en 1215 », n’est pas en mesure d’appliquer ses propres lois. Peut-être parce que le pays est méprisé. Peut-être parce que certains le jugent incapable de sortir du sous-sol.

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